La fin de la IIe République et l’avènement du Second Empire (1848-1852)

Louis-Napoléon Bonaparte, né avec une cuillère en or dans la bouche, neveu d’un grand homme politique qui a émigré de force à Sainte-Hélène, semblait devenir pour la bourgeoisie bien-pensante l’homme de la situation afin de remédier au péril rouge agité par les « démoc-soc » et les « partageux ». Lors des journées de Juin 1848 qui virent la répression d’une révolte ouvrière, une duchesse inquiète s’écria du haut d’une fenêtre : « Louis-Napoléon, on en a assez de toute cette vermine. Faites quelque chose, je vous en supplie ! ». Louis-Napoléon Bonaparte s’écria : « Madame, vous êtes exaspérée par toute cette vermine. Et bien on va vous en débarrasser ».

Louis-Napoléon Bonaparte sillonna les rues de Paris à cheval en compagnie d’Emile Ollivier de de Haussmann. Il s’écria auprès d’un groupe de bourgeois inquiets : « J’effectuerai un travail de lavandière pour sécuriser Paris » et ajouta en catimini auprès d’Haussmann : « Il faut nettoyer Paris de fond en comble pour expulser cette vermine. Pour mener à bien cette mission, il va falloir réaliser des travaux de grande envergure pour faire de Paris une ville magnifique et sûre. »

Effectivement, la révolte ouvrière (Oh, pardon, le bouillonnement de la vermine !) fut noyée dans le sang. D’ailleurs, Louis-Napoléon Bonaparte pouvait se permettre d’injurier le peuple étant donné qu’il était escorté par ses 20 000 soldats, fantassins et cavaliers compris. Les soldats lancèrent une belle salve contre les insurgés sans faire de détail en tuant hommes, femmes et enfants.

Louis-Napoléon Bonaparte se présenta comme l’homme de la situation dans le sillage de la République de l’Ordre. L’exécutif est de plus en plus important avec un président élu pour quatre ans au suffrage universel qui nomme et révoque les ministres. En plus, le législatif ne contrôle pas l’exécutif.

Les élections présidentielles du 10 décembre 1848 virent le triomphe de Louis-Napoléon Bonaparte avec 74 % des voix contre 19 % pour Cavaignac (un républicain conservateur), 5 % pour Ledrun-Rollin, 0,1 % pour Raspail et Lamartine. Comment Louis-Napoléon Bonaparte eut-t-il gagné les élections présidentielles ?

Cavaignac promettait un rétablissement de l’ordre (« encadrement de la vermine par l’armée ») mais un ordre juste (des idées vagues que personne ne comprenait). Mais les républicains étaient divisées par les luttes intestines et présentaient un spectacle lamentable aux yeux du peuple. En plus, les journées de Juin avaient révélé le dévoiement de la République et la conservation de l’ordre bourgeois.

N’oublions pas que Louis-Napoléon Bonaparte s’était présenté comme l’homme de la situation au-dessus de toutes les idéologies. N’oublions pas qu’une bonne partie de l’opinion française était hostile à l’impôt des 45 centimes (levés par la République pour financer les Ateliers nationaux) et aux partageux. Selon beaucoup de Français, les partageux représen-taient une idéologie dépassée et abstraite (liberté, égalité, fraternité) issue d’une époque considérée comme révolue (« la Révolution française de 1789 : allons donc, cette génération s’éteint, c’était du temps de grand-papa. Les Français ont retrouvé la raison. ») et dangereuse (« les 45 centimes vont mettre à terre notre économie »). Louis-Napoléon Bonaparte déclara : « La France est à réformer de toute urgence et il faut liquider l’héritage de 1848. »

Une campagne de dénigrement systématique fut organisée contre les partageux, malmenés tous les jours par les journaux officiels (les autres furent interdits).

