Dans le mariage homo, ce n’est pas l’homo qui me gêne, c’est le mariage

Le projet d’extension du mariage civil aux personnes de même sexe, dit « mariage homo » (ou « mariage pour tous », en novlangue politiquement correcte) est un des principaux sujets de débat à la mode. Mais à mon avis, c’est plutôt le mariage civil lui-même qui pose problème : je considère en effet que cette institution créée en 1792 n’a plus d’utilité aujourd’hui – si ce n’est pour le cléricalisme, auquel elle sert de bastion.

On m’objectera, en citant un article récemment publié sur ce sujet par Catherine Kintzler (1), que le mariage civil actuel s’oppose au mariage religieux par plusieurs dispositions (droit égal pour chacun des conjoints, liberté de contraception et d’IVG, droit au divorce) qui sont totalement déviantes par rapport au modèle judéo-chrétien (« complémentarité » des époux, devoir de procréation, et interdiction de « séparer ce que Dieu a uni »). Mais cela prouve-t-il une « contrariété fondamentale » ainsi que l’affirme Catherine Kintzler? Je ne le crois pas, et je prétends même que ces deux mariages ont eu, jusqu’à présent, plus de points communs que de divergences.

Tout d’abord, si nombre de gens d’église furent envoyés à l’échafaud pour des motifs politiques pendant la Révolution, les valeurs traditionnelles, notamment religieuses, n’étaient pas pour autant remises en cause à cette époque : C’est en bon disciple de Jean-Jacques Rousseau que Robespierre lui-même tenta d’instaurer un déisme valorisant les vertus civiques – au point d’organiser une grande Fête de l’Être Suprême (le 8 juin 1794) au cours de laquelle il mit cérémonieusement le feu à des mannequins symbolisant divers mauvais penchants, dont… l’athéisme ! (2). Il semble donc bien que le mariage civil ait été conçu non comme une institution innovante, mais seulement comme la confiscation du monopole que l’Eglise détenait jusqu’alors sur la tenue des registres d’état civil. Comment d’ailleurs expliquer le besoin de faire de ce mariage une obligation légale préalable à toute cérémonie religieuse, si ce n’est par le fait que celui-ci, simple copie minimaliste de son homologue chrétien, n’avait en lui-même aucun intérêt ?…

À la suite de cela et pendant près de deux siècles, sous la pression sociale résultant de la tradition, la quasi-totalité des jeunes couples, bien entendu hétérosexuels, a dû suivre un parcours obligé, à la mairie d’abord et à l’église ensuite, pour recevoir successivement la bénédiction de la République et celle de la Religion, la première imitant tant bien que mal la forme cérémonielle, pour ne pas dire sacramentelle, de la seconde (3). Quant aux libertés acquises du fait de l’évolution des mœurs, elles ne l’ont été que tardivement : La traditionnelle famille patriarcale, consacrée en 1804 par le Code Civil (officialisant l’incapacité juridique de la femme mariée, qui devait « obéissance à son mari » en échange de sa « protection »), n’a été réformée qu’à partir de 1965, et le principe du droit à la contraception ne date que de 1967. Seul le divorce a été institué dès 1792, mais il a été fortement limité par la suite (et même supprimé sous la Restauration et le second Empire), et c’est en 1975 seulement qu’est apparu le divorce par consentement mutuel tel qu’on le connaît aujourd’hui. C’est dire à quel point ces avancées par rapport au modèle judéo-chrétien n’ont été acquises que péniblement, car toujours, faut-il le rappeler, face à l’opposition systématique de la puissance cléricale… (4)

Néanmoins, en dépit de ces libertés que le clergé n’apprécie guère, le mariage civil, tel qu’il est, fait encore assez bon ménage avec son homologue religieux : Comme lui quoique sans le dire, il consacre une alliance pour (on le souhaite) aussi longtemps que possible, avec la perspective (sous-entendue) d’avoir des enfants – dame, la République a besoin de citoyens, et parfois aussi de chair à canon… Bref, ces deux institutions œuvrent dans le cadre des mêmes valeurs traditionnelles. Ce qui est en train de changer radicalement la donne – et je rejoins ici l’argumentation de Catherine Kintzler –, c’est le projet d’ouverture du mariage civil aux homosexuels, c’est-à-dire hors des limites que la religion croyait avoir définitivement fixées.

