Plaidoirie d’Alexandre Varaut

Le sujet n’est pas médiocre. On a parlé de « racisme ordinaire »…Si les médias sont là c’est que dans cette affaire il y a de la passion, elle résonne en nous, elle a un sens qui se fait sentir lourdement. Il ne suffit pas de se mettre tous dans une pièce pour trouver une solution.

On vit quelque chose de compliqué .Le voile fait réagir, ne laisse pas indifférent.

Me Tubiana a traité la prévenue d’imbécile. C’est très mal !

Et que dire d’un avocat qui consacre la moitié de sa plaidoirie sur un supposé engagement politique de ma part dans cette affaire. Ce n’est pas très bien !

Et quelle folie de laisser entendre que Fanny Truchelut serait une catholique traditionaliste alors qu’elle n’a même pas fait baptiser ses enfants !

A propos des accusations politiques, je vais donner une explication. P. de Villiers s’est intéressé à un problème social, à une affaire de voile qui s’est passée en août 2006. Il ne s’est plus manifesté ensuite. Mme Truchelut a été sensible à son intérêt car il y avait alors bien peu de gens qui pensaient à la soutenir. Elle lui a demandé le nom d’un avocat, il lui a donné le mien et elle l’a remercié. Cela n’a aucune importance par rapport au fond de l’affaire.

Mme Truchelut ne fait pas de politique. Elle ne réclame rien d’autre que cela ne se soit jamais passé. Jamais ! Plus de gîte ! Plus de mari ! Non, elle n’était pas préparée du tout à ce que Laurent Ruquier lui demande de venir à son émission ! Elle n’ira pas.

Elle est obligée de s’expliquer. Elle n’a pas fait l’ENA, elle n’a pas fait de thèse sur le voile. Son enfance a été dure, avec les torgnoles du père, le travail à 14 ans, et lui qui prenait tout son salaire.Oui, elle a arrêté ses études.

C’est une époque, il y a quinze ou vingt ans, où le droit des femmes n’était pas encore quelque chose d’évident. C’est pour cela que Mme Truchelut a voulu, devant vous, rappeler toutes ces conquêtes qui se sont alors succédé. Ainsi il me vient à l’esprit que Mme Roséz qui a été la première femme au sommet de la hiérarchie de la magistrature, lorsqu’elle avait eu 18 ans, les femmes n’avaient pas encore le droit de vote. La société soudain est allée à toute vitesse.

Ce procès, certains ont intérêt à faire croire qu’il est simple, car on n’est pas préparé à « rentrer » dans une telle cette situation.

Un jour, Mme Truchelut va rencontrer Mme Demiati.

Ce foulard, qui a pour vocation de vous séparer des hommes, Mme Demiati, vous sépare de Mme Truchelut. Ce n’est pas une militante. En quelques secondes elle se trouve à devoir prendre une décision. Stasi pour sa Commission sur la laïcité a eu des mois ! Elle n’a aucun problème avec les musulmans. Elle voit ce jour-là quelque chose à quoi elle n’est pas préparée. Le voile. Elle vous a demandé de l’enlever. Je ne dis pas qu’elle a refusé de vous recevoir. Si vous aviez enlevé votre voile vous seriez toujours musulmane.

Elle n’a pas refusé la religion de Mme Demiati, elle a refusé son voile. C’est un problème extrêmement complexe. Elle en veut à ce foulard pour ce qu’il signifie et pas à la religion.

Pour juger, vous êtes obligés de rechercher le mobile. C’est une des rares infractions où il faut le faire. Mme Truchelut a agi intentionnellement, mais pourquoi ? On est dans l’article 125-2. C’est seulement en répondant : religion, race ou… trisomie – puisque cet argument à même été avancé- que vous pourrez juger de cette affaire.

Donc il faut rechercher le mobile. Elle, elle dit « c’est à cause du foulard ».

C’est une vraie question, un vrai débat. Ces deux femmes revendiquent une liberté. La liberté. Moi, j’ai la foi et je comprends qu’on veuille la défendre. Mme Truchelut, elle, revendique une liberté pour toutes les femmes.

Pour Mme Demiati, le foulard c’est sa religion. Elle dit que cela lui est venu au terme d’un processus de compréhension de la religion. Mais pourquoi le foulard justement ? On pourrait obtenir une réponse autre que « parce que ». Pourquoi ? On sait très bien ce qu’il signifie. Un rideau qui sépare les hommes des femmes, un instrument pour préserver la pudeur, pour ne pas être vue des autres hommes que ceux du foyer. C’est sans doute ce qu’elle croit. Etant dans le cercle intime, vous n’en n’avez plus besoin. Mais il n’est pas sans intérêt de chercher à comprendre. Donner un sens c’est ce qu’un juge fait tous les jours. C’est un insigne qualifié de religieux. Il exprime pourtant autre chose derrière le religieux.

