L’écrivain Paul Landau, dans son ouvrage « Pour Allah jusqu’à la mort » a enquêté sur des non-musulmans « convertis à l’islam radical » (1). Quand je l’avais interrogé, il m’avait dit que les personnes qu’il avait étudiées avaient des itinéraires très divers et qu’on ne pouvait pas faire de portrait-robot unique de ces Occidentaux devenus islamistes (2). Chacun avait sa propre histoire dans laquelle on pouvait trouver les sources de sa dérive. J’ai eu la chance de rencontrer Zineb, qui m’a raconté sa vie commune avec Régis-Farid, son ex-mari devenu islamiste. Certains lecteurs – et moi le premier – ne partageront pas certaines de ses opinions ou y trouveront des imprécisions et des contradictions. Mais ces paradoxes apparents n’en sont que plus instructifs pour chacun d’entre nous !
Roger Heurtebise
Riposte Laïque : Zineb, tu débarques en 1977 à Marseille comme étudiante. Tu es d’origine marocaine et musulmane. Mais musulmane, ça veut dire quoi, qu’est-ce l’islam pour toi ?
Zineb : L’islam pour moi, c’est le respect, c’est les traditions qu’on a apprises à l’école primaire et secondaire et dans l’éducation familiale et parentale. Ce n’est pas comme l’islam que je suis en train de vivre ces derniers temps dans le monde entier. Pour moi l’islam c’est les messages laissés par les prophètes, c’est qu’il n’est pas interdit d’avoir un contact avec une femme sans le voile, c’est ne pas cacher le visage, c’est pouvoir sortir ensemble hommes et femmes la main dans la main, c’est ne pas mettre ce foulard et cacher tout le corps. L’islam pour moi c’est la civilisation, ce n’est pas l’autorité de l’homme, c’est l’égalité homme-femme. Voilà.
Riposte Laïque : A propos d’hommes, justement, en 1983, tu rencontres le prince charmant, Régis de son prénom.
Zineb : Oui, Régis, qui a voulu le prénom Farid. C’est lui qui a choisi ce prénom.
Riposte Laïque : Donc il était Français, et veux-tu dire qu’il était déjà converti à l’islam quand tu l’as connu ?
Zineb : Non. D’ailleurs ça prouve que je suis une musulmane mais une musulmane moderne. Je respecte ma religion très bien, ainsi que toutes les religions d’ailleurs. Mais ce qui m’a beaucoup poussée… [Hésitations.] Il faut dire la vérité, je l’ai aimé, nous nous sommes aimés. Nous nous sommes rencontrés dans un club de poètes car moi j’écris un peu mes idées quand l’inspiration me prend. Je parle peu. Je n’ai guère de contacts car je n’aime pas trop fréquenter les femmes et les hommes musulmans justement à cause du foulard et de l’intégrisme. Je suis souvent seule mais j’écris mes idées. Nous avons donc fait connaissance dans ce club de poètes. Après, il y a eu le grand amour, tout à fait normal. Nous nous sommes mariés, nous sommes allés dans ma famille.
Riposte Laïque : A ce propos, comment ont réagi vos familles respectives dans ce mariage « mixte », parce qu’on voit souvent des réactions négatives de part ou d’autre dans des cas similaires ?
Zineb : Je vais dire la réalité : j’ai été choquée et je suis restée choquée. Un jour nous avons décidé le « halal », le mariage traditionnel comme il y en a dans toutes les religions. Régis était un homme d’une générosité, d’une façon de traiter une femme comme il fallait, les cadeaux, les restaurants, tout ça j’ai bien aimé. Il ne m’obligeait pas à cuisiner si j’étais fatiguée. Il respectait ma liberté. Et puis il m’a invité à Paris et m’a fait découvrir la capitale. Et à Paris je lui ai dit : « Tiens, je vais téléphoner à ma mère pour te présenter ». (Mes parents avaient divorcé au Maroc alors que j’avais 25 ans.) J’ai dit à ma mère : « Maman, je te téléphone, je suis à Paris. » « Ah bon, tu as quitté [Marseille] ? » J’ai dit en rigolant : « Je suis en voyage de noces en avance ».
