Qatar, la stratégie de l’ogre, de Malbrunot et Chesnot : l’émir obsédé par la Syrie

L’intervention du Qatar dans le soi-disant « printemps arabe » est un secret de Polichinelle. Le Qatar, manifestement, roule pour lui-même et manie le double jeu à tous les échelons de la politique internationale. Il poursuit son offensive au Mali, en Tunisie et en Syrie comme il l’a fait en Libye. Jusqu’à présent il a réussi à berner l’Occident, France incluse. La France peut-elle poursuivre cette « amitié » contre-nature et avaler toutes les couleuvres possibles pour préserver quelques investissements dans  l’Hexagone, notre base militaire à Doha et nos ventes d’armes ?

L’auteur de l’article ci-après est Sami Kleeb, du journal libanais  Al-Safîr (*). Il commente la sortie, le 14 mars 2013, d’un livre sur le Qatar, « Qatar, la stratégie de l’ogre » (NDT).

La conclusion à laquelle est parvenu le livre français Les secrets du coffre-fort (1) attire l’attention. Cette conclusion dit : « Hamad contre Assad, un des deux partira ». Les deux auteurs, Georges Malbrunot et Christian Chesnot, lèvent le voile sur ce qui se déroule dans les coulisses des diplomaties occidentales et arabes. La teneur de la conclusion est que « le  prince du Qatar est devenu obsédé par la Syrie et qu’il considère l’affaire comme personnelle car il sait que, si Assad s’en sort, ce sera à lui le cheikh Hamad, de payer le prix. C’est pour cela, qu’il emploie toute son énergie à  faire chuter Assad. ».

QATAR STRATEGIE DE L'OGRE

Les auteurs rapportent mot à mot ce que disait un cousin du prince du Qatar. Il y a aussi d’autres paroles dont l’origine cette fois-ci est un diplomate européen à Doha : « Si la crise syrienne se prolonge, cela entraînera une rupture de l’équilibre interne à Doha. Car il y a une lutte entre le Premier ministre (le cheikh Hamad bin Jacem bin Jabr al-Thâni), architecte de la stratégie qatarie en Syrie, et le dauphin (Tamîm) qui agit d’une façon différente dans ce dossier ». Un autre diplomate français que les auteurs ont rencontré affirme que « les autorités du Qatar ne planifient pas au long terme (dans la crise syrienne) mais agissent sur le court terme … ce qui représente leur point de faiblesse. ».

Le livre français, à paraître chez Michel Lafon, présente des témoignages et de nombreuses informations pour ceux qui veulent comprendre la structure interne qatarie mais aussi les rouages de la stratégie qatarie, ses moyens, ses buts face aux problèmes arabes aigus et tout particulièrement sur les dossiers libyen et syrien.

Syrie : Le soutien aux hommes armés

Parmi les informations sur la Syrie, les auteurs relatent le fait que, depuis l’été 2012, le Qatar a décidé d’armer, sur le terrain, l’opposition. Ainsi, « des unités des forces spéciales qataries se sont déployées aux frontières syro-turque et syro-jordanienne, mais les tentatives précédentes pour pénétrer en Syrie n’ont pas réussi. La situation a changé depuis septembre dernier. Des responsables des Nations-Unies ont révélé que des forces qataries sont arrivées à l’intérieur (de la Syrie) ce qui nous a été confirmé par un membre de la famille régnante qatarie ».

Et, selon des informations diplomatiques françaises, les deux écrivains affirment que, depuis l’été de l’année dernière (2012), « les qataris sont entrés dans la chambre des opérations de guerre installée dans la ville turque d’Adana, et cela avec un soutien saoudien, ce qui a permis aux Turcs de superviser le déferlement des armes légères et surtout des kalachnikovs, des projectiles antichars et des gilets pare-balles . Les hommes armés ont pu ainsi acheter ces armes au marché noir grâce aux envoyés saoudiens, libanais et qataris. ».

Le désaccord qataro-saoudien

Ce qui est frappant c’est que les deux journalistes français spécialisés dans les affaires arabes disent que, depuis août 2012, un désaccord a commencé à se répandre entre les Qataris et les Saoudiens. Les Frères Musulmans, soutenus pas le Qatar et la Turquie, ont voulu superviser les réseaux de livraison d’armes aux rebelles afin d’affermir leur domination sur le terrain. Cela a entraîné la fureur des Saoudiens et a engendré la division des combattants sur le terrain, chaque partie combattant loin de l’autre, les Frères soutenus par le Qatar et les salafistes soutenus par l’Arabie Saoudite.

Les auteurs décrivent comment les Qataris agissent en Syrie à partir de leur expérience en Libye. « Quand un chef de bataillon refuse de suivre les ordres du Qatar, l’envoyé qatari ouvre un contact avec le chef-adjoint, lui paie un montant important. Le plus souvent ce dernier accepte, fait sécession et constitue son propre groupe. Cela a entraîné l’émiettement des insurgés. ».

Le livre révèle la quête du Qatar pour obtenir des armes de ses associés occidentaux. Il relate par exemple, qu’à l’automne 2012, quand le président français a rencontré le premier ministre qatari, François Hollande a assuré son hôte de la poursuite des opérations secrètes communes des forces françaises et qataries pour soutenir l’opposition syrienne.

