Au nom de quoi, en 2009, devrais-je traiter à égalité l’islam et le catholicisme ?

Publié le 17 août 2009 - par - 363 vues
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Un de nos lecteurs, Martin Moisan, nous a proposé, récemment, un article intitulé « De la liberté d’imposer la burqa ».
http://www.ripostelaique.com/De-la-liberte-d-imposer-la-burqa.html

Un autre lecteur, Sébastien Villalba, a répondu à ce texte, et, voulant le contester, a remplacé « burqa » par « crucifix » ou « kippa ». Courtoisement, Martin Moisan répond, ci-dessous, longuement, à cet argument renvoyant dos-à-dos les trois religions du Livre.

Cher Sébastien,

Je viens de prendre connaissance du texte que vous avez fait circuler sur la toile au sujet de mon propre papier paru sur le site de Riposte Laïque.

Permettez-moi de formuler à mon tour une réponse, que j’espère la plus complète possible, à vos critiques.

Commençons par un point sur lequel nous ne tomberons probablement pas d’accord. Je dénie complètement que mon article soit fondé sur un recours à l’émotion. Sur ce point, vous êtes plutôt de mauvaise foi. Loin de faire appel au champ des sentiments, mon argumentation s’appuie sur des considérations d’ordres historique et politique, qui n’ont que pour seul objectif de revenir sur la notion de liberté afin de l’éclairer. Ce principe, aussi universel soit-il, recouvre des réalités extrêmement diverses. Il n’est qu’à comparer les Etats-Unis et la France au sujet du port des armes ou des sectes. Ces deux pays ne partagent pas une vision exactement commune de ce que doit être la réalité de la liberté individuelle. Mon souci était donc simplement de préciser que la liberté dans la tradition historico-politique française a ses spécificités que l’on ne peut pas nier. Parmi ces spécificités, on trouve l’idée que la liberté implique nécessairement des limites et des bornes. Il se trouve que le port du voile intégral fait partie de ces sujets sur lesquels il apparaît indispensable, au moins de discuter, de la nécessité ou non de fixer des bornes. C’est l’enjeu du débat.

Si j’avais voulu recourir à l’émotion, je m’y serais pris bien autrement. J’aurais fondé mon article sur des cas particuliers de filles auxquelles les familles imposent le voile avec l’espoir de susciter l’empathie du lecteur pour des filles que j’aurais dépeintes comme victimes de violences tribales. J’aurais alors conclu mon propos en expliquant qu’une loi contre le voile intégral présentait un caractère d’urgence humanitaire. Là, je vous l’accorde, j’aurais joué sur l’émotion. D’autant que j’aurais pris soin d’ajouter quelques exemples bien choisis de filles afghanes brûlées à l’acide quand elles tentent de se dévoiler ou d’aller à l’école, afin de provoquer chez mes lecteurs une condamnation d’ordre moral. Reconnaissez que ce n’était pas du tout la tonalité de mon article.

Par ailleurs je me permets de relever dans votre réflexion trois faiblesses que je reprendrai une par une : d’abord, vous semblez négliger totalement l’épaisseur historique du sujet qui nous préoccupe ; ensuite, vous sous-estimez à mon sens largement ce qu’est la réalité de l’islam, que vous avez tort de réduire à une religion ; et enfin vous faites comme si les trois monothéismes se valaient dans le temps et dans l’espace.

Dans l’affaire de la laïcité et des religions en France, la chronologie et l’histoire ont une importance capitale. Le rapport que chacun des trois monothéismes entretient avec la République et la laïcité ne peut pas, par la force même de leurs histoires respectives en France, être de même nature, ni de même intensité. Le catholicisme, que vous évoquez à plusieurs reprises, traîne derrière lui une longue histoire de confrontation à la laïcité. Cette tension remonte au moins au siècle des Lumières. La loi de 1905, si souvent rappelée, n’est que l’aboutissement (et non le point de départ) d’une lutte entre les catholiques qui, nostalgiques de l’époque où leur religion régentait les mœurs, les cœurs, les esprits et la sexualité, entendaient préserver les positions politiques et sociales dominantes de leur Eglise, face aux laïques soucieux d’émanciper les populations et de reléguer la religion (chrétienne à l’époque) au champ de la croyance privée. Depuis, cahin-caha, les catholiques se sont résignés (pour une partie), tandis que l’irréligion a encore gagné du terrain.

