Les dessous de la visite du dalaï

Publié le 19 août 2008 - par - 441 vues
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Quelques semaines avant la venue de Benoit XVI en France, un autre grand prêcheur de paix vient rendre visite aux bonnes âmes de ce pays. Le Dalaï Lama est une sorte de Pape à la sauce tibétaine. Il est venu faire un grand sermon à Nantes, devant huit mille personnes béates d’admiration et tout le monde a compris que, sous couvert de mission œcuménique, il venait rappeler le sort des moines tibétains. Pendant que les Chinois font leur fête Olympique, la résistance continue. C’est vrai qu’on avait un peu oublié la cause tibétaine, ces derniers temps, malgré les banderoles des militants des droits de l’Homme profitant des JO pour médiatiser la lutte.

Les journalistes veulent nous persuader que cette visite est importante, car, le Dalaï Lama, ce n’est pas un simple moine débarqué de son monastère bouddhiste, c’est à la fois un chef spirituel, un leader politique et un prix Nobel de la paix. Du coup, entre les processions du quinze août, la grande braderie de Lourde pour commémorer je ne sais plus quoi et la grande messe du Dalaï, on n’en peut plus de voir tant de bondieuseries défilés au journal de vingt heures. Et dites-vous bien que dans un mois, on aura droit à la maxi lessiveuse d’adoration et de saintes paroles avec le Vatican qui débarque. Dans notre République laïque, on donne décidément bien trop de place aux religions.

Ce Dalaï Lama, les médias l’aiment de plus en plus, surtout depuis que les moines tibétains nous ont montré de quoi ils étaient capables. On les a assez souvent vus se faire tabasser par la police chinoise pour que toutes les âmes sensibles prennent à cœur la détresse de ce peuple opprimé. Inutile de chercher à en savoir davantage.
Car l’histoire du Tibet n’est pas simple. Elle ne se réduit pas en une seule équation qui démontrerait la tyrannie du gouvernement chinois sur une société tibétaine démocratique, harmonieuse et tranquille. Le pouvoir ecclésiastique y a instauré pendant longtemps un système féodal qui laisse des traces malgré le passage des anglais, puis des américains après la seconde guerre mondiale. Il suffit d’ouvrir quelques ouvrages bien informés sur la question pour être un peu moins naïfs(1). Jusqu’à présent, les mal-pensants de la cause tibétaine (voir Jean Luc Mélenchon (2)) ont été bien isolés dans leur fraction minoritaire. On peut supposer qu’ils le resteront longtemps. L’opinion publique aime les histoires pas trop compliquées.

Pour l’heure, le Dalaï est une star. Si, de Jane Birkin et Isabelle Adjani à Rama Yade en passant par Bernard Kouchner et Ségolène Royale, les grandes pointures de la politique et de la culture engagée s’arrachent un droit de visite, ce n’est pas pour rien. Si nos anciens soixante-huitards et les nouveaux convertis au « brahmanisme » vertueux sortent leurs toges et leurs colliers de fleurs pour l’accueillir en psalmodiant des litanies à coucher dehors, c’est que ça en vaut la peine.
S’il doit y avoir une raison à cet engouement collectif pour le Dalaï Lama, il faut peut être la chercher dans la délivrance sans ambiguïté d’un discours empreint d’idéologie compassionnelle, d’ascétisme et de renoncement.

Beaucoup s’y retrouvent : les adeptes du New-âge, les écologistes, les végétariens, les humanistes non violents, les alter-mondialistes, les partisans de la décroissance et autres repentis de la décadence capitaliste. Le Bouddhisme apparaît comme un anti dote à la surconsommation. C’est le retour aux sources vers l’essentiel, la prise de conscience de soi dans le tout… un égoïsme acerbe pour un bonheur universel. Et c’est aussi, il faut bien l’admettre, une suite assez pathétique de psalmodies incohérentes, d’appels à la bénédiction du« Lama glorieux » afin « qu’il dissipe l’obscurité de l’ignorance » ou qu’il produise « du contentement en moi » avec la lévitation en prime pour les plus illuminés…tout un programme.