Riposte Laïque : Elle n’était pas surprise ?
Zineb : Elle était surprise et m’a demandé ce que je faisais à Paris. « Je suis en voyage de noces en avance ». Elle répond : « C’est pas possible ! Hé bien tant mieux je te félicite ! » Elle n’a pas demandé avec qui ni chez qui. Elle n’a pas demandé comment il était ni d’où. Or elle sait bien que je suis en France et que je peux rencontrer un musulman, un Marocain ou un Algérien ou un autre. Mais elle n’a pas demandé. Elle a dit : « Je te félicite, je te souhaite tout mon bonheur. Tu as bien fait de ne pas rester seule. Je suis très contente. » J’ai dit : « Mais, Maman, tu ne m’as pas demandé comment il s’appelle. » Elle a dit : « Mais non, c’est à toi de me le dire, moi ça ne me regarde pas ». J’ai dit qu’il est français et marseillais, mais on fera un mariage dans la tradition. Ma mère m’a embrassée au téléphone et a dit : « Je te souhaite ma fille le bonheur de tout mon cœur. »
Riposte Laïque : Et ton père ?
Zineb : Mon père n’était pas courant car mes parents étaient séparés et ils vivaient très loin l’un de l’autre. C’est un autre sujet, mais j’en parle deux secondes. Depuis la séparation de mes parents, j’avais une haine envers mon père et nous ne nous sommes plus revus. C’est un autre sujet, mais quand on grandit et qu’on mûrit, on arrive à comprendre quel est le fautif. Bref, depuis plus de vingt ans je n’ai plus de relations avec mon père. Mais Régis et moi avons décidé d’aller au Maroc, et c’est là qu’il a découvert toute ma famille. Et je suis allée finalement présenter Régis à mon père. Nous avons été bien reçus et mon père a réagi. La seule chose qui a surpris Régis, c’est que mon père, dont j’étais la fille aînée et gâtée, lui a dit : « Du moment que Zineb t’a choisi, je ne peux rien dire, je ne peux que vous souhaiter le bonheur. Du moment qu’elle t’a choisi, elle a choisi le père, la mère, le mari. » Ca c’est mon père.
Riposte Laïque : Par contre, du côté de la famille de Régis…
Zineb : Par contre, le début où ils m’ont choquée, c’est que jusqu’à maintenant, je croyais que ce serait pareil [qu’avec mes parents]. J’ai vite compris que par rapport à ses parents, ce sera vite le massacre. Je sais que mes parents ont un esprit très ouvert. Mon père était un grand chef cuisinier à l’époque du Protectorat [de la France sur le Maroc], et je suis un peu, si tu veux, une fille de l’époque du Protectorat. J’ai crains que malgré tout ça, Régis soit mal accueilli par mon père et ma mère à cause de la religion. Hé bien non. C’était l’inverse. La famille et les amis de Régis ne m’ont pas acceptée.
Riposte Laïque : Comment ont-ils réagi concrètement ?
Zineb : Ils ont réagi très violemment car ils ne s’attendaient pas que Régis se marie avec une Arabe.
Riposte Laïque : Avec une Arabe ou avec une musulmane ? Est-ce que cela tient du racisme ou de la peur ?
Zineb : Non. Ils sont catholiques bien sûr. Il y a le fait qu’il y a un gros gros problème matériel. Ce sont des gens très aisés. Sa mère avait des biens et ça leur apportait beaucoup de peine d’envisager notre union. Ils craignaient que j’aille avoir des enfants – et je n’ai pas eu d’enfants avec Régis – et ça c’est très important, et on peut aussi parler de racisme, moi je le dis.
Riposte Laïque : Oui, il faut le dire !