L’islam, en revanche, est une religion très récente en France. Sa représentation ne devient réellement significative qu’à partir des années 1960-1970. Son parcours au sein de l’histoire nationale n’a par conséquent absolument rien de comparable avec celui du christianisme, et même du judaïsme. Du fait même de cette réalité historique (que l’on ne peut pas balayer d’un revers de main), l’islam ne partage pas du tout la même expérience de la laïcité que le catholicisme. Ce n’est faire offense à personne que d’écrire que l’islam s’est greffé sur la tradition politique et culturelle française depuis l’extérieur, depuis les pays d’émigration vers la France. Souligner ce qui est un fait ne dénote aucune forme de racisme de ma part, contrairement à ce que vous insinuez. Je n’ai aucun problème avec les personnes (c’est cela le racisme). Je suis en débat et en confrontation avec une pensée, une idéologie, l’islam (je vous rassure tout de suite dans le cadre de votre traque du deux poids deux mesures : le christianisme et le judaïsme sont aussi des idéologies). Souligner que l’islam est transféré en France à partir de pays qui n’ont pas de tradition laïque populaire (l’expérience tunisienne est récente et marginale), à partir de pays dans lesquelles la religion n’est pas séparée du politique, à partir de pays où la religion est encore source d’autorité et de pouvoir, a pour seule motivation de comprendre et d’expliquer les sources de cette tension qui oppose en France l’islam et la laïcité (entre autres principes). Dans les pays d’où sont partis les émigrés, l’islam conservait (et c’est encore le cas aujourd’hui) un caractère englobant, voire totalisant, dont le christianisme (pour la raison soulignée plus haut) a été contraint, lui, de se dépouiller en France. Et il ne l’a pas fait de bonne grâce, croyez-moi. Le travail de critique envers le catholicisme auquel vous voudriez que je me livre a déjà été conduit. Il n’a donc plus la même actualité en 2009. Il a été mené tôt, à partir de la Renaissance, avant d’être poursuivi et amplifié par les philosophes des Lumières, puis les anticléricaux de la Troisième République. Lisez Voltaire et vous découvrirez combien les coups portés à l’endroit du catholicisme pouvaient être autrement plus virulents que ceux qui visent l’islam aujourd’hui. Et c’est grâce à cette entreprise de longue haleine que le christianisme d’aujourd’hui en France ne peut plus désormais dicter à la population son alimentation et ses jeûnes (le carême est totalement tombé en désuétude), sa sexualité (même si des catholiques en rêvent encore… bien leur en prenne) ou ses tenues vestimentaires. Emmanuel Todd dans un de ses derniers livres parle à très juste titre d’une « Europe chrétienne déchristianisée ».

L’islam en revanche, loin du christianisme, régente encore dans une très large mesure la vie de ses fidèles (y compris de ceux qui prétendent ne pas ou ne plus en être… tout en refusant quand même de manger du porc ou de boire de l’alcool). Il conserve toujours une très forte emprise sur les champs politique, juridique et social, là où il est majoritaire (à l’échelle d’Etats, mais aussi de quartiers). L’islam reste une source de législation (la charia). Il s’immisce en permanence dans les plus petits détails de la vie de ses adeptes. Allez sur les sites où les musulmans (souvent jeunes) interrogent des théologiens pour savoir si le coran les autorise à souhaiter bon anniversaire à un chrétien, s’il est autorisé d’écrire le nom du prophète, s’il est possible de prendre des médicaments pendant le ramadan, si un musulman peut répondre au téléphone pendant sa prière… voire si une conduite particulière est à tenir pour déféquer (Aboubaker Djaber Eldjazaïri. La voie du musulman. Editions Maison d’Ennour, 2006, p. 217, partie intitulée « pratiques religieuses », « conduite à suivre pour faire ses besoins »). En toute honnêteté, le catholicisme en est-il encore là aujourd’hui ? Conserve-t-il ce caractère totalisant et législateur ? Il l’a eu, oui. Il fut un temps où la législation politique était élaborée à partir de considérations religieuses et où la bible était la référence en toutes matières. Mais cette ère est révolue en France. Vous n’avez pas oublié vos cours d’histoire et donc vous savez ce qu’était la puissance politique, économique, culturelle, morale, sociale et sociétale de l’Eglise catholique en France à l’époque moderne et au Moyen Age. Cette puissance était écrasante, étouffante, monopolistique. C’est précisément pour en sortir que la laïcité a émergé. Ce fut tout l’enjeu du processus de laïcisation : émanciper et autonomiser le politique et les individus de la chape asservissante de la religion. Vous ne voudriez tout de même pas que l’on retombe dans le même panneau avec l’islam.

