Quelle est la vraie stratégie de Marine Le Pen ?

Pas un jour sans que la future patronne du Front National n’intervienne dans les médias ! Avec un discours qui déstabilise certains de nos lecteurs, s’interrogeant encore sur notre méfiance vis-à-vis de leur nouvelle idole. Il nous faut donc aborder sans tabous, sans concessions et avec toute l’objectivité factuelle nécessaire cette composante incontournable du nouveau paysage politique français : Marine Le Pen.

Plusieurs lecteurs de Riposte Laïque nous interpellent de bonne foi sur le nouveau discours de Marine Le Pen. Nous devons leur répondre afin de ne laisser planer aucune ambiguïté et de clarifier notre position.

C’est un exercice difficile. Chaque fois qu’on essaie d’aborder le Front National, les passions « pour » ou « contre » se déchaînent, frisant l’hystérie zélatrice. Victime expiatoire pour les uns, démon fasciste pour les autres, le Front National et ses leaders suscitent des réactions affectives dénuées de toute rationalité. De plus, le mouvement créé par Jean-Marie Le Pen a été largement exploité politiquement et tour à tour par la gauche et la droite, en surenchérissant dans une hystérie que Lionel Jospin reconnaîtra lui-même comme relevant uniquement du « théâtre » politicien (1). Evitons donc de prêter le flanc à cette facilité démagogique, qui ne fait que renforcer l’image victimaire du Front National.

Ma réflexion est déclenchée par une déclaration de Marine Le Pen à la Chaîne Parlementaire (LCP) le 3 février 2010, qui est passée inaperçue malgré son importance (2). A 19 minutes et 54 secondes, elle déclare : « Moi je suis pour l’interdiction du voile. Et je pense que si on avait interdit… » Le journaliste l’interrompt : « Pas seulement la burka ? Le voile ? » Marine Le Pen poursuit : « Si on avait interdit le voile au moment où ce débat a été lancé en France, et si on ne l’avait seulement pas interdit comme on compte le faire pour la burka dans les services publics, hé bien nous n’aurions pas le problème de la burka. »

C’est la première fois que je l’entends aller aussi loin, et c’est une rupture par rapport à deux choses. D’une part son père Jean-Marie Le Pen qui ne cesse de faire des mamours aux voilées et aux islamistes, et d’autre part à la campagne du Front National lors des présidentielles de 2007, avec la stratégie de ratisser large y compris chez les musulmans (d’où la « beurette » sur les affiches du F.N., et l’enrôlement d’Alain Soral et de Dieudonné).

On note aussi dans cette interview à LCP, la surenchère de Marine Le Pen sur :

- la défense de la République ;

- la laïcité (financement des mosquées, prière rue Myrha, etc.) ;

- la politique sociale (services publics, défendre les pauvres contre la mondialisation, etc.) ;

- le féministe (défense des femmes obligées de porter la burka).

Bref, sur le voile comme sur le reste, Marine Le Pen drague pile poil sur le terrain de Riposte Laïque. On comprend donc mieux les interrogations de certains de nos lecteurs : comme Marine cause comme vous, pourquoi vous ne la rejoignez-vous pas ?

De plus, dans cette émission, Marine Le Pen refuse de répondre aux journalistes qui tentent de la coincer avec de petites phrases de son père : en substance, elle dit : « Vous n’avez qu’à lui poser la question et interrogez-moi sur autre chose », alors qu’auparavant, elle tentait d’amortir les dégâts en défendant plus ou moins son père.

Pour analyser ce revirement qui se confirmera lorsque Marine Le Pen tiendra les rênes du Front National (fin 2010 ou début 2011), revenons un peu sur l’historique de ce mouvement, et en particulier sur le père Le Pen.

J’ai lu plusieurs biographies écrites par des ex du Front National (3), et j’affirme que Jean-Marie Le Pen a bien un fond anti-juif qui se traduit par ses multiples dérapages, mais n’est nullement ni anti-arabe ni anti-musulman. On pourrait citer plusieurs anecdotes qui le prouvent. Pourquoi alors la réputation de xénophobe ? Tout simplement parce que Le Pen a créé le Front National à partir de mouvements très divers idéologiquement, dont une composante anti-arabe (certains pieds-noirs, partisans de l’OAS, etc.), à qui il a dû donner des gages régulièrement. Et parce que c’est un politicien qui devait trouver une niche abandonnée par les autres partis, et cette niche a été l’immigration et l’insécurité. C’est donc bien plus un calcul politique (qui d’ailleurs rendait également service aux autres partis) qu’une idéologie affective.