Dès son serment sur la Constitution le 20 décembre 1848, Louis-Napoléon Bonaparte entendit bien détourner cette dernière pour s’arroger la totalité du pouvoir. Le gouvernement eut pour premier objectif d’affaiblir les républicains. En mars 1849, les chefs de file socialistes (François Vincent Raspail, Auguste Blanqui, Armand Barbès, qui avaient le tort de penser qu’une autre France était possible) furent arrêtés et condamnés à perpétuité pour avoir mené le soulèvement du 15 mai 1848. Auguste Blanqui fut arrêté sans ménagement par les gendarmes. Ils s’étaient présentés à son domicile le matin et l’embarquèrent immédiatement. Après une protestation de la part de Blanqui, l’un des gendarmes lui asséna plusieurs coups et lui dit : « Vous êtes pire que la vermine. »

Les élections du 13 mai 1849 confirmèrent le retour du parti de l’Ordre qui regroupe en un front commun tous les adversaires des républicains, modérés ou non. Associés dans l’Union électorale, bonapartistes, catholiques, légitimistes et orléanistes arrachèrent le pouvoir aux hommes de 1848. Les royalistes (légitimistes et orléanistes) n’étaient plus diabolisés contrairement aux débuts de la IIème République et Louis-Napoléon Bonaparte souligna bien qu’ils partageaient des valeurs communes avec les bonapartistes. Quant à l’idée de devenir empereur, il n’en était pas question, « pas même en me taillant la barbiche ».

Le 15 mars 1850, Louis-Napoléon Bonaparte publia une Lettre ouverte à tous les instituteurs et professeurs invitant les enseignants à renoncer aux valeurs de la République et de 1789 mais surtout de renouer avec Dieu et rien d’autre car, selon ses dires, « un instituteur ne peut remplacer un curé ». La loi Falloux plaça l’université sous le contrôle concordataire de l’Etat et de l’Eglise et donne droit à cette dernière de créer des « universités libres ». Louis-Napoléon Bonaparte était globalement pour l’école et entendait la défendre contre la rigidité républicaine et laïque des Lumières. Le gouvernement ordonna officieusement à ne pas défendre les enseignants soupçonnés de sympathies républicaines face au chahut des élèves. Ces derniers furent évincés sous prétexte d’ « incompétence professionnelle » et de « mauvaise pédagogie ».

Sur le plan de l’histoire officielle, Louis-Napoléon Bonaparte encouragea la diffusion de l’ouvrage Le Livre noir de la République, livre d’histoire sans concession sur les « atrocités commises par les jacobins de 1793 à 1795 partout ils se trouvaient ». L’auteur de ce livre, l’abbé Stéphanulus, jacobin repenti, considéra les républicains comme des buveurs de sang et souligna impérativement qu’il fallait se méfier des régimes qui veulent le bien. Le mot républicain devenait imprononçable. L’abbé Stéphanulus sillonna toute la France vêtu de sa robe blanche, muni de son gong et d’un exemplaire de son livre et hurla « Le livre noir de la République. Repentez-vous ! Repentez-vous, misérables ! ». Même les analphabètes avaient vent de ces idées nouvelles émises par Louis-Napoléon Bonaparte (régulièrement, on entendait les colporteurs crier « Avis à la population ! »).

Le débat politique n’oppose plus que les orléanistes partisans de l’Ordre et les thuriféraires de Louis-Napoléon Bonaparte. Les républicains partageux avaient disparu et les gens bien-pensants (grands-bourgeois) n’en avaient que faire de ces ringards anachroniques.

L’étape suivante était le coup d’Etat. Il choisit mûrement : le 2 décembre 1851 en référence à la date du couronnement de son oncle en 1804 et à la victoire d’Austerlitz en 1805. Louis-Napoléon Bonaparte chercha à capitaliser les sympathies à partir de la légende napoléonienne pour apparaître comme l’homme du recours, légitimé par ses racines et son vœu de rétablissement de l’ordre. En visite dans une acierie Schneider dans le Nord, Louis-Napoléon Bonaparte rappela aux ouvriers qu’il ne pouvait oublier « ceux qui se lèvent tôt » avec le maintien du suffrage universel tout en voyant une usine pour la première fois de sa vie. Victor Hugo écrivit alors « Comment est-il possible qu’on puisse faire miroiter au peuple qui souffre l’idée du sufrage universel et en même temps le traiter de vermine ? Cet homme n’est qu’un imposteur qui subira ce qu’il a fait subir au peuple et à la France qu’il a outragée, brisée et martyrisée. » Louis-Napoléon Bonaparte considéra ce député fougueux comme un « mouton dans la baignoire ». Ce dernier s’exila à Jersey. Il écrivit là-bas Napoléon le Petit et les Châtiments.