Ne nous y trompons pas, ce Dalaï, à l’air bien sympathique au demeurant, ne vient pas seulement pour asséner de sages paroles aux adeptes du grand Karma, il vient adresser un message au gouvernement Français. Il voudrait simplement que la France s’engage de façon ferme et définitive dans la défense du peuple tibétain. Le problème c’est qu’avec les JO, Sarkozy est bien coincé, et en plus de ça, il a la guerre en Géorgie sur les endosses. Le Dalaï aura beau faire un tas de discours pour apitoyer les braves gens, il faut qu’il comprenne qu’il y a un temps pour tout et que, au fond, pour son Tibet, il a bien attendu des années, il peut encore attendre un peu.

Mais, le saint homme sait aussi que son audit a la côte et qu’une large majorité d’intellectuels à gauche comme à droite (surtout des bobos-branchés de gauche) sont des partisans inconditionnels de sa quête. Cette adhésion sans failles (ou si peu), il la doit, en grande partie à la dimension pathétique de ses discours. Selon une dépêche de l’AFP, « Il a provoqué une vive émotion parmi les 4.000 à 5.000 personnes venues l’écouter lorsqu’il a évoqué « un risque que l’héritage, la culture et la civilisation tibétaines soient mourantes ». Son succès, il le doit, surtout, à l’utilisation de sa religion comme vecteur de message politique. Cela fonctionne partout, même dans une République laïque.

« Si le Dalaï Lama met « l’Occident pensant » dans sa manche en utilisant sa propre religion, n’est ce pas pour mieux servir les desseins des Etats Unis, fragiliser la Chine, la déstabiliser de l’intérieur par nos assauts incessant du « politiquement correct » ? demande Elisabeth Martens dans la présentation de son livre « Histoire du Bouddhisme tibétain, la Compassion des Puissants »(1)

En général, les occidentaux adeptes du Bouddhisme récusent la notion de religion. Pour eux c’est une « philosophie » ou une « spiritualité » qui nécessite un travail personnel d’introspection, l’objectif étant d’atteindre une parfaite harmonie du corps et de l’esprit pour accéder à l’universel grâce à la connaissance suprême et à l’aide du Dharma qui sauve de toute souffrance. Cela suppose une bonne dose de prières, de conviction, d’introspection libidinale, de sacrifice et d’abnégation. Rien de bien original en sommes mais cela suffit à satisfaire les individus tourmentés en mal d’exotisme. Le Bouddhisme tibétain est donc apparemment sans arrière pensée. Sauf que les propos de deux anciens collaborateurs du Dalaï (Herbert et Marianna Roettgen)(3) nous laissent perplexes. Experts en études culturelles, ils dévoilent, dans « L’ombre du Dalaï Lama », un livre choc publié en Allemagne en 1999 sous les pseudonymes de Victor et Victoria Trimondi, le véritable dessein du personnage, celui de conquérir le monde.

En fait, la plupart des admirateurs du Bouddhisme tibétain ignorent les doctrines souterraines qui l’habitent. La pratique de la magie (formules tantriques) et des rituels de sacrifice, la croyance dans des esprits incarnant le pur ou l’impur, le mépris des femmes, l’exploitation des enfants, l’endoctrinement sectaire, l’apologie de l’individualisme comme voie de l’ultime sagesse, la corruption sous couvert d’ascétisme… autant de revers de médaille bien obscures pour une « philosophie » désintéressée des bassesses de ce monde.