Zineb : Ils n’ont pas accepté. A la rigueur, je vais dire un petit mot très gentil et par honnêteté envers le père de Régis. Son père, ça ne lui a rien fait. Mais c’est surtout sa mère, et comme dans une révolution, tout le monde se met au milieu. Alors j’ai vécu l’enfer.
Riposte Laïque : Le racisme est évidemment un sujet qui intéresse nos lecteurs car nous le combattons, et pour le combattre, il faut le comprendre. Tu mets ce racisme sur le compte de quoi exactement ? Est-ce que c’est la peur de l’étranger en général, la peur qu’une étrangère s’immisce dans la famille, la peur d’une différence de culture ?
Zineb : Il y a de tout. Le racisme, c’est surtout la peur d’une étrangère qui entre dans cette société et dans leur famille, et en plus Régis était fils unique. Moi, quand j’ai connu Régis pour la première fois et quand je l’ai aimé et épousé, je n’ai pas su qu’il était fils de bourgeois, des gens qui avaient des biens, et ça ne m’intéressait pas. Eux, ils ont cette raison dans la tête. Ca les perturbe que je sois moi une étrangère et vous savez, Roger, même sans le dire je vais le dire, Régis et moi n’arrivions même pas à trouver le repos chez eux, tant ils avaient peur que nous fassions un enfant qui serait leur héritier.
Riposte Laïque : Tu m’as donc dit que Régis s’est converti à l’islam, et par ailleurs l’islam ne permet pas l’union d’une musulmane avec un non-musulman. Est-ce la raison de sa conversion ?
Zineb : Non. Je le dis et je le répète : c’est lui qui a choisi de se convertir. Dans l’islam il faut quand même respecter. Je ne peux faire la prière qu’assise à cause de mon handicap physique. Je ne vais pas à la mosquée. Or Régis a commencé à aller à la mosquée, à fréquenter des musulmans, à fréquenter des imams, qui lui donnaient des conseils parce qu’il s’est marié avec une musulmane : il ne faut pas que ta femme sorte maintenant maquillée, il faut qu’elle mette le hijab, etc. Et chaque fois qu’on lui disait quelque chose à la mosquée, il venait me le dire : on ne va plus marcher la main dans la main, quand on sort il doit marcher devant et moi derrière car l’homme est toujours devant la femme dans l’islam, etc. C’est-à-dire : il n’y a pas l’égalité. Il y a plein de trucs qui m’ont surprise de lui. On avait un chien, Régis ne pouvait plus le voir. Un petit teckel que j’avais adopté avant de connaître Régis.
Riposte Laïque : L’islam interdit les chiens dans les maisons.
Zineb : Alors que ce n’est pas vrai. Les chiens sont des animaux. Et dans les campagnes il y a des chiens bergers et des chiens de chasse, même dans les appartements au Maroc ou dans les autres pays du Maghreb. Les chasseurs ont leurs chiens dans leurs maisons, partout dans la campagne. Ce que je veux dire, c’est que ça m’a étonnée. Il m’a interdit le maquillage. Il m’a dit : « Tu sais, dans l’islam, si tu veux voir ta famille, il faut d’abord que je sois d’accord parce que c’est le mari qui décide pour la femme ». Et tout ce que je voulais faire, c’est lui qui disait : « Tu n’as pas le droit de faire cela ». Il est même arrivé à me dire que les habits que je porte ne sont pas ceux qu’il me faut : « Il te faut des habits longs ».
Riposte Laïque : Et tu m’avais dit aussi que parmi ses fréquentations, il y avait la mosquée et des musulmans qu’on peut qualifier d’intégristes, et également des gens qui avaient des idées politiques d’extrême gauche. N’y a-t-il pas une contradiction entre ce gauchisme qui prône la liberté et cet islam que tu qualifies d’autoritaire et même de « fasciste » ? Comment comprends-tu que Régis assume cette évolution, comme explique-t-il cette contradictoire dans sa tête ?