Comprenez-moi bien : vous ne pouvez pas faire comme si les catholiques avaient une politique aussi offensive que les musulmans contre la laïcité aujourd’hui. En 2009, pour les raisons historiques que je viens de rappeler, oui en effet, c’est l’islam qui est à l’avant-garde du combat anti-laïcité, pas le catholicisme. C’est la raison pour laquelle l’islam est en effet la cible privilégiée des défenseurs de la laïcité. L’islam est une religion dont les dirigeants et les clercs (la plupart d’entre eux du moins) sont encore dans une posture de domination totalisante sur leurs croyants ; c’est une religion dont les maîtres ne sont pas encore habitués à composer avec un pouvoir politique laïque au-dessus d’eux et une société civile émancipée du religieux. Dans la plupart des pays musulmans, ce sont les responsables religieux qui dictent leurs desiderata aux responsables politiques. Or en s’implantant en France (et en Europe en général), l’islam s’est trouvé confronté à des traditions laïques, athées, agnostiques, déistes, antireligieuses, anticléricales, contestataires… qu’il avait jusqu’ici toujours soumises, bâillonnées et écrasées dans les pays où il est majoritaire (attitude de répression et de censure qui reste à l’ordre du jour, y compris au Maghreb). Mais, quand l’islam arrive en France, il s’implante dans un pays où les rôles entre politique et religion ont une autre distribution. Ils sont renversés par rapport aux pays de tradition musulmane. Et ce depuis un bon siècle déjà. On ne légifère plus en France en s’appuyant sur la bible ; la liberté d’expression à l’égard des religions alors présentes est totale, et les critiques sont grinçantes, voire cinglantes ; on n’apprend plus à lire aux enfants à partir de la bible ; la religion est désacralisée… Le fait de souligner que l’islam vient de l’étranger n’a donc absolument pas pour fonction de susciter du racisme ou de la xénophobie. Il a pour seule motivation d’apporter un élément d’explication historique à la question centrale : pourquoi une tension aussi vive existe en France (et en Europe) autour de la question de l’islam ? L’ambition est simplement de comprendre. Ce à quoi l’on ne peut aboutir qu’à condition de se livrer à une observation objective de ce qu’est l’islam dans le but de faire émerger ses spécificités qui le rendent si rétif au contexte intellectuel, politique et (a)religieux européen. Souligner que l’islam puise ses racines à l’étranger vise donc seulement à souligner que des cultures et des histoires différentes entrent en confrontation de ce fait.

