La justice est-elle encore rendue « au nom du peuple français » ?

Publié le 19 août 2010 - par - 1 734 vues
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René Galinier restera en prison. Le 5 août dernier, cet homme de 73 ans avait tiré sur deux jeunes voleuses qui s’étaient introduites par effraction dans sa maison de Nissan-lez-Enserune, dans l’Hérault. Il fut immédiatement mis en détention « préventive ».

Son avocat, Maître Josy-Jean Bousquet, avait demandé sa remise en liberté sous contrôle judiciaire, estimant qu’il n’y avait pas de trouble à l’ordre public, qu’il n’y avait pas de risque de réitération des faits et que son client offrait toutes les garanties de présentation devant la justice, rappelant son âge – 73 ans – et le fait qu’il soit malade.

Lors de l’audience, mardi dernier, l’avocat général Laurent Bebon avait demandé la confirmation du placement en détention « au regard du trouble à l’ordre public lié à la nature des faits et à l’écho public qui en a été fait ». (sic !) On se demande vraiment qui trouble l’ordre public dans cette affaire, puisque René Galinier bénéficie du soutien d’une très large majorité de nos concitoyens selon toutes les réactions qu’on peut lire sur internet ou entendre à la radio. Et quand bien même cet « écho public » ne plairait pas Laurent Bebon, pourquoi en ferait-il payer le prix à René Galinier ? Ce magistrat a souhaité le maintient en détention « afin que les passions s’apaisent ». Vu les réactions d’internautes, c’est exactement le contraire qu’il fallait faire !

A la même audience, le président de la chambre d’instruction Alain Lienard sort de sa neutralité en citant un passage de la déposition de René Galinier pendant sa garde à vue : « J’étais en danger, j’avais peur… j’étais en danger avec cette sale race, je suis devenu raciste… on est obligé de s’armer… si la justice faisait son boulot… » Or non seulement on peut comprendre des paroles excessives tenues dans les conditions pénibles d’une garde à vue, mais ces phrases prononcées APRES les faits incriminés ne sauraient être à charge dans un verdict – d’ailleurs prématuré – sur ceux-ci ! C’est une règle élémentaire de droit, et la jurisprudence est constante là-dessus. Alain Lienard a-t-il été vexé que René Galinier reproche à la justice un certain laxisme, ou voulait-il faire passer le papy pour un sale raciste ? Dans les deux cas, ce n’est pas très joli comme méthodes.

Un autre magistrat a fait une curieuse déclaration à RTL le jour de l’audience. David Charmatz, représentant du Parquet général de la cour d’appel de Montpellier : « Nous ne nous trouvons pas, en l’état du dossier, en situation de légitime défense ». Bonjour la présomption d’innocence (et le respect du secret de l’instruction…) ! En effet, nier la légitime défense avant même que les faits soient jugés au fond, c’est déjà déclarer coupable René Galinier.

David Charmatz poursuit : « On a deux infractions qui sont reprochées à Monsieur Galinier, deux tentatives de meurtre, qui troublent à l’évidence l’ordre public, parce que notre société ne peut pas accepter que de simples cambrioleurs, qui n’en veulent pas à l’intégrité physique des personnes, qui viennent pour une rapine de quelques centaines d’euros, perdent la vie parce que quelqu’un a délibérément pris un fusil, l’a armé, et a fait feu à deux reprises sur deux personnes qui ne le menaçaient pas. » Le représentant du parquet lit donc dans les pensées des deux voleuses, pourtant toujours dans le coma au moment de cette déclaration : selon lui, elles n’auraient en aucun cas agressé physiquement René Galinier si celui-ci ne s’était pas défendu. Ca fait froid dans le dos d’entendre autant de subjectivité chez un magistrat !

Quelques jours avant cette audience, Patrick Mathé, procureur de la République de Béziers a déclaré au journal Midi Libre que René Galinier est « quelqu’un qui connaît les armes, il a fait la guerre d’Algérie. Il n’a pas eu le comportement de quelqu’un qui a peur ». Voilà donc le papy présenté comme un para intrépide habitué à faire des cartons. Il a peut-être simplement oublié que la guerre d’Algérie est finie depuis 50 ans ! Et Patrick Mathé lui aussi sait lire dans les pensées, puisqu’il dénie à René Galinier le sentiment de peur et de danger qu’il a pourtant exprimé lors de ses interrogatoires. Patrick Mathé ajoute cette énormité : « Ces femmes Roms, qui sont des délinquantes, sont aussi des victimes de notre société ». Un magistrat qui confond délinquants et victimes, c’est ahurissant !