Ce foulard parle. On entend tellement de bruit qu’on en oublie même qu’il est religieux. Il n’est pas fait pour montrer qu’on est musulmane, c’est pour cacher qu’on est une femme. C’est un discours d’avant la religion, avant le Prophète. Il ne s’agit pas seulement des musulmans. Ce qu’il dit ce foulard c’est qu’il faut séparer les hommes des femmes et cacher ce qui chez les femmes pourrait distraire les hommes de leur pensées. La chose est différente quand on est religieuse, de manière permanente on se consacre à Dieu et cela ne concerne pas l’ensemble des fidèles. Il n’a qu’un but, c’est celui de dire que les femmes ne sont pas des hommes comme les autres.

Mohammed V, Kemal Atatürk, Bourguiba, ont avant les autres entamé le mouvement de dévoilement. Ces hommes là, quel but poursuivaient-ils ? Sont-ils les ennemis de la religion? Non, ils ont seulement dit : le voile n’est pas nécessaire ! Pour entrer dans le monde moderne, il faut abandonner les archaïsmes, il faut établir l’égalité entre les hommes et les femmes. Il est possible de maintenir la liberté religieuse et l’égalité hommes- femmes.

Mme Truchelut ne peut pas se référer au législateur. On lui opposera que la loi de 2004 ne s’applique qu’à l’école. Cette loi qui était faite pour régler le problème n’a pas été jusqu’au bout. Elle interdit les signes religieux à l’école. Tout le monde savait que le problème c’était le foulard. Les proviseurs étaient traînés devant les tribunaux. Les syndicats s’en indignaient. On savait que c’était du foulard dont il s’agissait. On a préféré masquer la réalité en parlant de laïcité. Alors que la question fondamentale était « est-ce que le foulard est ou non compatible avec les valeurs d’égalité ? »

Alors aujourd’hui on arrive à une absurdité. Vous êtes au moment du bac, vous excluez une élève pour port de voile… vous êtes félicité et vous recevez…les Palmes académiques ! Trois mois plus tard, cette même élève entre à l’Université, toujours avec son voile, vous êtes président d’Université, vous l’excluez …et vous êtes traîné devant un Tribunal Correctionnel !

La loi qui envisage la question sous l’angle de la laïcité aurait dû s’interroger sur la compatibilité de ce signe avec les principes d’égalité entre les hommes et les femmes. Or la Halde poursuit dans le même sens !

Dans son gîte, Mme Truchelut n’avait pas établi de règlement intérieur. Elle n’avait pas pensé à ce sujet avant ce mois d’août 2006. Elle dit, et son mari aussi, que c’est « une atteinte aux droits des hommes et des femmes ». Mme Demiati réplique que c’est de la « discrimination ». Il ne fait pas de doute que l’une et l’autre expriment clairement leurs positions. Le mot laïcité, lui, a été utilisé par les deux dans des sens différents. La laïcité est un principe relativement fourre-tout.

Mme Truchelut a réagi parce que Mme Démiati portait un foulard. Si vous voulez considérer que « foulard égale islam », vous le pouvez, mais vous vous tromperez ! C’est la question du foulard qui est en cause et non celle de la religion. C’est l’illustration d’une certaine conception de la femme qui est implicitement posée, et de l’égalité entre les hommes et les femmes. Nos pratiques judicaires vont clairement dans le sens de l’affirmation de cette égalité. Nous n’acceptons pas la polygamie, l’excision, …On pourrait évidemment soutenir qu’une autre conception du rôle et du statut de la femme a pour objet de protéger sa pudeur, sa dignité. Mais nous refusons ce relativisme culturel et ses conséquences. Car il n’y a pas de dignité dans l’asservissement même revendiqué. Ce n’est pas parce qu’on a des diplômes et que l’on fait état de son indépendance par le travail que le foulard ne parle pas pour vous d’une autre voix.

Le voile parle très fort ! Je peux comprendre, Mme Demiati, que vous soyez partie de ce gîte… mais ce n’est pas à cause d’une atteinte à votre religion.

Aujourd’hui, je m’exprime en tant qu’avocat de Mme Truchelut, seul contre les trois mousquetaires de la liberté religieuse, et je dis, comme l’ont fait d’illustres leaders avant moi, Bourguiba ou Atatürk, que la religion ne se réduit pas au voile, et sachez le, je n’ai rien contre les religions !

Mme Truchelut a juste vu un voile, elle a cru que c’était de son devoir de réagir. Ce voile, nous le savons, est un problème a lui seul. Il n’y a pas ici de « haine à l’égard de l’autre ». Peut-être maladroitement, devant vous, Mme Truchelut tout à l’heure a tenté d’énumérer ces droits durement conquis par les femmes et qui méritent d’être défendus. C’est ce qu’elle a voulu faire en refusant le foulard.

Il faut que le législateur complète sa loi, cela permettra de savoir comment l’on doit considérer ce symbole. Je vous demande de ne pas vous interroger sur les conséquences d’une relaxe car dire non au voile ce n’est pas une infraction.

Le législateur doit réglementer cette question car nous savons tous que la loi de 2004 a été faite hypocritement sans oser désigner les raisons du problème.

Notes prise par Annie Sugier

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