Soyons honnêtes s’il vous plaît. Depuis une vingtaine d’années, d’où viennent les remises en cause les plus virulentes de la laïcité ? Du catholicisme ? Du judaïsme ? Ou de l’islam ? Avez-vous lu le rapport Obin sur l’état de la laïcité dans les écoles en France ? Il montre que quand celle-ci est contestée, c’est très largement le fait d’élèves ou de parents de confession musulmane. Lisez ce rapport, il est très instructif sur des réalités souvent ignorées (parce qu’on les cache). Il a été publié sous le titre suivant : L’école face à l’obscurantisme religieux. En parodiant mon papier, vous remplacez « voile » par « kippa » et « crucifix ». Ce n’est franchement pas très sérieux. Oseriez-vous prétendre que les crucifix portés par des élèves baptisés (pour faire plaisir à la grand-mère et faire une bonne bouffe) ont la même portée symbolique et revendicative que le voile ? Et quand bien même ils auraient la même fonction, je n’ai pas eu connaissance d’affaires de lycéen(ne)s qui revendiquent le droit de porter ostensiblement un crucifix en cours ou qui demandent à être dispensés de sport de crainte de se prendre les pieds dans la chaîne. Le jour où une telle affaire défrayera la chronique, comptez sur moi pour m’en offusquer. Mais je ne vais tout de même pas dénoncer des affaires de kippas et de croix qui n’existent pas juste pour équilibrer la critique contre l’islam et pour faire plaisir aux partisans du relativisme culturel ! Le catholicisme a eu sa dose de critiques. Il a déjà, lui aussi, été confronté à la question de l’affichage de signes visibles dans l’espace public. Mais c’était sous la Troisième République, lorsque la législation lui intima de retirer les crucifix des écoles et des salles de tribunal de la République. Une fois encore, et au risque de me répéter, il ne s’agit pas de « préférer des gens ayant des racines bien de chez nous aux gens ayant des racines plus éloignées » comme vous l’écrivez. Le problème n’est pas d’opposer des Maghrébins à des Français. Il se situe entre l’islam d’une part (la religion qui remet en cause la laïcité aujourd’hui) et la laïcité et les autres valeurs républicaines d’autre part. Il est du reste de nombreuses personnes issues de l’immigration maghrébine ou africaine qui sont de fervents défenseurs de la laïcité (ici ou dans les pays musulmans). Je pense, pour la France, à Fadela Amara, à Mohamed Sifaoui et à tous ceux qui sont engagés dans l’association Ni putes ni soumises. Et il est à l’inverse de nombreux Français (des musulmans ou d’autres confessions) partisans d’une réévaluation à la hausse du rôle de la religion dans notre société.

Vous m’accusez de me livrer à un exercice que vous qualifiez de « rhétorique facile ». Laissez-moi vous dire qu’il n’y a pas rhétorique plus fallacieuse et plus facile que celle qui assimile critique contre l’islam et racisme. Ce subterfuge de l’islamophobie a été mis au point en Iran par les Ayatollahs, dont je ne saurais dire si vous vous sentez proche. Il a pour seule fonction de faire taire les critiques contre l’islam en les faisant passer pour racistes. Ainsi, elles deviennent moralement condamnables. N’oubliez jamais que vouloir faire taire une critique en la censurant (c’est bien le but recherché avec le concept d’islamophobie) est un aveu terrible de faiblesse de la part du censeur. Quand on est sûr de ses convictions et que l’on est certain de pouvoir les défendre dans un débat ouvert, il n’y a aucune raison de censurer. Il suffit d’argumenter en étant assuré que les positions que l’on défend prendront le dessus par la simple force de la persuasion. Quand on cherche à censurer, c’est que l’on est parfaitement conscient que nos arguments ne feront pas le poids dans le cadre d’un débat ouvert à la contre-argumentation. Alors on interdit pour éviter d’être tourné en ridicule. La censure consiste toujours à faire taire celui dont on sait qu’il a raison ! Pendant des siècles en Europe, force est d’admettre que le catholicisme a été un orfèvre en la matière ; l’islam se livre au même exercice d’étouffement de la critique dans les pays musulmans… et en Europe où il est en cours d’implantation. Et il a compris que de ce côté de la Méditerranée, le moyen de faire taire les critiques à son endroit était de les rendre moralement condamnables. D’où l’assimilation au racisme. Car les dirigeants de l’islam savent très bien que s’ils laissent prospérer les critiques en Europe, elles ne tarderont pas à être relayées dans les pays où l’islam impose son contrôle social total. Protéger les positions de l’islam de l’autre côté de la Méditerranée implique de ne pas le fragiliser ici. Les musulmans d’Afrique et du Moyen-Orient ne comprendraient pas que Mahomet puisse être critiqué en Europe et pas chez eux. Reprenez votre histoire de France. La déchristianisation des esprits a précédé (et non suivi) la Révolution française et le renversement de la monarchie. Il fallut d’abord que le roi fût désacralisé avant de s’autoriser à le faire disparaître. C’est quand les Français ont compris que la sacralisation religieuse du pouvoir politique était un subterfuge des dominants pour les endormir, qu’ils ont pu sans scrupule décapiter celui qui se présentait pourtant comme représentant de dieu sur terre depuis des siècles. Les dirigeants politiques du monde musulman, eux, se souviennent de cela : si la croyance religieuse des populations se délite et que la religion perd le contrôle des masses, alors c’est leur propre pouvoir qui est sur la sellette. La question religieuse est un outil du pouvoir politique. Ce n’est pas nouveau.