Patrick Mathé, Alain Lienard, David Charmatz, Laurent Bebon : des magistrats du siège comme du parquet sont unanimes pour juger condamner par avance René Galinier, le présenter sous des traits des plus négatifs, et faire de lui un tueur dangereux pour « l’ordre public », qu’il faut absolument garder en prison jusqu’à son procès.

Ces quatre représentants de notre justice sont aux antipodes de la réaction populaire suscitée par cette affaire. A Nissan-lez-Enserune, tout le monde – y compris le maire pourtant très prudent – décrivent René Galinier comme un paisible retraité, serviable, calme et souriant. Dans ce village de 3000 habitants, où les cambriolages se sont multipliés les dernières semaines, une pétition de soutien au papy a reçu près de 6000 signatures. Sur internet, la quasi-totalité des internautes qui réagissent aux articles de presse sur l’affaire prennent fait et cause pour René Galinier, et sont indignés de son incarcération. Une pétition de soutien en ligne http://lapetition.be/en-ligne/petition-7914.html recueille près de 9000 signatures, et là encore les commentaires mettent en cause les juges et la justice.

Et pourtant les magistrats savent parfois faire preuve de laxisme ! Là encore, le peuple – et également les policiers – leur reprochent souvent de laisser en liberté des récidivistes dangereux, ou de ne pas les condamner suffisamment.

Par exemple, le 12 août 2010, la justice de Perpignan a condamné deux adultes de 21 et 25 ans à six et cinq mois de prison, dont seulement un mois ferme chacun, pour leur implication dans des violences contre des policiers, roués de coups après avoir été pris à partie par des dizaines d’habitants d’une « zone sensible » de Perpignan. Les deux individus sont repartis libres du tribunal, aucun mandat de dépôt n’ayant été délivré contre eux. Quand on sait que les peines de moins de trois mois fermes ne sont jamais exécutées, les voyous peuvent continuer allègrement à « casser du keuf » !

Et à propos de détention provisoire, le 11 août, un homme de 32 ans a été mis en examen à Nîmes pour des faits de viol qu’il a reconnus, sur une fillette de 10 ans. Il a été remis en liberté. Sans doute ne risque-t-il pas de troubler « l’ordre public » ?

Car la thèse de « l’ordre public » – qui inclut le risque de récidive – qui serait menacé par René Galinier ne tient pas. Pas plus que l’autre raison généralement évoquée pour la détention provisoire : le risque de voir le suspect prendre le large. René Galinier présente certainement plus de « garanties de représentation » que les cinq Roms qui ont dérobé, le week-end dernier, 500 kg de cuivre dans une entreprise ferroviaire de Cannes-la-Bocca. Et pourtant le parquet de Grasse les a remis en liberté avec une convocation en justice pour le 23 septembre. La bonne blague !

Nous pourrions multiplier les exemples de décisions étranges prises par des magistrats totalement déconnectés de nos concitoyens, et qui semblent tellement les mépriser qu’on se demande si la justice est encore rendue « au nom du peuple français » dans notre pays. Ce peuple n’intervient d’ailleurs plus que dans les jurys d’assise, et il est justement question de les supprimer, afin que la nomenklatura judiciaire puisse agir encore à sa guise et selon son bon vouloir.

L’affaire d’Outreau n’a servi à rien, sinon à prouver que les magistrats ont soutenu leur collègue, le juge Fabrice Burgaud, malgré la souffrance des victimes de cette erreur judiciaire gravissime qui a brisé des vies et causé deux morts. Burgaud n’a écopé que d’une « réprimande avec inscription au dossier » ! Depuis cette lamentable affaire, et malgré les promesses présidentielles de Nicolas Sarkozy, les juges et les procureurs ne sont toujours guère « jugeables » et punissables au pénal et au civil pour leurs fautes.

Patrick Mathé, Alain Lienard, David Charmatz, Laurent Bebon veulent sans doute que les Français ne fassent pas justice eux-mêmes. Ils ont raison… mais à la seule condition que la justice fasse bonne justice elle-même ! En incarcérant et condamnant par avance René Galinier, ne donnent-ils pas à nos concitoyens un bon argument pour se méfier davantage de l’institution qu’ils représentent, et par conséquent pour multiplier les actes d’autodéfense ? Et ne sont-ils pas les premiers responsables du « trouble à l’ordre public » dans l’affaire du papy de Nissan-lez-Enserune ?

Cyrano

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