Zineb : Voilà, Roger. C’est ça qui m’a rendue un peu contradictoire. C’est-à-dire : je ne comprends plus. Régis m’a rendue un peu folle, parce que je ne le comprends plus. Parfois il est militant d’extrême gauche contre tout ce qui est islam intégriste, pour tout ce qui est laïque par rapport à son pays, il dit que la laïcité ne pardonne pas, ne le laisse pas faire ça.
Riposte Laïque : Je ne comprends plus non plus. Il militait contre la laïcité ou pour la laïcité ?
Zineb : Voilà : il militait pour la laïcité, mais en même temps, il est pour l’islam intégriste.
Riposte Laïque : C’est contradictoire !
Zineb : Oui c’est contradictoire ! Mais un jour je lui ai dit : « Qu’est-ce que ça peut te faire à toi la Palestine ! Pour moi, oui d’accord, je suis pour la Palestine, je suis pour le partage, je suis pour la non-violence. J’ai des amis juifs, que je respecte, dont mes copines d’enfance quand nous étudiions ensemble, et même maintenant j’ai des grandes relations [avec les Juifs] et je ne peux pas être révolutionnaire et je ne peux me mêler dans ton domaine. D’autant plus que tu dis que l’islam a droit à sa propre loi en France. Mais tu es fou ! » Tu as compris, Roger. Régis était pire qu’un musulman.
Riposte Laïque : [Heu… je comprends de moins en moins mais je continue l’interview.] Donc il semble y avoir une autre opposition là-dessous, entre violence et non-violence ?
Zineb : Il ne se rase plus, il laisse pousser la barbe parce qu’il dit : « Je suis musulman ». Et puis nous habitions dans un quartier résidentiel. Mais résidentiel ou pas, on est en France. A la rigueur, moi, si je sortais avec une djellaba – je n’en possède pas -, ça n’aurait pas trop étonné mais lui, au Maroc, il a acheté tout l’attirail, les gandouras, tout ça, les chapelets de prière, et il a commencé à sortir avec dans le quartier en France.
Riposte Laïque : Et comment régissaient ses parents ?
Zineb : Ils sont devenus fous. Mais ils ont cru qu’il faisait cela pour moi et ils ont reporté la faute sur moi, comme si c’était moi qui l’avais obligé à faire tout ça. Mais si tu cherches bien, on peut comprendre leur méprise parce qu’ils étaient au courant qu’il fréquentait des musulmans avant moi sans être encore intégriste, et cela venait de ses études – et c’est une autre histoire dont on pourra faire la biographie plus tard. Et d’un autre côté, je n’en veux pas à Régis non plus, car quand il a découvert ce qu’il a découvert chez les musulmans, ça lui a fait péter le cerveau. Et tout cela « venait » tout sur moi. Parce que pour ses parents, celle qu’il a épousée, ce n’est pas Zineb, ils m’appelaient Françoise. C’est dire à tel point qu’ils n’aimaient pas les Arabes ! Je ne sais pas si c’est de l’extrême droite…
Riposte Laïque : Peut-être que Régis réagissait aussi négativement par rapport aux idées et au milieu de ses parents ?
Zineb : Par rapport à ses parents il était contre. C’est pourquoi j’ai compris un peu tout ça.
Riposte Laïque : Donc ça commençait à être difficile pour toi. Tu te sentais dominée…
Zineb : Dominée, et ils se disaient gentils mais ce n’était pas gentil. Auparavant, j’habitais un appartement, je payais mon loyer, mon EDF, j’avais ma liberté, j’avais tout ce qu’il faut, je travaillais et je gagnais ma vie, je sortais quand je voulais. J’avais tous mes droits dans la société française et je pouvais montrer comme quoi j’existais. Et d’un coup, après ce mariage, mon appartement pourtant coquet était trop modeste aux yeux de mes beaux-parents, surtout de ma belle-mère qui avait plusieurs résidences secondaires, des commerces, etc. Tout cela provenait d’héritages de grands-parents et de grands-grands-parents. Et la fierté de cette femme ainsi que la peur des ragots l’interdisait d’accepter que son fils soit hébergé par une modeste Marocaine, pour un loyer de l’ordre de 1000 francs de l’époque. Ils ont donc renvoyé de l’une de leurs résidences le locataire qui y habitait, pour nous y loger gratuitement. Ca fait que je n’avais plus de pouvoir, et Régis non plus. Rien n’était à notre nom. Nous étions comme des animaux sans identité. Ils nous donnaient à manger et à boire et nous dormions et c’est tout. On avait juste le droit de se taire.
