Pourquoi je n’ai pas aimé du tout « Entre les murs »

Publié le 7 octobre 2008 - par

Je ne voulais pas aller voir ce film. Je sentais que mon état pour le moins alarmant d’enseignante découragée en prendrait pour son grade. C’est à la suite d’une discussion entre deux collègues qui avaient vu « Entre les murs », et dont les opinions divergeaient totalement, que je me suis décidée. Je suis sortie du cinéma abasourdie et le moral dans les chaussettes. Je ne comprends pas le succès d’un tel film. Je ne comprends pas comment, en France, on peut se réjouir qu’il ait obtenu la palme d’or. Nonobstant la modestie affichée du réalisateur, Laurent Cantet, qui rejette toute tentative de « récupération » politique en invoquant l’absence d’intention polémique, cette fiction/réalité est un révélateur de la déchéance de notre système d’enseignement, un tableau désespérant de l’état catastrophique dans lequel s’enlise depuis des années notre école publique.

J’ai trouvé ces deux heures de projection interminables et je pense ne pas avoir été la seule enseignante pour qui ces images furent une succession de séquences insupportables. Je me suis retrouvée confrontée à mes propres erreurs, à celles de mes années Meirieu, au souvenir de ces réunions d’équipe interminables où il fallait réfléchir beaucoup pour travailler dans la droite ligne de la nouvelle pédagogie. Un certain nombre de mes collègues suivaient alors une formation d’expert en sciences de l’éducation à la fac de Nanterre.

Il y a vingt ans, entre les murs de cette école/ville nouvelle de la banlieue parisienne où je faisais mes débuts dans le métier, c’était la « pédagogie du contrat », les réunions de délégués de classe d’où devaient émerger les règles de vie pondues par les élèves (éducation citoyenne oblige), c’était les polémiques (évoquées dans le film) autour du permis à points, c’était cette somme de contradictions qui nous enfermait dans d’obsédantes interrogations sur la question de l’échec scolaire, celle de l’autorité non violente, de la place des parents co-éducateurs, de l’ouverture de l’école au monde, des méthodes (de lecture surtout) qui devaient mettre l’élève au centre, du mode d’évaluation formative ou normative, autoévaluation, co-évaluation, notes ou pas, corrections en rouge ou corrections en vert, du rapport entre le« savoir être » et le « savoir faire », etc.

De cette errance, je garde la certitude de l’égarement de toute une génération d’enseignants qui, aveuglés par les discours innovants des conseillers pédagogiques post soixante-huitards investis d’une mission révolutionnaire par les IUFM de l’époque, ont contribué à la destruction du rapport d’autorité entre l’institution et l’élève, entre le savoir et l’ignorance.

Tout au long du film, on assiste à l’affligeante prestation d’un professeur de français face à des élèves de 4e dont l’ignorance, l’impertinence et la stupidité n’ont d’égale que la haine de tout ce qui ne leur ressemble pas. Devant tant de compromission démagogique, tant de compassion de la part du professeur, devant la violence des scènes qui sont le quotidien de la vie ordinaire dans un collège parisien du 20e arrondissement, nous sommes pris au piège du questionnement inévitable : y a-t-il un message caché quelque part ?

Ce film est il un cri d’alarme, un constat d’impuissance face à la déroute d’un système d’enseignement définitivement obsolète ? Est-ce un hommage au courage des profs qui s’accrochent à leur noble mission avec une foi aveugle dans la pédagogie du compromis ? Est ce un hymne à la gloire de l’idéologie post soixante-huitarde qui transforma l’école en terrain d’expériences pour les « bobos » chercheurs en sciences humaines et qui fit de l’élève un « apprenant » ? Ou bien Laurent Carnet qui a monté ce film et François Bégaudeau qui en a écrit le récit, ont-t-ils voulu, comme le dit Philippe Meirieu, « replacer l’éducation au cœur des enjeux de société » et « montrer la réalité du terrain scolaire » ?

La réalité du terrain scolaire, «Entre les murs » nous la donne à voir à vif, avec la brutalité d’un documentaire. Elle est faite d’incivilités et d’impolitesses. Elle est faite de haine et de violence. Elle est faite de tout un fatras de bonnes intentions, de mauvaises décisions et d’aveux d’impuissance de la part d’un corps professoral démuni qui navigue dans les eaux troubles du crétinisme ambiant avec des certitudes de bons Samaritains et la conviction de servir encore à quelque chose.