La deuxième faiblesse de votre réflexion, à mon sens, est que vous réduisez l’islam uniquement à son vernis religieux. Or une religion a d’abord et avant tout une ambition politique. Elle entend, je l’ai déjà souligné, régenter la société, l’organiser selon ses règles. De quoi s’agit-il si ce n’est de politique ? Observez les sociétés musulmanes s’il vous plaît. Le quotidien des individus est entièrement pensé en fonction de l’islam. Les esprits sont asservis à la religion. C’est au prétexte de l’islam que les femmes ne peuvent pas conduire en Arabie Saoudite ; c’est au nom de l’islam que les femmes de la bande Gaza doivent se baigner habillées et voilées dans la Méditerranée ; c’est au nom de la défense des bastions de l’islam que l’Algérie vient d’interdire par une loi de 2006 tout prosélytisme religieux (sauf… le musulman) et que l’Egypte vient d’ordonner l’abattage de tous les porcs du pays à la faveur de la grippe A afin d’enlever aux éleveurs chrétiens leurs ressources économiques ; c’est au nom de l’islam qu’en Iran, devant un tribunal, le témoignage d’une femme vaut la moitié de celui d’un homme ; c’est au nom de l’islam qu’en Iran toujours les homosexuels sont pendus ou jetés de falaises… L’islam est un instrument de pouvoir politique. Il est utilisé comme un argument d’autorité pour faire avaler n’importe quelle loi, aussi absurde soit-elle. L’islam n’est pas unique en la matière, même si dans le monde d’aujourd’hui, reconnaissez qu’il fait très fort tout de même. Les rois français d’avant la Révolution se servaient de la puissance de contrôle sur les masses de l’Eglise catholique pour accréditer l’idée qu’ils étaient choisis de dieu, de sorte à se rendre sacrés, incritiquables et intouchables. Pourquoi l’Eglise catholique a-t-elle bataillé si ferme contre la Révolution française ? Pourquoi le pape a-t-il condamné la Déclaration des droits de l’Homme de 1789 ? Pourquoi les catholiques français de la fin du 19ème siècle avaient-ils ordre papal de refuser la démocratie naissante ? Pour une raison simple : l’Eglise catholique était consciente qu’elle était en train de perdre son autorité, son pouvoir, sa domination sur le pouvoir politique et sur les masses. Son influence était en train de décliner comme peau de chagrin. Elle n’était plus indispensable. Elle n’était surtout plus la source du pouvoir. Dieu était en train de perdre le pouvoir d’adouber les dirigeants : désormais le vil peuple allait pouvoir choisir lui-même ses gouvernants en dehors de toute considération religieuse. Diantre !

Et bien la difficulté avec l’islam d’aujourd’hui est qu’il est encore largement dans cette perspective de contrôle social, ce que le catholicisme a été contraint (et il a résisté, comme l’islam aujourd’hui) d’abandonner. Je ne prétends pas que chaque musulman que je croise dans la rue intellectualise ainsi ce projet de domination de sa religion qu’il professe par tradition familiale. Mais soyez assuré que ceux qui sont à la tête de l’oumma, qu’ils soient ici en Europe ou à l’étranger, savent parfaitement ce qu’ils font et dans quel but. Le combat des Français (intellectuels ou non) de la Renaissance à la fin du 19ème siècle a été motivé par cette volonté de s’affranchir de la domination totalitaire de l’Eglise catholique. Pourquoi faudrait-il accepter le même projet quand il vient de l’islam ?