Riposte Laïque : C’est toi qui au bout de quelques années a pris la décision de rompre ?
Zineb : Nous nous sommes mariés en 1989. Et en 1993, il faisait toujours des rechutes de dépression. Si tu veux, il était un peu « capricieux ». Et je n’arrêtais pas de m’occuper de lui, d’aller le voir dans les hôpitaux, d’appeler les ambulances et les pompiers en disant qu’il va mourir à la suite de tentatives de suicide.
Riposte Laïque : Pourtant il ne devait pas être dépressif puisque l’islam devrait conduire très simplement sa vie et ses espoirs ?
Zineb : Oui et moi ? Je ne pouvais aller dans aucun chemin. Ni dans son idée politique extrême – il n’arrêtait pas de dire « nous, le Roi on lui a coupé la tête » -, ni dans son activité intégriste. Je ne peux pas aller vers ça car c’est de la folie pour quelqu’un qui réagit comme il faut. C’est de la folie, c’est de la contradiction. Et puis il souffrait aussi de ses parents à qui il s’opposait. Alors il faisait des tentatives de suicide.
Riposte Laïque : Des tentatives de suicide, tout le monde y pense ou en fait. Mais pour un musulman, c’est contradictoire !
Zineb : Je croyais qu’il a tenté de se suicider parce que je ne voulais pas aller dans ses idées. Mais il faisait déjà des tentatives de suicide avant de me connaître. Et ça a évolué en étant avec moi dans sa vie, en lui donnant un prétexte supplémentaire.
Riposte Laïque : Est-ce toi qui lui as annoncé qu’il fallait rompre ?
Zineb : Bien oui.
Riposte Laïque : Et comment a-t-il réagi à ce moment-là ?
Zineb : C’était très dur, hein ! Une fois que j’avais décidé, j’ai dit que je repartais au Maroc. Ca faisait la deuxième fois qu’on décidait de se quitter et le jour de la non-conciliation, il m’a écrit un long poème et je lui ai répondu. J’ai été hébergée par des Marocains pendant trois mois et je lui ai dit : « Cette fois-ci c’est fini. Non seulement tu m’as dégoûtée des Français, mais tu m’as dégoûtée de la France. »
Riposte Laïque : Tu m’avais dit qu’à ce moment-là il est devenu non pas violent physiquement, mais qu’il te menaçait.
Zineb : Oui. J’ai commencé à frapper à toutes les portes. Il commençait à rentrer très tard. Pour lui, moi j’étais une serpillière où il s’essuyait ses pieds. D’ailleurs un jour il m’a dit : « Tu n’existes plus pour moi. Je suis chez moi. C’est la maison de mes parents. » J’ai dit : « Tu es chez toi ? Tu n’es pas chez toi, du moment que même tes parents ont décidé qu’après leur mort, tu seras mis sous curatelle. Alors comment tu expliques que tu es chez toi ? » Il m’a répondu : « C’est à ma mère, et moi je suis le fils. C’est comme si c’est chez moi, et c’est toi qui n’es pas chez toi et c’est à toi de partir et moi je reste. »
Riposte Laïque : Et donc tu as appelé la police.
