Amar Lasfar, l’islamiste du Nord. Partie 1

Publié le 24 février 2010 - par - 4 580 vues
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Andrew Wareing, décédé officiellement d’une crise cardiaque en 2005, était journaliste d’investigation à France Soir. Il a mené plusieurs enquêtes sur les milieux islamistes de France, en particulier sur Amar Lasfar, recteur de la mosquée de Lille et activiste de l’UOIF. Amar Lasfar a intenté plusieurs procès contre Andrew Wareing pour « diffamation », et les a tous perdus, malgré la défense d’Amar Lasfar par Maître Jean-Louis Brochen, avocat des mouvements islamistes du Nord et compagnon de Martine Aubry, maire de Lille. Peu avant sa mort, Andrew Wareing publia un long article de synthèse sur Amar Lasfar. Nous vous le livrons par épisodes.

Retour sur la biographie d’Amar Lasfar de l’UOIF, qui veut appliquer la charia à Lille en s’opposant au nom de celle-ci aux dernières volontés d’un défunt ex-musulman qui voulait se faire incinérer. Amar Lasfar, est une sorte de « commissaire politique » des Frères Musulmans de France. C’est un homme qui, selon les périodes joue la discrétion alors qu’à d’autres il recherche le feu des projecteurs. A une époque, il a ainsi été le « grand argentier » d’un réseau bien peu « humanitaire » du moins selon nos critères – occidentaux – pour définir une ONG, le Secours Islamique et se démène désormais beaucoup pour le CBSP, façade du Hamas palestinien derrière laquelle se dissimule la Confrérie des Frères Musulmans.

Amar Lasfar, grand habitué des plateaux de télévision, est un homme souriant. Il ne répond jamais aux questions gênantes et se présente comme un homme tolérant et intégré – il se dit directeur d’une agence de voyage. Mais étrangement et malgré quelques éclipses, on retrouve la trace de cet individu ténébreux dans la plus part des affaires qui ont vu l’émergence de la filiale française des Frères Musulmans : l’UOIF. Et il est vrai que du jihad du foulard aux affaires de terrorisme où on ne peut que relever qu’il côtoie nombre de mis en cause, il est devenu une figure incontournable du PIF, le paysage islamique français.

Un peu d’histoire

Mais commençons par revenir un peu en arrière dans le temps.

Historiquement, l’UOIF (Union des Organisations Islamiques en France) – qui transformera en 1990 cet intitulé en « de » France pour des motifs plus « politiques » que religieux (1) – a vu le jour le 3 mars 1983 à Vandœuvre-les-Nancy, en Meurthe-et-Moselle, dans les locaux de l’Association des Musulmans de France (AMF). Regroupant des étudiants du Maghreb et des réfugiés politiques pour motif religieux du Machrek, l’AMF changera de désignation en 1985 pour devenir l’Association des musulmans de Lorraine (AML) (2). Les responsables de la mosquée dépendant de l’AMF ne cachaient nullement à l’époque les liens de tous ordres qu’ils entretenaient avec leurs homologues du Centre d’Etudes Islamiques et de la mosquée Bilal d’Aix-la-Chapelle, en Allemagne, dont le Syrien Issam al Attar (3) est le principal animateur.

Ce patronage n’est pas innocent, car Al Attar – qui venait à cette période de se voir refuser l’accès au poste de guide suprême de la confrérie des Frères Musulmans au motif qu’il n’était pas égyptien, tout en restant discrètement un des dirigeants de la branche internationaliste – est au début des années quatre-vingt avec Saïd Ramadan le plus important haut dignitaire de la confrérie présent en Europe. Inspirateur du courant dit « historique » au sein de la tendance syrienne de la confrérie, rassemblant autour de lui nombre de frères irakiens et syriens ainsi qu’un important groupe tunisien, il est aussi et surtout le père de l’Arm Khas, l’Ordre Spécial et le « guide spirituel » des membres de la branche militaire du courant syrien : les Avant-Garde de la Conquête Islamique.

Outre Aix-la-Chapelle, les adeptes d’Al Attar ont également implanté des centres à Berlin et Munich et rayonnent à partir de la « maison de l’islam » de Francfort – en liaison avec le Centre Islamique de Genève – dans toute l’Europe. Si Issam al Attar est à la tête de l’Arm Khas – qu’on peut considérer comme l’appareil clandestin de la confrérie en Occident, en opposition plus ou moins larvée avec la direction égyptienne au moins jusqu’en 2004 et la nomination comme guide suprême de Mohamed Mahdi Akef – c’est avant tout car il est un homme discret, très peu visible. D’où l’importance de ses apparitions en public, comme par exemple le 1er mai 2004, Chaussée de Boondael à Bruxelles, où il présidera une réunion de soutien au peuple palestinien en compagnie d’Hani et Tariq Ramadan (4), les fils de son vieux compagnon Saïd Ramadan. Ce meeting est d’ailleurs une des rares « traces matérielles » de l’inféodation des frères Ramadan à la mouvance frériste ou du moins à sa branche syrienne.