La stratégie napoléonienne se nourrit de deux mamelles : la démagogie et l’intimidation. Côté démagogie, il y fit imprimer des affiches annonçant la dissolution de l’Assemblée législative (déjà fantoche). Côté intimidation, il fait arrêter les éventuels opposants (Thiers, Cavaignac, Changarnier).

L’épuisante séance nocturne des 2-3 décembre 1851 aboutit au vote de la déchéance de l’empereur à l’unanimité mais, sacrilège, ils osèrent s’opposer à la majorité des Français. Louis-Napoléon Bonaparte s’en chargea immédiatement : l’armée mitrailla les badauds soupçonnés de bienveillance envers les insurgés.

La Constitution promulguée le 14 janvier 1852 le fit « prince-président » élu pour dix, rééligible, disposant de toute l’autorité exécutive et d’un fort pouvoir législatif.

Durant cette période, Louis-Napoléon Bonaparte chercha en outre un biais pour relancer l’activité industrielle et financière. Il s’entoure de riches entrepreneurs et banquiers, valorise le goût du risque. Des hommes comme les Pereire, les Rothschild et les Schneider se lancèrent dans de grandes aventures qui permettent le redressement de la Bourse et la reprise du crédit à l’investissement. Louis-Napoléon Bonaparte a promis d’aller « chercher la croissance ».

La population, dont les manifestations d’opposition furent rares et surveillées jusqu’à la manie, fut soumise à une propagande qui, outre les journaux impériaux publiés dans tous les départements, utilisait les placards, les brochures. On célébrait le retour à l’Ordre, la fin du règne des politiciens bavards imbus d’idéologie, on dénonçait les privilèges des intellectuels républicains et on valorisait le courage des grands industriels qui firent les réformes douloureuses mais nécessaires pour moderniser la France, sous la houlette de l’empereur. Evidemment, certains voyages ne se terminèrent pas toujours bien. Dans un village, un hobereau déclara à Louis-Napoléon Bonaparte : « Je ne vous sers pas la main ; vous me souillez. » Louis-Napoléon Bonaparte, incapable de supporter la moindre réflexion, sortit de ses gonds et rétorqua : « Alors, hors de ma vue, misérable ! » Le hobereau fut aussitôt et on entendit plus jamais parler de lui.

Envers les ouvriers (tous soupçonnés de fainéantise), Louis-Napoléon Bonaparte supprima la maigre législation sociale à leur égard et modernisa en profondeur le marché du travail en s’efforçant de les réconcilier avec l’argent.

Le 29 septembre 1852, Louis-Napoléon Bonaparte prononça un discours-clé : « Aujourd’hui la France m’entoure de ses sympathies, parce que je ne suis pas de la famille des idéologues. Pour faire le bien du pays, il n’est pas besoin d’appliquer de nouveaux systèmes ; mais de donner, avant tout, confiance dans le présent, sécurité dans l’avenir. Voilà pourquoi la France semble vouloir revenir à l’Empire […]. L’Empire, c’est la paix […] car la France la désire, et lorsque la France est satisfaite, le monde est tranquille. Et avec l’Empire, tout deviendra possible. » Le 20 novembre, le plébiscite proposant le retour à l’Empire donna 7,8 millions de « oui ». La IIème République mourut et ainsi naquit le Second Empire.

Pour couronner le tout, Napoléon III entendait aussi faire rêver le peuple. Son mariage d’amour avec Eugénie de Montijo (29-30 janvier 1853) fit rêver des millions de Français. Le coupple impérial voyagea partout. Les journaux impériaux n’avaient de cesse de parler des faits et gestes (publics) du couple qui fit des dépenses somptueuses pour leur mariage qui coûtèrent des millions de francs à l’Etat.

Voilà comment la République fut-elle devenue le Second Empire avec une dénaturation progressive de ses institutions puis ensuite une disparition pure et simple sous couvert de modernité.

Christophe Perrier

Auteur : Christophe PERRIER, L’agonie de la IIème République.

Objectif de la thèse : étudier le passé pour mieux comprendre le présent.

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