Zineb : J’ai appelé la police. Il a commencé à taper sur les murs. Il ne me frappait pas parce qu’il avait peur d’aller en prison. Il était très violent par rapport à sa première dépression. C’est lui qui me l’a dit, et ses copains aussi. Il y avait sept policiers qui ont l’ont « serré », ils n’ont pas pu. Il était très violent. Il faut dire aussi qu’il a dit à des Marocains qui étaient nos amis : « Comme Zineb, comme ma première femme, je n’en trouverai jamais. Zineb est mon premier amour. » Je crois qu’il y a cet amour qui le retenait de ne pas me faire du mal. Mais je te dis franchement ceci, que je vois avec des yeux noirs, brûlés de sang et brûlés de larmes de chaleur que j’ai pleurées : des Marocains comme moi l’ont poussé à me faire du mal. Et c’est pour ça que l’islam comme ça, ça me dégoûte. Ce n’est pas un islam. Ce sont eux qui l’ont poussé, et qui lui ont même dit : « Si elle a demandé le divorce, tu ne divorces pas parce que c’est l’homme qui décide. » Et c’est vrai. Il a appliqué cette histoire de ne pas divorcer tant que l’homme ne veut pas. Et pendant cette période, c’était le massacre. C’est là où j’ai quitté la France. Quand je lui ai annoncé, il est devenu un autre.
Riposte Laïque : Il est devenu comment ?
Zineb : Comme il sait que je n’ai pas d’aides, que je n’ai pas de famille ni d’amis, que je ne fréquente pas tout ce qui est associations militantes, je n’étais pas épaulée (3). Je n’étais soutenue par personne. Je ne connaissais que lui, et même les amis que j’ai connus, c’était ses amis à lui. Les témoins du mariage, par exemple, il a fallu des témoins marocains et c’est lui qui les a amenés (4). Des gens que lui connaissait. Alors il me disait que par rapport à lui, je ne m’en sortirai jamais. Il sera toujours à moi et je serai toujours à lui. Et quand je lui ai annoncé pour la première fois [que je voulais rompre], il l’a pris à la rigolade. Il m’a dit : « Tu fais ce que tu veux. » Et une fois que c’était vraiment vrai, c’était la violence. C’était la police tous les soirs. J’avais l’autorisation de changer la serrure. J’ai appelé un serrurier et j’ai changé la serrure. Un soir, il a tenté de rentrer puis il a hurlé à fond dans le quartier. Il disait : « Regardez cette injustice ! » Il insultait la société, il insultait le gouvernement – c’était sous l’époque Mitterrand – qui ferait qu’une femme laisse son mari passer la nuit sur les bancs. Une société mal organisée, disait-il, qui donne l’autorité à la femme. Alors que je suis chez moi ! Et tout ça il le hurlait à fond, il a réveillé tout le monde. D’ailleurs dans le quartier, tout le monde m’aimait, mais je n’ose plus y passer. Et puis il a eu la clé de l’entrée de l’immeuble par la concierge, et il a tapé sur la porte de l’appartement : « Ouvre, ouvre ! » Il a tenté de forcer la serrure. Et la police m’avait dit que quoi qu’il arrive, il faut leur téléphoner. J’en ai passé, hein, Roger ! C’est pour ça, je me disais : comment je vais faire pour me libérer de tout ça ? Il a commencé à casser la porte. « Ouvre ! » « Tu n’as pas le droit », lui ai-je répondu derrière la porte. « Respecte les voisins que tu déranges, ce n’est pas leur vie ». Moi j’avais peur qu’il entre avec une barre de fer ou un couteau ou un revolver. Tu sais, hein !
Riposte Laïque : Plus de dix ans plus tard (5), quelle leçons tires-tu de toute cette mésaventure ? Quels conseils peux-tu donner ?