Sachant, retour à l’histoire une fois de plus, que l’islam d’aujourd’hui n’est pas dans la position du christianisme de jadis. C’est aussi pourquoi il est appréhendé différemment. Jusqu’au 19ème siècle, le christianisme était majoritaire, dominant et associé au pouvoir politique (la fameuse collusion du trône et de l’autel). La laïcisation a consisté à l’affaiblir dans sa capacité de contrôle. L’islam d’aujourd’hui, en revanche, est minoritaire, il n’est pas dominant et est associé plutôt aux catégories populaires. Ce qui le rend évidemment plus sympathique, ce qui pousse spontanément à l’empathie et qui autorise le positionnement victimaire. Mais, minoritaire numériquement, il doit être conquérant dans son ambition politique, car il entend gagner une place qu’il n’a pas ici (mais qu’il occupe dans les pays musulmans). D’où le travail de sape de la laïcité qui constitue l’obstacle principal, d’où le port du voile qui rend palpable et visible les positions acquises…

Le moment auquel nous sommes en train d’appréhender le catholicisme et l’islam nous invite ainsi à ne pas évaluer de la même façon les intégrismes de ces deux religions. Dans le cas du catholicisme, l’intégrisme apparaît davantage (peut-être à tort d’ailleurs) comme le résidu, l’écume d’une puissance déchue. A ce titre, il prend plutôt la forme d’un vestige, d’une ruine d’un passé révolu, d’une butte-témoin d’un âge d’or enseveli. C’est pourquoi il est souvent considéré comme peu dangereux. Dans le cas de l’islam au contraire, l’intégrisme, le fondamentalisme est croissant, naissant, grandissant, offensif, conquérant. Il ne perd pas du terrain, il en gagne. L’intégrisme catholique est dans une dynamique déclinante (mais il faut rester très vigilant… Christine Boutin veille), tandis que le fondamentalisme musulman est dans une dynamique de croissance. C’est pourquoi il suscite davantage l’inquiétude. Dans l’affaire des burqas et autres niqabs, ce n’est pas le nombre des femmes qui s’en couvrent qui compte, c’est le fait que cet accoutrement était totalement absent il y a encore quelques années.

Le dernier point que je voulais souligner découle de tout ce que je viens d’écrire. D’une manière faussement naïve, vous vous demandez si je fais deux poids deux mesures entre l’islam et le catholicisme. Sans ambages, ma réponse est très claire : oui, bien sûr. Et je me réjouis que cela ne vous ait pas échappé. Ce deux poids deux mesures ne relève en rien d’un fond raciste ; il relève d’une prise de position idéologique. Je crois avoir déjà suffisamment expliqué les raisons de ce traitement inégal. Le catholicisme et l’islam ont des parcours historiques tellement différents en France qu’il n’est pas possible de les aborder de la même manière. Ou alors il faudrait faire comme si l’épaisseur historique ne comptait pas. Permettez-moi d’ajouter quelques remarques au sujet de la comparaison entre catholicisme et islam. La première est basique et je la formule sous forme de question : au nom de quoi devrait-on traiter à égalité ces deux religions ? Je comprends que moralement ce soit très tentant. C’est tellement facile d’accréditer l’idée, comme vous le faites, que critiquer l’islam c’est être raciste. Mais alors dites-moi Sébastien, quand je critique et que je dénonce le catholicisme (ce que je fais très bien également), je suis raciste envers qui ? Pourquoi une critique adressée à une religion devrait-elle être immédiatement suivie d’un décochement de même calibre à l’endroit d’une autre ? Prenez-vous soin en permanence d’équilibrer vos critiques entre la droite et la gauche ? Entre le libéralisme et le communisme ? Vous-même j’imagine, si vous êtes en conformité avec ce que vous écrivez sur l’islam, vous vous interdisez toute critique à l’endroit du judaïsme. Car dans votre logique intellectuelle, la critique contre le judaïsme ou contre l’Ancien Testament doit être de l’antisémitisme, non ?

