Voulons-nous la France de la République ou celle de Nadir Ben Abbes ?

L’excellente émission d’Arte du mardi 9 décembre 2008, intitulée «Quand la République se voile la face», m’a paru culminer dans les deux interviews de Nadir Ben Abbes, leader lyonnais du Parti des Musulmans de France.

Le premier interview est réalisé dans un kebab du centre de Lyon, à l’heure de la fermeture. La caméra montre un homme agenouillé sur un tapis de prière : c’est Nadir Ben Abbes. Après avoir murmuré quelques paroles à Dieu et porté ses deux mains sur son visage, il se redresse et se dirige vers le journaliste :

« Excusez-moi – lui dit-il – j’étais… j’avais rendez-vous avec le Tout-Puissant !
– Ça c’est bien passé ?
- Ah oui ! Hou là là ! Faut le vivre, faut le vivre pour comprendre !
- Quelles sont, d’après vous, les… les forces qui agissent pour bloquer le débat ? C’est quoi les acteurs, en fait ?.
- Ecoutez : les acteurs, déjà, déjà, c’est, c’est les.. j’allais dire les… les militants, les militants… j’allais dire les militants – je vais employer un mot qui est important, qui est grave – les militants intégristes laïques. Ce sont eux qui empêchent la société française d’évoluer dans les mœurs. Ça, ça, il faut le dénoncer ! On essaie d’athéiser la société en faisant disparaître de l’espace public la religion. Nous, nous souhaitons au contraire que l’espace public soit, pas envahi, mais au moins qu’il y ait cette touche de spiritualité dans l’esprit général des.. des citoyens. L’islam, c’est une religion et un mode de vie. Moi je suis pas musulman chez moi et athée dehors : je suis musulman chez moi et dehors.
- Et comment est-ce que vous, vous pouvez espérer obtenir ce que les autres religions n’ont pas réussi à obtenir ?
- C’est qu’il y a cinquante ans en arrière, il y avait peut-être deux cents musulmans. Aujourd’hui, on est quelques millions. Je crois qu’il faut en prendre compte quand même ! Ça, on peut pas l’ignorer ! Mais nous avons de l’espoir, beaucoup d’espoir. Mais… nous avons pas pour idéologie, quand nous… quand nous travaillons, le résultat c’est pas pour le.. pour tout de suite. Le résultat, nous l’attendons à long terme».

Cela se passe de commentaires, n’est-ce pas ?
Et pourtant, les commentaires affluent !
Remarquons immédiatement que les portes de la compréhension, et, par suite, de la compréhension d’autrui, sont fermées d’entrée de jeu à tous ceux qui ne prient pas, autrement dit à toutes les personnes qui ne s’adressent jamais à Dieu, ni pour élever vers Lui des sentiments d’amour ou de reconnaissance, ni pour Lui faire part d’une demande instante. Bref, le présupposé religieux clôt le débat qu’il est censé ouvrir ! Et il le clôt même pour ceux qui prient une autre divinité qu’Allah, car le Tout-Puissant dont il est question ici ne saurait être Jésus ou quelque autre Dieu que ce soit !

Remarquons, en outre, qu’il suffit d’exiger un «débat» sur la laïcité au sein d’une République qu’on sait être laïque, pour signifier – avant même d’en débattre (!) – que les règles laïques sont inacceptables ! D’ailleurs, comment ne le seraient-elles pas pour tout inconditionnel de l’islam, c’est-à-dire pour toute personne désireuse de faire évoluer les sociétés non islamiques vers toujours plus d’islam ?
Les intégristes musulmans sont donc intégristes dans l’exacte mesure où ils qualifient d’«intégriste» la laïcité ! Ce faisant, ils oublient que la laïcité permet le religieux, alors que le religieux ne permet pas la laïcité. La preuve en est que «l’évolution dans les mœurs» – dont parle monsieur Ben Abbes – n’est pas autre chose que l’évolution de l’espace public vers le religieux, ou, si l’on préfère, l’entrée du religieux dans l’espace public.

Mieux, le vœu, à demi avoué, de monsieur Ben Abbes est plus celui d’une «invasion» du religieux dans l’espace public que celui d’une «évolution» de l’espace privé vers l’espace public. Après tout, l’espace privé n’est pas nécessairement religieux : il peut, par exemple, être athée, ce qui, pour monsieur Ben Abbes, est inconcevable. De ce fait, son combat en faveur du développement de la spiritualité chez tous les citoyens est bien une lutte sans merci contre l’athéisme – auquel, soit dit en passant, il identifie la laïcité ! – , comme si le religieux contenait toute la spiritualité, comme si la spiritualité n’englobait pas le religieux, comme si l’on ne pouvait pas être pleinement humain sans le ciel !

A l’évidence, je ne suis pas le seul à avoir entendu dire que le laïque ne pourra jamais remplacer le religieux dans la transmission des valeurs !
Mais l’athéisme n’est pas l’unique mal à combattre : il y a également les dérives religieuses que sont les autres religions, car la Vérité EST musulmane, et comme la Vérité n’a de sens que si elle est vécue, la France a le devoir de vivre selon la Vérité musulmane, en en favorisant la plus large diffusion. Il faut donc que le monde extérieur français soit à l’image de la Vérité musulmane, autrement dit que le «dehors» de la République ressemble au «chez moi» de monsieur Ben Abbes !
Si ce «mode de vie» exclusivement religieux n’est pas l’archétype du refus catégorique de l’ordre laïque, qu’est-il ?

Or, ce refus n’est pas seulement «catégorique» : il est aussi porteur «d’espoir», car il s’inscrit dans le sens de l’Histoire. Les musulmans qui «travaillent» nos codes et nos valeurs – comme le forgeron «travaille» le fer – agissent ainsi parce qu’ils sont convaincus d’avoir absolument raison. Et s’ils sont convaincus d’avoir absolument raison, c’est parce qu’ils sont persuadés que Dieu Lui-même les investit d’une mission civilisatrice qui se confond avec le respect de la Volonté divine – dont la finalité est d’être appliquée en tout point de la planète ! C’est cette même Volonté qu’ils lisent dans l’augmentation du nombre de musulmans en terre infidèle, ce qui les encourage évidemment à poursuivre en cette voie puisque, chez eux, l’islamisation d’une nation mécréante est un signe du Tout-Puissant.

Il faut savoir, en effet, que pour Nadir Ben Abbes – comme pour tous les intégristes – Dieu livre une guerre incessante contre les infidèles et les forces sataniques qui les habitent invariablement, quelque forme que ces dernières puissent revêtir en ce bas monde. Ne soyons donc pas étonnés que dans la deuxième partie du reportage – qui se déroule en voiture – Nadir Ben Abbes ait pu tenir les propos que voici :

« La maçonnerie – déclare-t-il tout de go – c’est une secte satanique.
- Et pourquoi est-ce que vous pensez qu’ils sont tellement acharnés à défendre la laïcité ?
- Satan, c’est l’ennemi de la religion. Et le maître de la franc-maçonnerie, c’est Satan. La franc-maçonnerie, son but, c’est de réduire à néant toute spiritualité. Ce qu’ils ont fait avec le catholicisme, le christianisme, ils veulent le faire maintenant avec l’islam en stigmatisation de la religion. C’est vrai, ils nous font du tort.
- Et c’est pour ça qu’ils ont créé la laïcité, en fait, c’est pour détruire les religions.
- La laïcité, quand vous regardez la laïcité, son.. son essence pure, c’est la… c’est la… la doctrine de Satan !».

Un commentaire ?

Maurice Vidal

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