Zineb : L’idée que j’ai retirée… [Hésitations.] Il y a des gens qui disent qu’il ne faut pas qu’une musulmane se marie avec un catholique. Moi je suis contre. Parce qu’il faut connaître les autres, il faut un mélange de cultures, dans le respect bien sûr. Il faut connaître les autres traditions, les autres religions. Pourquoi les touristes vont-ils dans les autres pays ? Ce n’est pas pour manger ou prendre des bains de mer, c’est au contraire pour découvrir. Il faut qu’une musulmane ou un musulman aime et se marie dans des mariages communs comme ça. Moi, ça m’a beaucoup rapporté, ce mariage avec un catholique, Régis mon ex-mari. Ca m’a rapporté intellectuellement. Je n’avais pas beaucoup connu la France, les traditions, les fêtes, la cuisine. Surtout au niveau intellectuel, l’Histoire de la France. Régis avait une maîtrise de lettres et était très cultivé. Il lisait beaucoup, il avait une grande bibliothèque. Alors ça m’a beaucoup rapporté. Mais je conseille aussi aux gens de refuser qu’une musulmane ne puisse épouser qu’un musulman. Je suis contre cette idée car il faut un échange. Si on reste toujours dans ses idées, on n’évolue pas, on ne comprend rien, on n’apprend rien. Le poète Ahmed Al-Mustanabbî a dit : « La vie m’a appris ce que je n’ai pas appris à l’école. » Ca veut dire que ce que l’on apprend à l’école, on ne l’apprend pas des gens. Il faut toujours avoir un échange, et cet échange moi je suis pour.
Riposte Laïque : Oui, mais cet échange, tu n’es pas pour jusqu’au point de tolérer n’importe quoi.
Zineb : Voilà ! C’est pour ça que je dis. Ces gens [que fréquentait Régis], je les appelle des faux musulmans. Il faut les interdire. Il faut interdire l’interdiction d’un mariage avec un catholique. Ils sont une petite minorité qui ont renversé les sourates et pas mal de versets qui se rapprochaient de la Bible et du catholicisme, et c’est cette minorité qu’il faut tous les interdire. Tu as compris ce que je veux dire ?
Riposte Laïque : Oui j’ai compris.
Zineb : Je suis pour l’islam moderne.
Riposte Laïque : Es-tu par exemple contre le voile ?
Zineb : Ah oui ! Je suis contre le voile. Je ne l’ai jamais mis, et sur ça, pour vos lecteurs et votre association [Riposte Laïque], j’ai de quoi parler sur ma sœur, que j’ai adoptée comme ma fille, et là encore, il y a un drame dans notre famille. Un drame très très mauvais qui se passe du fait qu’elle a épousé un intégriste.
Riposte Laïque : On en parlera dans une autre interview, si tu veux bien. Merci Zineb pour toutes ces confidences qui, j’en suis sûr, nourrira nos réflexions sur tous les sujets traités par Riposte Laïque.
Propos recueillis par Roger Heurtebise
P.S. : Zineb m’a également confié qu’elle allait écrire son autobiographie, dont son histoire avec Régis ou celle de sa sœur ne sont qu’une partie d’une vie également difficile sur bien d’autres points. Elle cherche des gens pour l’aider à écrire son récit et à le publier, ou pour publier ses poèmes.
(1) http://www.ripostelaique.com/Pour-Allah-jusqu-a-la-mort-de-Paul.html
(2) [http://www.ripostelaique.com/Paul-Landau-ecrivain-analyser-l.html->http://www.ripostelaique.com/Paul-Landau-ecrivain-analyser-l.html
(3) Zineb m’a dit qu’elle a ensuite fait appel à des associations, et aussi SOS Femmes Battues, dont elle me dira beaucoup de bien. Le gouvernement a créé ce service d’aide qu’on peut appeler au 3919. Il faut être patiente et rappeler plusieurs fois car le standard est souvent en surcharge et pour cause : d’après les chiffres de la Direction générale de la police nationale, une femme décède en France tous les trois jours sous les coups de son conjoint.
(4) Dans le mariage musulman dit « halal », il faut deux témoins musulmans et masculins.
(5) Le divorce sera prononcé en 1996, après de nombreuses péripéties judiciaires et financières.