C’est à partir des années 1980 que s’est posé le problème de l’union civile des couples homosexuels, peu à peu reconnus par la société. Toutefois, le mariage étant toujours défini comme l’union d’un homme et d’une femme, il était nécessaire de créer une institution nouvelle. Un groupe de travail réuni dans ce but en 1991 élabora alors un projet remarquablement innovant (contrairement au mariage) appelé « Contrat d’Union Civile », destiné non seulement aux homosexuels, mais plus généralement à tout couple souhaitant mener une vie commune, avec ou sans lien sexuel : Enfin une conjugalité dissociée non seulement de la procréation, mais aussi de la sexualité ! Malheureusement, faute d’une volonté politique suffisante, ce projet ne fut pas concrétisé, et fut même mis en sommeil lorsque la droite revint au pouvoir à partir de 1993. La victoire de la gauche aux élections législatives de 1997 permit de relancer la démarche, qui aboutit à l’instauration du Pacte Civil de Solidarité (Pacs) en octobre 1999, après plus d’un an de procédure face à l’opposition acharnée de la droite chrétienne. Or, en dépit de nombreuses lacunes qui n’ont été que partiellement corrigées par la suite, le Pacs a eu un succès important non seulement auprès des homosexuels, mais aussi et surtout auprès des couples hétérosexuels qui apprécient la simplicité de ce pacte contractuel dénué de la solennité du mariage civil : le nombre de Pacs, en augmentation régulière, est aujourd’hui du même ordre que celui des mariages qui au contraire est en décroissance.

En revanche, ce que les opposants au Pacs avaient prévu et qui est en train de se produire, c’est que la demande des homosexuels vise maintenant le mariage lui-même, en raison de ses avantages juridiques par rapport au Pacs. Cette revendication, que l’actuel gouvernement socialiste s’est engagé à satisfaire, provoque évidemment une énorme levée de boucliers de la part de toutes les instances cléricales, puisqu’elle ne menace rien de moins que la définition hétérosexuelle biblique du mariage. Or, tandis que la bataille fait rage autour de ce « mariage pour tous », personne ne semble se poser la question de savoir s’il n’aurait pas été plus simple de doter le Pacs de toutes les dispositions légales souhaitables, notamment en cas de décès du conjoint… amnésie d’autant plus étrange que l’idée d’une « union civile homosexuelle » dotée desdites dispositions a été avancée par Nicolas Sarkozy en 2007, et récemment reprise par l’Union nationale des associations familiales (Unaf). Ce projet ségrégationniste a été à juste titre critiqué par Nicolas Gavrilenko (5), qui en a proposé une explication intéressante : les traditionnalistes souhaiteraient protéger le mariage civil actuel non seulement contre l’ouverture aux homosexuels, mais aussi contre la concurrence du Pacs qui, s’il obtenait les mêmes avantages juridiques que le mariage, ne tarderait pas à le supplanter totalement. Fort bien, mais dans ce cas pourquoi maintenir une institution qui tombe en désuétude ?

Durant des millénaires, le mariage a été un pilier majeur des sociétés humaines, dont la survie dépendait d’une part d’activités rudes et parfois dangereuses, donc plutôt masculines, et d’autre part de la procréation, qui nécessitait une protection de la femme – épouse et mère. C’était encore le cas dans la France, essentiellement rurale, de la fin du XVIIIe siècle, même si, dans la haute société, certaines femmes fortunées pouvaient déjà parvenir à une relative indépendance. Aujourd’hui, la situation a totalement changé du fait du développement technologique, économique et médical qui a permis aux femmes de s’émanciper du foyer pour vivre à l’égal des hommes. Dans ce contexte moderne qui a déconnecté la conjugalité de la procréation, le mariage traditionnel n’a plus sa raison d’être. À supposer qu’il ait eu autrefois une utilité pour l’état civil, il n’en a certainement plus aujourd’hui, à voir le nombre d’enfants nés de parents concubins et dûment déclarés comme tels… Il n’a pas d’utilité non plus pour l’adoption : en effet, cette possibilité n’est pas offerte qu’aux couples mariés, mais aussi à tout individu citoyen, homme ou femme, de plus de 28 ans. Le problème de l’adoption est donc d’une autre nature (6).