Un premier revirement du Front National a eu lieu lors des élections présidentielles de 2007. Discours de Valmy avec appel aux « Français de souche ou de cœur », « beurette » en jean avec le string qui dépasse sur une affiche du Front National (4), pourquoi ? Tout simplement parce que le Front National espérait, dans la foulée de 2002, gagner la présidentielle. Nombre de militants en avaient marre de ramer dans l’ombre, et donc le Front National a décidé de ratisser large, y compris dans les banlieues musulmanes, pour arriver au pouvoir (ou au moins peser sur lui), en profitant d’une droite molle (Jacques Chirac) et d’une gauche sans programme.

La stratégie était sans doute judicieuse, mais elle s’est heurtée à Nicolas Sarkozy, qui a récupéré les thèmes du Front National. Celui-ci a donc échoué dans sa manœuvre, et des militants en ont rejeté la faute sur Marine Le Pen, peut-être à tort puisqu’ils n’ont jamais démontré la relation de cause à effet.

Marine Le Pen est, comme son père, une excellente politicienne. C’est d’ailleurs une autre erreur commise par les excités « antifafs » que de considérer qu’à l’extrême-droite, nous aurions affaire qu’à une bande de beaufs incultes et idiots. Au Front National comme chez les Identitaires, il y a de bons idéologues et de fins stratèges, et les mépriser est tout à fait contre-productif.

Marine Le Pen tire la leçon de l’échec de 2007 et corrige le tir. Elle fait le même genre de calculs que son père lors de la création du Front National : il lui faut trouver une niche politique.

L’immigration et l’insécurité, qui ont tant servi son père, c’est un peu usé. tout le monde en cause, et l’UMP s’est peu ou prou emparée du sujet. Certes, la fille continue à les maintenir et n’a aucune difficulté à argumenter (« on vous l’avait bien dit », « Sarkozy cause mais n’agit pas »). Mais il lui faut trouver autre chose pour élargir sa base et se maintenir, et cette autre chose se trouve là encore dans ce qui est abandonné par les autres partis : la défense de la République laïque et sociale, et la résistance à l’islamisation. Cela explique totalement son nouveau discours.

Néanmoins, on note chez Marine Le Pen une obsession sur l’immigration, tout comme chez son père et les autres leaders du Front National. On ne peut nier que le sujet mérite débat, mais dans sa campagne des régionales, Marine Le Pen opère un réductionnisme systématique : tous les maux que nous connaissons, économiques ou sociaux, seraient dus uniquement à l’immigration.

Prenons par exemple ce qu’elle dit sur l’islamisation de notre société, dans un dialogue avec les lecteurs du Monde (5) : « M. Wilders, d’après ce que j’en sais, se positionne dans un combat contre l’islamisme. Nous combattons, nous, l’immigration, même si nous exprimons notre inquiétude de la montée visible d’un islam radical dans tous les pays européens. » Ce n’est donc qu’à travers le prisme de l’immigration que Marine Le Pen s’oppose à l’« islamisme ».

C’est une erreur d’analyse : l’idéologie islamique, dans ce qu’elle a de menaçante, existe indépendamment de l’immigration musulmane en France. Les pays musulmans en sont autant victimes que la France, sinon plus. Les pays de faible immigration aussi. Et en plus d’être une erreur, c’est une impasse. D’une part elle interdit de critiquer l’islam en tant que tel, et d’autre part elle ne laisse aucune porte de sortie aux musulmans de France qui désireraient sortir du joug chariatique. Pour ma part, je pense même que c’est une attitude anti-républicaine puisqu’elle essentialise les immigrés ou leurs descendants.

Bien sûr, Marine Le Pen, à l’instar de son père, ne cesse de dire qu’elle ne s’en prend pas aux immigrés, mais au laxisme des politiciens immigrationnistes. Soit, mais quand le Front National a toujours dans son programme le fait d’inverser les flux migratoires (ce point ayant été mis en sourdine lors des présidentielles de 2007 pour ne pas gâcher les voix musulmanes…), il devrait avoir le courage d’annoncer clairement comment il compte s’y prendre pour appliquer cette mesure. Veut-il déporter hors de France les immigrés ? C’est bien beau de continuer à flatter ceux qui veulent se venger du diktat « la valise ou le cercueil » qu’ils ont subi, mais c’est une pente extrêmement dangereuse que de laisser planer le doute sur une violence implicite à venir contre les immigrés.