Mais revenons à la réunion du 3 mars 1983 où, soigneusement encadrés par quelques « tuteurs » syriens venus de Munich et d’Aix-la-Chapelle, de Bruxelles sinon même de Londres, comme Mohamed Sorour (5) à en croire une note des Renseignements généraux de Meurthe-et-Moselle (6), un petit groupe d’hommes originaire du Moyen-Orient dont certains ne parlent même pas un mot de français vont donner naissance à l’UOIF. Pour l’« histoire officielle », les initiateurs de cet embryon de fédération d’associations musulmanes que se veut l’UOIF à sa création sont trois étudiants « attardés » résidant dans l’est de la France : Ahmed Mahmoud, né le 5 mars 1947 à El-Minia en Egypte, Zuhair Mahmood ayant pour sa part vu le jour le 1er juillet 1952 à Mossoul en Irak, tous deux élèves-ingénieurs et Mohamed Khaldoun Bacha, né en 1955 en Syrie, terminant à ce moment des études de médecine à Besançon, parapheront les statuts concrétisant la création de l’UOIF. Bien que par ailleurs adhérents de l’AEIF (7) et respectivement président de l’Association des Musulmans de France, de l’Association Islamique de l’Est de la France (AIEF) et du Centre Culturel Islamique de Franche-Comté (CCIFC), la direction de l’Union des Organisations Islamiques de France ne leur reviendra pas. Car dès sa création et jusqu’au milieu des années 90, l’UOIF sera principalement animée par des militants du Groupe Islamique en France, le GIF, et par des membres de la Ligue Socio-Culturelle de Lille.

Figure également au titre des associations fondatrices – toutes aussi faméliques en effectifs – l’AMAM (8), l’Association des Musulmans des Alpes-Maritimes, que l’on peut considérer à l’époque comme la branche méridionale du GIF. La prépondérance du pôle nordiste s’expliquant par le fait que, le 8 juillet 1985, le poste – stratégique – de trésorier sera attribué au président de la Ligue Socio-Culturelle : le cardiologue Syrien Mohamed Jammal, par ailleurs personnalité éminente des Avant-Garde de la Conquête Islamique. Au fil des mois quelques autres petits groupes islamistes n’ayant guère plus d’adhérents que les associations fondatrices rejoindront cette coalition de mouvement fréristes.

Le 28 octobre de la même année, deux Tunisiens : Ahmed Jaballah (9), d’Antony en banlieue parisienne, frère du président du Groupement Islamique en France et Abdallah Ben Mansour (10), chef de file du GIF à sa création – à l’époque, il est également le principal animateur du Rang Islamique en France – prennent les commandes de l’Union des Organisations Islamiques en France, respectivement en qualité de président et de secrétaire général. Cela correspond au transfert du siège de l’UOIF de Nancy à Amiens et à l’accentuation de son caractère cosmopolite : en plus de ses créateurs syriens, égyptiens, irakiens et tunisiens, on note cette année-là l’apparition dans son conseil d’administration – qui ne comprend en 1985 aucun Français, même par naturalisation – d’un ingénieur yéménite – futur Ministre des affaires religieuses dans son pays – vivant à Limoges : Abderrahman Bafadel, né le 9 avril 1948 à Hadramaout (Yémen du Sud).

Cette internationalisation de façade ne peut néanmoins masquer la main mise de la branche syro-tunisienne de la confrérie sur cette structure cultuelle, s’appuyant sur un don de dix millions de francs de la Banque Islamique de Développement, dont le siège est à Ryad, au GIF en date du 29 décembre 1986.

(à suivre)

Andrew Wareing

(1) Cependant, dans les documents rédigés en arabe par l’UOIF, on retrouvait toujours, du moins dans une version diffusée en 2003, le terme « fi Fransa » [en France].

(2) Sous cette nouvelle bannière, les animateurs de ce lieu de culte sommairement aménagé tenteront d’obtenir l’autorisation de bâtir une mosquée dominée par un minaret de vingt-cinq mètres dans la capitale de la Lorraine. Très politique, ce « projet » correspondait à l’époque à une tentative de mainmise de ces quelques exaltés islamistes sur les structures naissantes de l’islam en Lorraine.