N’en reste pas moins que, comme l’Hindouisme, c est un terreau de plus en plus fertile aux commerces de l’extase et du bien être. Les entreprises de coaching ont pris ce créneau. Cela marche aussi bien avec les centres de ressourcement pour cadres surmenés que pour les stages de méditation transcendantale avec massages tantriques nirvaniques en option. Je ne sais pas si vous avez remarqué la prolifération soudaine des Kama Sutra en tous genres (pour « elle » ou pour « lui », il paraît que ce n’est pas pareil) dans les rayons des Fnac. Vous pouvez y trouver toutes les recettes de l’épanouissement sexuel multi-orgasmique et les conseils des gourous les plus avertis en la matière, de quoi faire concurrence aux plus illustres sexologues diplômés d’Etat. D’ailleurs, c’est sans doute dans ce domaine que la mode du Brahamisme (Hindouisme et Bouddhisme) a le plus de succès. C’est une mine qui profite aussi bien aux éditeurs qu’aux organisations plus ou moins sectaires aux ramifications obscures, qu’aux baba-gourous dégénérés proposants des stages de travaux pratiques dans le Lubéron.

Le Bouddhisme comme toutes les autres religions a ses croisades. Le Dalaï Lama est un homme de pouvoir, pas un saint homme dénué d’ambition politique. Avec sa religion comme fer de lance, il se fraie un chemin facile dans les couloirs de la diplomatie internationale. C’est ainsi qu’on l’invite au Sénat. C’est ainsi qu’on l’adule sans discernement avec la condescendance de la plupart des intellectuels avides de fantaisies spirituelles, nostalgiques de la « baba-cool-génération » et fervents défenseurs de toutes les causes aux relents d’humanisme. C’est ainsi que lors de son étape à Nantes il se remplit confortablement les poches en faisant payer ses deux heures de conférence pas moins de 190 € par personne. Si on calcule bien, la minute d’une sainte parole du Dalaï vaut donc 1,58 € par auditeur, plus cher qu’un litre d’essence.

Décidemment, le politiquement correct nous fait avaler bien des couleuvres. Personne ne sait que le Dalaï Lama a fricoté avec Shoko Asahara, le gourou de la secte Aum qui a balancé du gaz Sarin dans le métro de Tokyo. On ne demande pas au Français de réfléchir et encore moins de poser des questions dérangeantes au sujet du Tibet où au sur le rôle des femmes dans les Lamaseries. Chercher à savoir véritablement dans quelles conditions vit le peuple tibétain ou d’où vient l’argent qui fait fonctionner les monastères n’est pas très facile.
Quand à la laïcité, silence radio.

On peut toujours se consoler, en regardant les reportages télé sur le périple du Dalaï, car le tableau n’est pas triste. Tout le monde se prosterne devant la nouvelle icône médiatique, un homme humble et admirable, tellement plein de sérénité que ses traits en sont confits d’un éternel sourire.

Je ne suis pas la seule à trouver les courbettes des uns et des autres particulièrement ridicules.
Les minauderies de Ségolène Royale, venue sans doute chercher auprès du Dalaï une subliminale « bravitude », pourraient nous faire rire s’il n’y avait derrière tous cela une démarche profondément réactionnaire.

Je ne suis pas la seule à ne plus supporter la complaisance avec laquelle nos responsables politiques traitent les responsables religieux qu’ils soient Bouddhistes, Catholiques, Musulmans ou Juifs.
Dans un mois, ils dérouleront le tapis rouge sous les pieds du Pape en faisant autant de courbettes que pour le Dalaï. Il va falloir réagir !

En attendant, je vous invite à découvrir l’incontournable Pertutti sous les traits du grand Dalaï :

http://fr.youtube.com/watch?v=8LuKdPvVmt8&feature=related

Et pour rire encore lire la rencontre de Carla et du Dalaï sur le blog d’Urbane Tattack :

http://www.blogg.org/blog-38767.html

Brigitte Bré Bayle

(1) « Histoire du Bouddhisme tibétain-La compassion des Puissants », d’Elisabeth Martens, aux éditions Harmattan (octobre 2007), collection « recherches Asiatiques ».

(2) http://www.dailymotion.com/video/x52cex_melenchon-parle-du-tibet-chez-ruqui_news

(3) « L’ombre du Dalaï Lama » de Victor et Victoria Trimondi (pseudos), critique acerbe du Bouddhisme tibétain, paru en Allemagne en 1998/99, traduit en Anglais sur le web.

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