Comment on assassine Mozart pour ne pas stigmatiser les fidèles de la religion d’amour…

L’Enlèvement au sérail

ou

Ce n’est pas que Mozart qu’on assassine

 1781 : Dans L’Enlèvement au sérail, Stephanie (librettiste) et Mozart (qui a lui-même grandement participé à l’écriture du livret) font  échanger à Blonde, jeune Anglaise prisonnière du Sultan, et le garde Osmin qui ne parle que despotisme possessif, séquestration, torture, asservissement de la femme, et qui donc veut posséder physiquement la jeune femme, le dialogue suivant (Acte II, scène 1) :

Blonde : « Tu t’imagines sans doute avoir affaire à une esclave…qui obéit en tremblant à tes ordres ? Mais là tu te trompes fort ! On ne se livre pas à ces fantaisies avec les Européennes ; avec elles, on s’y prend tout autrement ».

Osmin: « Moi je suis ton maître et toi tu es mon esclave ; j’ordonne, tu dois obéir ! »

Blonde : « Moi ton esclave ? Ha ! Une femme une esclave ? Répète-moi cela encore une fois ! »

Et d’ajouter un peu plus loin : « Les femmes ne sont pas des marchandises qu’on offre ! Je suis anglaise, née pour la liberté, et je défie quiconque veut me contraindre…Une femme est une femme où qu’elle soit. Si vos femmes sont assez sottes pour se laisser opprimer, tant pis pour elles ! »

Dans sa colère, Osmin s’écrie : « Par Mahomet, par Allah, c’est le diable en personne ! »

Et dans le duetto qui suit, Blonde enfonce le clou : « Jamais un cœur né dans la liberté ne se laisse réduire en esclavage ».

Oui : c’est bien au XVIIIe siècle que ce dialogue fut écrit et chanté. La question que je pose est la suivante : oserait-on aujourd’hui imaginer une telle scène, de tels propos, par exemple dans une comédie musicale ? Qu’adviendrait-il, je vous le demande ?

Il adviendrait que l’on accuserait les auteurs de stigmatiser les fidèles de la religion d’amour. Ce dialogue serait qualifié de nauséabond par les bien-pensants de tous bords et l’œuvre serait censurée pour politiquement non correct.

Alors me direz-vous, on ne joue donc plus de nos jours ce chef-d’œuvre de Mozart ? Eh bien justement, c’est là le pire : si ! Mais alors tout va bien ? Il n’y a pas de censure ? La réponse est encore : si ! Et c’est encore là le pire. Car la censure moderne, voyez-vous, est encore plus laide que celle de l’ancien régime, pour la raison suivante : c’est qu’elle ne dit pas son nom. Elle est rampante, sournoise, inavouée ; elle avance masquée.

Je m’explique. Il est sans doute considéré comme difficile, même aujourd’hui, de jeter les opéras de Mozart aux oubliettes. Le problème, pour nos censeurs inavoués, c’est que ces opéras contiennent tous la marque des Lumières, de la liberté de penser, de l’émancipation de la femme. Entre autres choses, Mozart, c’est ça. Lui qui écrivait à son père en cette même année 1781 : « C’est à présent que commence mon bonheur », faisant allusion au fait qu’il venait de se libérer de la tyrannie de l’archevêque de Salzbourg.

Seulement voilà : cette histoire de liberté se passe en terre d’Islam,  et l’affaire devient délicate. Alors comment faire ? On le joue, d’accord, puisque, pour le moment, on ne peut pas faire autrement, il est incontournable ; mais à condition de le déformer, de lui faire dire le contraire de ce qu’il voulait dire, de le ridiculiser, de le tourner en dérision. Le grand prêtre de cette sinistre besogne s’appelle généralement le metteur en scène. La voilà la censure rampante, hypocrite.