Vous partez donc du principe, comme tous les partisans du relativisme, que tout se vaut. Le catholicisme et l’islam sont donc l’exacte réplique l’un de l’autre. Il n’y a pas plus trompeur que les deux mots « religion » et « monothéisme ». Ils sont très génériques et dissimulent en fait des réalités d’une grande diversité. Il faudrait de longs développements pour vous convaincre que l’islam et le christianisme, bien que réunis sous la même bannière de monothéisme, sont deux religions très différentes dans leurs fondements. Faute de temps, je ne prendrai qu’un exemple : le rapport entre le religieux et le politique. Le lien entre les deux sphères n’existe pas chez celui qui est considéré (à tort…) comme le fondateur du christianisme, Jésus. Celui-ci, d’après ses hagiographes, ne transpire pas d’ambitions politiques, pas plus que territoriales. Il ne fait pas la guerre, il ne monte pas à cheval pour razzier des caravanes, il ne fait pas creuser de fossés pour piéger ses ennemis en armes… Mahomet, lui, fait tout cela. Il bâtit un Etat, il fait la guerre, il ordonne des massacres… Et ne me faites pas le coup de l’interprétation de ma part. Lisez des histoires de l’islam rédigées par les musulmans eux-mêmes. Quand des islamistes égorgent aujourd’hui au sabre, c’est pour imiter Mahomet ; quand ils appellent au djihad, c’est pour reproduire la carrière militaire héroïque de celui que le coran qualifie de « beau modèle » (sourate XXXIII, v. 21). Admettez-le : deux religions qui partent sur des bases aussi éloignées présentent forcément des différences de taille.

Je comprends aisément, remarquez bien, que les musulmans cherchent à faire de ces questions un sujet tabou. Cela doit mettre assez mal à l’aise de prétendre être le fidèle et le porteur d’une religion fraternelle, d’amour et d’ouverture tout en vénérant un personnage qui serait passible aujourd’hui de la Cour Pénale Internationale.

Vous évoquez à un moment les créationnistes. Voilà là un aspect sur lequel le christianisme, dans sa version protestante, relayé par l’islam (notamment en Turquie), est effectivement offensif et dangereux. Mais dans ce cas, le christianisme n’est pas protégé des critiques comme vous semblez le penser. De nombreux magazines ont proposé des dossiers très complets pour dénoncer les projets néfastes d’évangélistes américains ou turcs, qui ont tenté d’imposer des ouvrages créationnistes jusque dans les bibliothèques des lycées français. Des livres, en grand nombre, ont été aussi publiés avec le même souci à l’occasion du 150ème anniversaire de la parution de l’Origine des espèces de Charles Darwin. Et je m’associe complètement à ceux qui tentent de faire rempart au créationnisme. Je vous rassure donc, l’islam n’est pas l’unique cible des critiques. Cette impression, fausse, est probablement liée en partie au traitement médiatique : il est plus accrocheur pour un journaliste de monter un reportage sur une fille exclue d’un lycée (là pour le coup on est dans l’émotionnel) que de faire un dossier sur des sujets plus intellectuels et complexes comme le créationnisme et l’évolution. En tout cas sachez que les créationnistes font l’objet de la même attention de la part des défenseurs de la laïcité que les islamistes. Mon papier s’inscrivait dans un contexte précis : celui d’un débat ouvert au sujet de la burqa. Excusez-moi de ne pas avoir abordé à cette occasion le créationnisme…

Vous l’aurez compris, je n’utilise pas la laïcité « pour écarter les concurrents à [ma] foi personnelle » comme vous le sous-entendez. Je pense que les religions en règle générale ont un impact néfaste sur les individus et les sociétés. Je vous invite à lire le dernier livre de Christopher Hitchens à ce sujet (Dieu n’est pas grand. Comment la religion empoisonne tout). Aujourd’hui en France, c’est l’islam qui a le caractère le plus offensif (pour les raisons évoquées plus haut). Que le christianisme redevienne aussi conquérant, et soyez assuré qu’il sera l’objet de mes critiques les plus virulentes.
Voilà, j’espère que tout est donc clair désormais pour vous. Désolé de vous décevoir, mais il n’y avait rien de sournois ou de fourbe à décrypter dans mon article.