Mais, à quoi servent-ils, ces enseignants formatés dans les IUFM et envoyés au casse pipe avec la bénédiction des inspecteurs d’académie planqués dans leurs bureaux ? Comment peuvent-ils continuer à instruire en faisant du social, en faisant de la psychologie pour adolescents tourmentés et des leçons de vocabulaire pour attardés mentaux ? Dans le film, François Marin est continuellement à l’écoute du mal être de ses élèves, il emploie l’ironie pour dédramatiser des situations de tension sans toujours avoir le dernier mot, il fait l’impasse sur les « jambon-beurre » et les propos racistes pour consacrer un maximum de minutes à son cours de français.

Les fortes têtes de la classe, celles qui manient avec grossièreté la provocation verbale en invoquant leurs droits au respect, celles qui parlent de discrimination dès qu’elles peuvent voir une injustice de la part du professeur, celle qui revendiquent leur droit à l’ignorance au nom d’une identité bafouée, celles qui disent « on n’est pas Français », ces élèves-là, on les retrouve dans la plupart des collèges et des lycées classés ou non en ZEP. Ils entretiennent ce sentiment de culpabilité qui envahit François Marin lorsqu’il apprend que l’élève qu’il envoie en conseil de discipline risque de retourner au Mali.

Mais à quoi sert la compassion quand on est dans un ring et qu’il faut être le plus fort ? A quoi sert la tolérance quand il n’y a plus d’autorité ? En pratiquant la pédagogie du dialogue, comme le fait François Marin dans le film, ces enseignants cautionnent, au nom de l’égalité des chances, au nom de la lutte contre l’échec scolaire, un système pervers où les élèves, censés recevoir les bases élémentaires d’une culture commune, n’ont de cesse d’interrompre le professeur, de mettre en doute ses propos, de faire de la surenchère à la provocation dans un jeu systématique de verbiage indigeste, d’exprimer ouvertement leurs états d’âme d’adolescents blasés, de se poser en victimes incomprises avec l’arrogance des incultes imbéciles.

« Entre les murs » nous dévoile une autre réalité : celle du petit monde cloisonné des enseignants. L’atmosphère de la salle des profs, l’ambiance tendue d’un jour de pré-rentrée, la liste des élèves qu’on estampille à la va-vite comme un tableau de chasse par solidarité avec le nouveau collègue, tous les enseignants peuvent s’y reconnaître. A quelques synonymes près, c’est comme ça, qu’en début d’année, on présente les élèves qui changent de classe, en allant à l’essentiel : leur comportement.

Il y a les « gentils », les « pas gentils », les « très méchants » ou même les « très, très méchants ». Et si on veut en savoir plus, on consulte les carnets de notes… sans illusions, les meilleurs élèves sont rarement des « méchants ». De ce grand fourre-tout d’humanité en souffrance où l’administration joue la carte de la sanction en cherchant à minimiser la gravité d’une agression contre un prof au point de l’accuser d’en être à l’origine, nous avons la vision grotesque d’une espèce de mascarade organisée.

De la réunion d’équipe consacrée autant à la question de la discipline qu’au problème de la machine à café, au conseil de discipline au cours duquel on demande l’avis de Souleymane en le priant de traduire les propos de sa mère non francophone, en passant par le conseil de classe ponctué des fous rires hystériques de deux élèves déléguées ( les « pouffiasses » de service), nous avons la désagréable impression d’assister à un immense gâchis. Mais au bout du compte, le message est bien là, l’Education Nationale perd la boule, notre école républicaine se meurt.

En 2005, en écrivant « La fabrique du crétin », Jean Paul Brighelli avait déjà tiré la sonnette d’alarme (1). Dans son roman « Festins secrets »sorti également en 2005 (3), Pierre Jourde évoque la brutalité des relations au sein d’un collège réputé difficile situé dans une petite ville de province.

Avec « Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte » paru en 2006 (4), et dont le titre emprunté à Victor Hugo résume en quelques mots l’intensité dramatique de l’histoire, Thierry Jonquet nous plonge dans ces territoires perdus de la République que sont devenus certains établissements voués à la barbarie des ghettos.