Quelques exemples. En 1997 déjà, une mise en scène du Festival de Salzbourg (pas moins), transpose l’action de la cour du Sultan de Constantinople dans…la bande de Gaza, un spectacle que le Monde de la Musique, pourtant pas réputé réactionnaire, trouva à l’époque « affligeant ». A Berne, une autre transposition amènera nos malheureux héros, décidément grands voyageurs, d’abord chez les Talibans, l’année suivante dans les montagnes iraquiennes En 2004, le Komische Oper de Berlin produit un Enlèvement au sérail situé dans un bordel, avec filles en vitrine et vraies prostituées engagées pour faire de la figuration. Belmonte se travestit en femme vulgaire et Pedrillo distribue les capotes. On s’y masturbe allègrement et l’on urine sur scène comme préliminaire à l’acte sexuel. On s’y déshabille entièrement dans des cages et l’on y dépèce même un cadavre.

En 2003, l’opéra de Francfort présente un Enlèvement d’où ont disparu, rien que ça ! le pacha Selim et son homme de main Osmin (comme de juste…). Ainsi plus de risques. Ne reste plus qu’une histoire de couples échangistes. Et allez donc !

Plus récemment  à Genève, la jeune metteuse en scène, après avoir décrété avec dégoût que cet opéra était « vieillot », va trouver des solutions pour le dépoussiérer : Belmonte est devenu l’espion 007 et Blonde plante un couteau dans le dos d’Osmin.

A Strasbourg (2010) Waut Koeken déclare qu’il a voulu « dépasser le contexte orientalisant ». A l’Opéra de Flandre, Eike Gramms situe l’action en plein désert, fait parler chaque personnage dans sa langue, et fait envahir le plateau par des maquisards dont on nous assure qu’ils « ne sont pas des talibans, mais des gens simples et pauvres qui utilisent les moyens de lutte dont ils disposent ». On est heureux d’apprendre que Mozart  est un de ces moyens.

Il va de soi que, noyés dans ces capharnaüms à répétition, les propos de Blondine, si tant est qu’ils soient conservés, finissent par passer, peuchère, à peu près inaperçus. Nous voilà sauvés !

Arrêtons là : la liste les multiples et consternantes contorsions scénographiques serait trop longue. Ces imposteurs n’ont même pas l’excuse du bon sentiment et du politiquement correct, car « l’Enlèvement au sérail » n’est pas à proprement parler une œuvre à charge contre le monde musulman. En effet, le pacha Selim incarne une rare noblesse de cœur. Il respecte celle qu’il aime : « Constance, c’est à toi seule qu’il appartient de me donner ton cœur » (Acte I scène 7). Mieux encore, ayant découvert le complot ourdi dans son palais pour enlever Constance, Blonde et Pedrillo, il choisit de pardonner et de leur laisser la liberté, laissant ainsi au seul Osmin, au demeurant si grotesque et caricatural qu’il finit par en être peu crédible, le monopole de l’attitude tyrannique, certes liée à la loi islamique qui l’arrange bien. Oui mais justement : on peut se demander si, dans l’esprit de nos metteurs en scène et de ceux qui les soutiennent, l’attitude magnanime du Sultan ne constitue pas une insulte envers le monde musulman. Ne serait-il pas un renégat, comme le suggère d’ailleurs Pedrillo : « Le pacha est un renégat et a assez de délicatesse pour ne contraindre aucune de ses femmes à l’aimer ». Quelle horreur ! Et la charia ? Et les sourates ? Un homme décidément bien dangereux ce pacha suffisamment renégat pour être respectueux des femmes !

En fin de compte, la noble attitude du sultan ne serait-elle pas une pièce de plus à verser au dossier ? Cet homme ne serait-il pas un traître ? Quant aux propos de Blonde, ils restent bien sûr plus que jamais inadmissibles : « Si vos femmes sont assez sottes pour se laisser opprimer, tant pis pour elles ! ». Pour nos intellos et cultureux islamophiles, le délit de stigmatisation est patent.

Ainsi donc, le Mozart de « L’Enlèvement » représente l’ignoble monde occidental  et on va le lui faire payer. On ne se contentera pas de déformer complètement son œuvre, on va la salir, la ridiculiser, en y injectant de bonnes doses de laideur, d’obscénité, de scatologie. Toute la contre-culture prétendue révolutionnaire apparue dans les années 1960 va s’en donner à cœur joie en se chargeant de détruire ce que la civilisation humaine a produit de plus beau et, ne leur en déplaise, de plus émancipateur et libérateur.

Ce n’est pas seulement Mozart qu’on assassine, c’est l’humanité tout entière.

Yves PIALOT


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