Bananes et porno…

Les medias nous ont overdosé avec la commémoration de la chute du mur de Berlin. Ensevelis sous les gravats de la louange unanime, obsédante à la Liberté retrouvée, il y 20 ans à l’Est, nous avons du mal à nous extraire de cette avalanche pour tenter d’y voir un peu clair. Par en dessous, un sentiment d’écoeurement devant cet exhibitionnisme consensuel, à la limite de l’outrecuidance.

Oui, il y a de l’outrecuidance à célébrer cette victoire de la liberté de l’ouest sur la barbarie soviétique. Quelle liberté au juste ? Slavoj Zizek, philosophe slovène, qui a oeuvré pour l’indépendance de son pays, résume sans concessions la situation , dans un article du Monde
“Le noble combat pour la liberté et la justice a viré à l’orgie de bananas et de pornographie” ( Le Monde 9 nov. 2009)

Le capitalisme a indéniablement apporté la liberté de consommer sans restriction. Mais est de cela qu’ils rêvaient à l’Est ? Se sont ils battus, sont ils morts dans les goulags pour avoir accès à de la bouffe et des femmes à poil sur papier glacé ?

Ne sont ils pas tombés du haut de leurs rêves de justice en déboulant dans le grand marché, où on vend de tout, sauf de l’idéal ? Cette Liberté dont nos medias nous farcissent les oreilles, ils se gardent bien d’en explorer les détournements. Le communisme avait au moins assuré, plus ou moins, la satisfaction des besoins élémentaires : se loger, se nourrir, se cultiver, se soigner. Avec en contrepartie la boucler. Chez nous on n’arrive plus à se loger, certains n’ont rien à bouffer, on rogne sur les dépenses de santé, les loisirs culturels se payent. Mais on a la liberté d’écrire aux journaux qui ne vous publient pas, de manifester dans la rue, on a la liberté de se prostituer, de porter le voile, de crever de solitude dans son coin…

Alors, l’alternative ce n’est pas entre le communisme à la Brejnev et le capitalisme à la Sarkozy, elle est de continuer à rêver et non se résigner. Non pas se contenter de désirer, mais rêver. Chez nous, on a gardé du rêve en seul désir matériel. Nous sommes devenus des groins à la recherche de nos glands, notre horizon se limite au ras du sol. Nous grognons tous en chœur, quand surgit une racine, qui nous oblige à lever le groin. Mais pas n’importe quelle racine. On a labellisé les racines, il y celles pour lesquelles on doit lever le groin comme un seul porc – antiracisme – il y a les autres qui ne sont pas visibles : sexisme.

Rêver, c’est se projeter au delà du désir, qui par définition demande à être satisfait. Nous vivons sous sa dictature. On a remplacé Prolétariat par Désir. La satisfaction du désir, nous ramène à cet ego envahissant, qui est devenu le Totem de notre époque. Le rêve nous détache de nous mêmes, il nous délivre de la satisfaction immédiate, il nous ramène donc vers les autres. Nous ne bâtirons pas un autre monde sans les autres.

Le rêve en politique s’appelle l’utopie. L’utopie ne saurait se satisfaire ni d’une tentative de communisme inaboutie, ni d’un capitalisme omniprésent, à défaut de mieux. Il n’y a pas d’autre fin à l’Histoire, que celle qu’on lui assigne. Notre civilisation a bout de souffle, se gausse de l’utopie, à défaut de pouvoir y aspirer. Le danger qui menace n’est pas tant le réchauffement climatique et l’asphyxie conséquente, que le détournement du rêve dans la poursuite insensée d’innovations technologiques qui s’auto engendrent. Nous cherchons vainement à oublier que nos vies n’ont aucun sens devant des écrans sophistiqués.

L’homme ne vit pas que d’Ipod. Voilà pourquoi reviennent au galop les religions, par défaut. Leur fond de commerce est l’au delà. Quand ça ne marche pas ici bas, elles ont toujours le mirage céleste à vous refiler. Mais ce n’est pas à coup d’illusions que l’humanité a avancé. Elle est sortie péniblement des ornières de l’obscurantisme, moyennant les efforts conjugués de l’espérance, de la raison et de la révolte.
Allez, elles ont encore des beaux jours !

Anne Zelensky

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