Dans le même ordre d’idée, Marine Le Pen flirte avec les Identitaires. C’est un article de Libération qui a révélé le « gentlemen agreement » qu’ils ont passé entre eux (6). Notons au passage la qualité factuelle de cet article, qui évite soigneusement l’hystérie névrotique classique que je dénonçais tantôt à chaque fois que la presse de gauche parle de l’extrême-droite.

Idéologiquement, pourtant, les différences entre le Front National et les Identitaires sont importantes. De plus ces deux mouvements sont concurrents sur le même créneau extrémiste. Mais force est de constater que les Identitaires n’ont jamais critiqué Marine Le Pen, et inversement. (Alors qu’en PACA, par exemple, Jean-Marie Le Pen tête de liste pour les régionales s’en prend vigoureusement à la Ligue du Sud soutenue par les Identitaires).

Ce « gentlemen agreement » entre Marine Le Pen et les Identitaires peut être confirmé par un autre indice. En politique, les alliances sont bien plus basées sur des nécessités stratégiques que sur des proximités idéologiques. Or le F.N. et les Identitaires sont très complémentaires. Le F.N. est un parti structuré mais plutôt composé de vieux militants, sans beaucoup de jeunes (encore que ça commence à revenir), tandis que les Identitaires sont jeunes, dynamiques, motivés et prêts à agir physiquement sur le terrain. Le F.N. a un rôle central et national alors que les Identitaires draguent régionalement et localement. Les Identitaires ont réussi un certain nombre de noyautages (Systèmes d’Echanges Locaux, Associations pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne, œuvres caritatives, etc.) alors que le F.N., suite à de nombreuses discordes internes, a perdu sa nébuleuse associative qui était d’ailleurs famélique.

Après avoir constaté ces quelques contradictions et lacunes dans l’attitude de Marine Le Pen, on peut évidemment penser qu’elle a une stratégie personnelle cachée, comme la plupart des politiciens. Quelle est-elle, à part la présidentielle de 2012 ? Nous tombons là dans la politique-fiction et on ne peut qu’émettre certaines hypothèses.

A mon avis, Marine Le Pen ne pourra être élue présidente de la République sur son seul créneau extrémiste. Elle ne peut prendre le pouvoir, ou y participer, que de deux manières.

1. Elle tente une union à droite, avec les durs de l’UMP déçus du sarkozysme. C’est un scénario à l’italienne, avec des mouvements extrémistes comme la Ligue du Nord soutenant le gouvernement en place malgré des différences idéologiques profondes. Je n’y crois pas trop, puisque nous n’avons pas en France l’équivalent de Silvio Berlusconi.

2. Elle espère profiter de circonstances exceptionnelles (par exemple l’effondrement économique qui nous menace), pour apparaître comme le recours. Cela expliquerait en partie son revirement républicain et laïque qu’elle peut espérer fédérateur.

Cette deuxième hypothèse est évidemment la plus dangereuse, puisqu’elle suppose une crise majeure, voire une guerre civile. On imagine alors aisément le rôle d’agit-prop que pourraient tenir les alliés identitaires de Marine Le Pen dans une telle situation.

Donc très paradoxalement, je pense que le « théâtre » politicien que dénonçait à posteriori Lionel Jospin, et qui continue dans une diabolisation non argumentée contre le Front National, est un écran de fumée qui nous cache le vrai danger que pourrait représenter la démarche personnelle et des plus politiciennes de Marine Le Pen. En tout état de cause, son vernis républicain-laïque-social-féministe et sa stratégie nébuleuse (rapprochement avec les Identitaires, fixation maladive sur l’immigration) n’augurent rien de bon et par conséquent Marine Le Pen ne peut avoir la moindre confiance de notre part, ni à court ni à long terme.

Roger Heurtebise

(1) http://www.youtube.com/watch?v=xY3jUuFBWIM

(2) http://www.lcpan.fr/emission/78845/video

(3) en particulier « Dans l’ombre de Le Pen », de Laurent Saint-Affrique, aux éditions Hachette Littératures, 1998.

(4) La publication de l’affiche avec la « beurette » provoqua une véritable fièvre chez les journalistes qui tentèrent de joindre l’intéressée. En vain, puisque la personne en question n’était ni « beurette », ni française, ni F.N. : c’était une actrice sud-américaine dûment rémunérée par le F.N. pour sa prestation photographique.

(5) http://www.lemonde.fr/elections-regionales/article/2010/02/02/la-religion-musulmane-doit-faire-en-sorte-de-ne-pas-choquer-le-peuple-francais_1300278_1293905.html

(6) http://www.liberation.fr/politiques/0101610177-marine-le-pen-gonflee-au-bloc

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