Le désaccord d’Ibrahimi avec le Qatar

Le récit fait par les deux auteurs français à partir des déclarations du Dr Kayss al-‘Azzaoui,  ambassadeur d’Irak à la Ligue Arabe, mérite un examen attentif sur la façon dont la Ligue Arabe est dirigée par le Qatar. Al-‘Azzaoui dit : « Quand fut prise la décision de suspendre l’affiliation de la Syrie à la Ligue, trois pays ont émis des réserves : l’Iraq, l’Algérie, le Liban. J’ai essayé de faire bouger quatre pays contre cette décision : le Yémen, l’Égypte, le Soudan, la Tunisie. Ils m’ont tous dit qu’ils étaient contre l’exclusion de la Syrie. Mais, lors du vote, j’ai été surpris car ils ont tous soutenu la décision hostile à Damas ». Al-‘zzaoui a ajouté : « Vous savez que les Qataris aident beaucoup la Tunisie, l’Égypte et le Soudan. On pourrait donc parler d’une sorte d’extorsion par le Qatar pour obtenir le soutien de ces Etats. Mais une fébrilité commence à monter contre le Qatar dans les rangs des diplomates arabes de la Ligue Arabe qui décrivent les Qataris comme des gens arrogants ».

Pour les deux écrivains français, l’envoyé de l’ONU et de la Ligue Arabe en Syrie, al-Akhdar al-Ibrahimi, a constaté cela par lui-même, le 13 septembre 2012, quand il passait par Le Caire pour aller à Damas négocier avec le président Bachar al-Assad. « A son arrivée au Caire, il a été convoqué par le Premier ministre qatari dans sa suite à l’Hôtel Four Seasons, mais il lui a rapidement rétorqué que, s’il voulait le rencontrer, il n’avait  qu’à venir à son hôtel. Et c’est ce qui s’est passé. Le cheikh Hamad a rencontré le diplomate algérien en présence d’al-Arabi (Secrétaire général de la Ligue Arabe NDT). Dans cette rencontre, l’envoyé international a refusé les demandes du Premier ministre qatari qui lui a fixé quelques semaines pour sa mission  car « les États occidentaux dresseront une zone d’exclusion aérienne ». Ibrahimi lui a répondu : « Je ne travaille pas de cette façon. Je suis l’envoyé spécial du Secrétaire général des Nations-Unies  et je n’accepte pas que quelqu’un d’autre fixe les limites de ma mission ».

Les deux écrivains révèlent aussi comment le représentant de l’Algérie a insulté un diplomate algérien, Ahamad ben Halli, Secrétaire général-adjoint de la Ligue Arabe, en le traitant de « lâche », l’accusant de se soumettre à la diplomatie qatarie.

Dans le livre, il y a aussi des informations importantes sur la participation du Qatar à la chute du colonel Kaddhafi, sur les armes, le financement et les caravanes militaires qui passaient par le Soudan. De même pour la colère des Français après la découverte qu’une partie des armes n’allait pas au Conseil Transitoire Libyen  mais allait directement aux extrémistes islamistes. Colère qui a conduit le président Sarkozy et le Premier ministre britannique David Cameron à refuser d’inviter le prince du Qatar à Benghazi pour célébrer la nouvelle Libye.

Les deux écrivains expliquent les moyens de la politique qatarie : argent, médias, pétrole, relations diplomatiques, achats de clubs sportifs … mais ils allègent l’impact de la finance qatarie sur la France en disant par exemple que tous les investissements qataris n’atteignent pas le niveau des investissements des Imarats  (Imarats Arabes Unis, NDT).

Il est utile de préciser que Georges Malbrunot et Christian Chesnot ont travaillé longtemps dans la patrie arabe et ont été pris comme otages en Irak. Si Chesnot maîtrise la langue arabe qu’il parle avec un accent libanais grâce à sa femme, Malbrunot est devenu une source importante d’informations, surtout à propos de la Syrie qu’il a visitée plusieurs fois au cours des deux années de crise. Il a été parmi les premiers à divulguer la présence en Syrie de combattants étrangers et de jihadistes ainsi que l’entraînement  des (rebelles) armés par les Occidentaux.

Sans aucun doute, le livre est un important document pour connaître la structure politique interne du Qatar et ce qui se produit depuis deux ans : le Qatar, « État ami de tous » s’est transformé en « État en guerre » et il est devenu « un nain avec l’appétit d’un ogre ». Nous attendions cependant de nos collègues experts qu’ils dévoilent plus de secrets … mais, de toute façon, ce qu’ils ont écrit, c’est déjà pas mal.

Traduit de l’arabe par Bernard Dick

(*) http://www.assafir.com/Article.aspx?ArticleId=596&EditionId=2403&ChannelId=57805

Dans son article, l’auteur a modifié le titre du livre : Qatar, la stratégie de l’ogre est devenu Les secrets du coffre-fort

(1) Georges Malbrunot, Christian Chesnot, Qatar, la stratégie de l’ogre, Michel Lafon, 03/2013

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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