(3) Issam Al Attar est né en 1927 à Damas (Syrie) dans une famille d’érudits. Enseignant à l’Institut Arabe de Damas après la seconde guerre mondiale, il est nommé secrétaire général de la Conférence Islamique en 1955. A la même période on le retrouve imam de la mosquée de l’Université de Damas. Elu député en 1961, il préside le groupe parlementaire islamique. En 1964, il est nommé guide de la branche syrienne de la confrérie des Frères Musulmans. Quatre ans plus tard, il est obligé de se réfugier en Allemagne, à Aix-la-Chapelle. Il devient alors l’inspirateur du courant dit « historique » de l’organisation des Frères Musulmans de Syrie et le « guide spirituel » de la branche militaire de ce mouvement : l’Avant-Garde Combattante Islamique. Ce groupe paramilitaire prendra ensuite le nom d’Avant-Garde de la Conquête Islamique et s’internationalisera. L’actuel intendant général de cette organisation est le Syrien Ali Sadr el Dinne al Bayanoni, qui vit à Londres.

(4) A cette occasion, Hani Ramadan parlera des « Juifs et le Prophète de l’islam », Issam al Attar de « Jérusalem, lieu saint de l’islam » et Tariq Ramadan de « pourquoi, comment et qui boycotter ».

(5) Mohamed Sorour Zayn al Abidin est en quelque sorte un salafiste frériste, synthèse de ces deux courants de l’islamisme. Il est né en 1938 en Syrie méridionale, dans le djebel druze. Membre de la confrérie des Frères Musulmans, il doit fuir la Syrie en 1965, à l’âge de 27 ans, deux ans après que le parti Baas soit parvenu au pouvoir, et se réfugie en Arabie Saoudite, à Burayda, où il enseignera durant huit dans des instituts religieux. En 1973, il est prié de quitter le royaume en raison de ses critiques à l’encontre des princes le gouvernant. Il rejoint alors le Koweït et devient l’un des rédacteurs de la revue Al mujtama, qui est à cette période le principal organe doctrinal de la branche internationaliste de la confrérie. Au début de l’année 1983, il quitte le Koweït, voyage en Europe et s’installe définitivement en Angleterre en 1984. Il est considéré comme un possible successeur d’Al Attar, une fois celui-ci décédé.

(6) « Présence de réfugiés politiques syriens venus d’Allemagne, d’Angleterre et de Belgique lors de la création d’une organisations musulmane à Vandoeuvre-les-Nancy le 3 mars 1983 », DRRG de Lorraine, 17 mars 1983.

(7) Rappelons, pour mémoire, que l’Association des Etudiants Islamiques en France, créé en 1963 par Mohamed Hamidullah, fut le premier noyau fondamentaliste de l’Hexagone et que la bibliothèque de l’AEIF à Paris renferme la totalité des œuvres d’Issam al Attar.

(8) Fondée en février 1979 et animée surtout par des étudiants tunisiens, l’AMAM a monopolisé à peu près toute l’expression de l’islam sur la Côte d’Azur pendant de nombreuses années. Elle a, par ailleurs, posé les jalons d’une école libre islamique dans les Alpes-Maritimes. En février 1995, une douzaine de membres de l’AMAM, qui partage à cette époque à Nice ses locaux avec la délégation du Secours Islamique, seront arrêtés pour leur participation à des affaires de trafic d’armes et d’explosifs à destination de l’Afrique du Nord. De nouvelles arrestations, en liaison avec le dossier de la filière belgo-roubaisienne des GIA, auront lieu en janvier 1997. Depuis, l’AMAM cherche à se faire oublier.

(9) Licencié en sciences islamiques de la Zeitouna de Tunis, et titulaire d’un doctorat de troisième cycle en islamologie. né le 1er janvier 1956 à Haffouz (Tunisie), président de 1985 à 1994 de l’Union des Organisations Islamiques de France.

10) Abdallah Ben Mansour, né le 1° avril 1959 à Sfax (Tunisie), indique la profession d’ingénieur sur sa carte de visite. Il sera tour à tour le président de l’Association du Rang Islamique , du Centre des Etudes Contemporaines et d’Euro-Média, une société de vidéo-diffusion islamique liée à l’UOIF. Pendant treize ans, il fut l’inamovible secrétaire général de cette organisation avant d’être appelé à d’autres fonctions au sein, cette fois, de l’Union des Organisations Islamiques en Europe à Londres. Un départ pour la Grande-Bretagne qui serait lié au non-renouvellement de sa carte de séjour et au refus de l’administration de lui accorder la nationalité Française. C’est du moins ce qui ressort d’un arrêté du Conseil d’Etat en date du 7 juin 1999: « […] il ressort des pièces du dossier que M. Ben Mansour était en 1995 l’un des principaux dirigeants d’une fédération à laquelle étaient affiliés plusieurs mouvements extrémistes prônant le rejet des valeurs essentielles de la société française; que, par suite, il n’est pas fondé à demander l’annulation du décret du 6 novembre 1995 par lequel le Gouvernement s’est opposé, pour défaut d’assimilation, à ce qu’il acquière la nationalité française. »

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