Je terminerai cette longue réponse (mais l’argumentation est à ce prix) en vous faisant remarquer que vous ne croyez pas si bien dire quand vous écrivez que mon papier sonne, bizarrement, moins bien sur les juifs et les cathos que sur les musulmans. Et pour cause ! C’est tout simplement qu’une partie des reproches adressés à l’islam n’est plus d’actualité pour le judaïsme et le christianisme en France. Je reprends quelques passages rédigés par vos propres soins et qui témoignent des limites de l’exercice auquel vous vous êtes livré.

D’abord sur la question des humoristes qui se moquent des religions et la question du blasphème. Je vous l’accorde, les catholiques n’apprécient pas plus les critiques que les musulmans. Les autorités catholiques jouent également encore de l’influence qui leur reste pour faire censurer des affiches publicitaires. Mais, lorsque cela se produit, des intellectuels et des médias se mobilisent. Simplement, c’est moins médiatisé, là aussi je vous l’accorde. Mais pour une raison qui me semble aller de soi : les évêques catholiques, quand leur dieu est mis en cause, ne mettent pas la planète à feu et à sang, comme l’ont fait les musulmans contre Salman Rushdie, contre Taslima Nasreen, ou avec les caricatures de Mahomet. Du coup, forcément les répercussions médiatiques sont limitées. Avec des violences de rue, des ambassades européennes incendiées ou des cinéastes assassinés (Theo Van Gogh), on s’attire forcément davantage l’attention des caméras ! Il ne faut pas s’étonner ensuite de la focalisation ainsi suscitée. M’accordez-vous cela ? Sur la question du blasphème, je suis là aussi navré de constater que l’avant-garde mondiale et européenne en faveur d’une législation qui pénaliserait le blasphème est musulmane. C’est une revendication qui est portée haut et fort par les pays musulmans à l’ONU. Je n’y peux rien. Je vous renvoie à la dernière conférence dite de Durban. Qui dans la commission préparatoire exigeait la pénalisation du blasphème ? Les pays musulmans ! Pas Israël, pas les Etats-Unis, pas les pays européens.

Dernier point avant de conclure définitivement. Dans la parodie de mon papier vous substituez à la phrase : « le coran est notre constitution » clament certains islamistes français, la phrase suivante : « la torah est notre constitution » clament certains juifs. En faisant cela vous êtes pris à votre propre piège. Vous devez bien convenir que tout ne se vaut pas. Car aurais-je vraiment pu écrire cela pour les juifs ? « Le coran est notre constitution » est une phrase qui a réellement été prononcée par un dirigeant musulman français. Où sont les juifs, en France, qui considèrent la torah comme supérieure aux lois de la République ? S’ils existent, quel est leur impact ? Et votre parodie atteint réellement ces limites quand vous êtes obligé d’écrire, pour me parodier, que de « nombreux pays » ont la torah pour constitution. Je serais curieux que vous m’indiquiez lesquels ? Alors que je peux vous faire une liste de pays dans lesquels la charia et le coran sont les référents juridiques, pénaux et législatifs (j’y ai fait allusion plus haut).

J’espère vous avoir apporté des éclaircissements qui permettront de dissiper des incompréhensions.

Quoi qu’il en soit, je vous sais gré de l’attention que vous avez porté à mon article.

Dernière chose : pourriez-vous m’indiquer sur quel(s) site(s) vous avez fait circuler votre texte, s’il vous plaît ? Je vous en remercie d’avance.

Cordialement,

Martin Moisan

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