Ces ouvrages ont révélé le profond malaise d’une partie des enseignants face à la destruction programmée de l’école que dénonce Brighelli (2). Et pourtant, les choses ne changent pas. Il y a toujours autant de problèmes de discipline dans les classes fourre-tout, autant de violence dans les cours de récréation, autant de profs laissés en vrac par une hiérarchie incompétente dont le seul objectif est de ne pas faire de vagues.

Et il y a toujours les mêmes revendications syndicales, les mêmes grèves à répétition pour demander plus de moyens et plus de salaire, la même opposition au nouvelles directives du ministère, les même réticences au retour aux fondamentaux (apprendre à lire, écrire et compter), les mêmes réactions de rejet lorsqu’il est question de morale, de sanction, d’exclusion, de redoublement, d’orientation des élèves. On entend les mêmes cris d’horreur lorsqu’il s’agit d’évoquer la remise en cause du collège unique, la formation des profs dans les IUFM ou encore lorsqu’un ministre de l’Education Nationale exprime ses doutes sur l’utilité d’un Bac + 5 pour exercer en Maternelle.

Ce que le film de Laurent Cantat et le livre de François Bégaudeau ne veulent pas dire, c’est qu’il n’y a rien à espérer tant qu’on ne se débarrassera pas du carcan des bonnes intentions, tant que les enseignants rempliront des formulaires pour alimenter des dossiers de projets pédagogiques farfelus et donner du travail aux bureaucrates enfermés dans leur tour d’ivoire. Il n’y aura rien pour sauver le navire du naufrage tant que les syndicats d’enseignants entretiendront de fausses luttes et tant qu’on verra des François Marin patauger dans la compassion pour sauver quelques élèves en perdition.

Les dangers qui menacent notre école publique vont bien au-delà de ce qu’il faut dénoncer à travers les images consternantes de ce film. Jean Pierre Obin et son équipe avaient décrit ces dangers au cours de l’année 2004/2005 dans un rapport édifiant sur les signes et manifestations d’appartenance religieuses dans les Etablissements scolaires. La ghettoïsation, le communautarisme, le racisme, l’antisémitisme, les atteintes à la laïcité, les violences de toutes sortes qui sévissent « entre les murs » de notre école publique y étaient passés au crible. Le constat était déjà globalement catastrophique. On peut se demander pourquoi le rapport Obin a été si rapidement renvoyé aux calendes des oubliettes. Une vingtaine de personnalités ont commenté cette enquête dans un ouvrage collectif publié en 2006 et qu’il est toujours utile de lire « L’école face à l’obscurantisme religieux » (5). Aujourd’hui, si cet état des lieux était réactualisé, le bilan serait bien pire.

Aujourd’hui on se félicite que les Américains aient compris la beauté d’un film qui donne la parole au « parler banlieue », on admire l’enseignant dont le courage n’a d’égale que sa propension à se mettre à la portée de ses élèves, on s’apitoie devant la candeur insolente des jeunes issus de l’immigration enfermés dans leur vision étriquée du monde, on s’étonne qu’un professeur puisse craquer sans retenue devant des collègues médusés et prostrés de compassion (cette scène où le prof de techno « pète un câble » en criant «qu’ils y restent dans leur merde » est pourtant d’une époustouflante vérité), et on prétend que tout va bien dans le meilleur des mondes.

Reste une question essentielle : comment tenir droit entre les murs d’une classe lorsqu’on est enseignant et qu’on aime son métier ? Soit on s’accroche à ses certitudes, on se fout de la hiérarchie et de la prochaine grève qui n’abordera pas les vrais problèmes, soit on prend sa retraite dès qu’on en a la possibilité pour fuir le désastre. Ce film me donne plutôt envie de choisir la deuxième voie.

Brigitte Bré Bayle

(1) Jean Paul Brighelli , La fabrique du crétin. La mort programmée de l’école, Jean-Claude Gausewitch Éditeur, Collection « Coup de gueule »,2005.

(2) http://www.ripostelaique.com/Jean-Paul-Brighelli-auteur-de-la.html

(3) Pierre Jourde, Festins secrets, éditions « L’esprit des péninsules », 2005

(4) Thierry Jonquet, Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte, Roman Noir, éditions du Seuil, 2006

(5) Sur le rapport Obin, L’école face à l’obscurantisme religieux, éditions Max Milo, 2006

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