Le mariage civil est donc devenu inutile. Ce dont les gens ont besoin aujourd’hui, c’est d’un contrat notarié d’union civile, éventuellement révocable, dont les modalités s’adaptent à leur situation personnelle. Ce dont la République a besoin, c’est d’une conjugalité contribuant à protéger les individus contre les aléas de la vie tout en restant modifiable selon l’évolution des mœurs. Ce constat rejoint totalement celui fait par Anna Lauwaert qui, dans une lettre ouverte aux maires de France « À propos du mariage homosexuel » (7), a conclu que c’est le mariage lui-même qui est à supprimer et à remplacer par des contrats spécifiques.

Je sais que, ce faisant, on fera de la peine aux gardiens sourcilleux de nos traditions françaises. On leur fera néanmoins remarquer que l’argument de la tradition – au demeurant complètement tautologique – aurait pu être aussi bien employé en 1792 contre l’instauration de ce mariage civil… On peut d’ailleurs s’étonner, sachant que cela s’est fait contre les intérêts de l’Eglise, que les catholiques se motivent tant aujourd’hui pour préserver (au nom de la tradition !) la pureté hétérosexuelle de cette institution (8) : Ils semblent maintenant la considérer comme la leur – faut-il que le cléricalisme soit encore vivace !… Cela étant, peut-être se sentiraient-ils moins concernés si on ne les avait pas légalement obligés depuis des générations à passer systématiquement par la mairie avant d’aller à l’église… Il est clair que cela aussi doit être réformé : Le remplacement du mariage civil par un Pacs amélioré – ou par une formule analogue, qu’on l’appelle comme on voudra mais surtout pas « mariage » ! – devra par la même occasion instaurer une séparation totale vis-à-vis des religions. Qu’importe si certains jugent bon de se marier religieusement en restant civilement concubins ? Cela ne leur donnera aucun droit, puisque l’Etat ne reconnaît pas les cultes. Et cette séparation a un nom : la laïcité.

Le problème du « mariage pour tous », en conclusion, n’en est pas un. Le seul problème est le mariage lui-même, simili sacrement devenu inutile, et la meilleure solution est de le supprimer. Telle est la riposte (laïque) qu’un gouvernement courageux et résolument républicain – on peut rêver… – devrait opposer aux cléricaux de tout poil qui s’ingénient actuellement à exploiter la situation pour, une fois de plus, tester leur force contre la République.

Jean-Marie Blanc

(1)                              Catherine Kintzler : « Mariage civil, mariage religieux : une contrariété révélée par le « mariage homo » »  –  Respublica, 7 novembre 2012 :

http://www.gaucherepublicaine.org/respublica/mariage-civil-mariage-religieux-une-contrariete-revelee-par-le-mariage-homo/5145

(2)                              Ce qui rend assez comique l’hommage rendu fréquemment par nos modernes libres-penseurs (« Ni dieu ni maître, à bas la calotte ! ») à la mémoire de ce grand homme…

(3)                              Cette fâcheuse tendance à copier les pratiques religieuses s’illustre également dans le « baptême républicain », institué en 1794 (sans encadrement légal), et qui a connu depuis diverses périodes d’engouement.

(4)                              Voir notamment l’encyclique du pape Léon XIII sur le mariage chrétien « Arcanum divinae sapientiae », publiée le 10 février 1880 pour s’opposer à la restauration du divorce en France.

(5)                              Nicolas Gavrilenko : « Mariage pour tous : à la place de l’égalité, l’Unaf propose la ségrégation »  –  Ufal.info, 5 novembre 2012 :

http://www.ufal.info/famille/mariage-pour-tous-a-la-place-de-legalite-lunaf-propose-la-segregation/6674

(6)                              Ce problème réside en fait au niveau de l’agrément que le conseil général du département délivre ou pas au demandeur après enquête sociale et psychologique, et dans lequel interviennent des préventions à l’égard du célibat et de l’homosexualité.

(7)                              Anna Lauwaert : « À propos du mariage homosexuel »  –  Enquête & Débat, 12 octobre 2012 :

http://www.enquete-debat.fr/archives/a-propos-du-mariage-homosexuel-15684

(8)                              À moins, bien entendu, qu’ils ne considèrent ce mariage civil, œuvre de « laïcistes » honnis mais imitation du mariage religieux, comme une sorte d’hommage du vice à la vertu…


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