La polémique entre Messieurs Lorànt Deutsch et Alexis Corbière intègre, sur fond historico-littéraire, les ingrédients classiques du genre. L’artiste crée une fiction qui ne convient pas au politique et celui-ci, à défaut de lui répondre avec un talent comparable, le noie dans un fatras besogneux où la question de savoir qui a tiré sur qui pendant la Commune prend le pas sur le souffle animant l’écriture et son rendu théâtral.
Le débat sur Céline n’étant pas près de se clore et Monsieur Deutsch ayant là un projet pour l’automne, le justicier Corbière nous livre son opinion personnelle sur le docteur Destouches. On la devine, partielle et, comme souvent ailleurs, faisant abstraction du glorieux mystère que constitue le style de l’écrivain maudit. Si personnellement l’homme Céline me trouble et m’inquiète profondément, sa manière d’écrire me permet de mesurer, à ma table de travail, la différence existant entre un pur génie du mot et de la phrase, et un tâcheron vaguement satisfait par ce qu’il a péniblement produit.
Là où Monsieur Corbière me terrorise, c’est lorsqu’il avoue, dans le désordre de son argumentation, faire de la transmission de l’Histoire l’une de ses passions premières. Cette passion, je la partage avec lui, mon plaisir essentiel étant d’en contaminer la jeunesse. Or, pour quoi milite culturellement l’Adjoint au Maire de Paris? Tout bêtement pour que soit rompu le fil reliant les jeunes générations de Français et leurs devancières. Quand, d’un trait ministériel non corrigé depuis que je sache, on barre la période allant d’Henri IV à Napoléon (exception faite de la Révolution, bien entendu), on commet un crime avéré de lèse-Histoire, on prive les écoliers et les lycéens des clés leur permettant de comprendre le présent à la lumière du passé. Quand pour boucher le trou et sans réaction particulière de l’ex-Opposition, on leur impose la connaissance de royaumes esclavagistes africains du 17è siècle, on les plonge dans un relativisme suffisant pour que leurs quelques repères survivants s’effacent à leur tour. Ceci s’appelle préméditation.
De ces enfants soumis à des maîtres sans grande conscience, on projette donc très officiellement de faire des OVNIS tombés par hasard sur un territoire que d’aucuns, aveuglés par des sentiments honteux, nommèrent France. Piégée dans le présent numérisé, coupée de l’ »avant elle », cette pâte molle terrifiée par l’avenir, touillée par des fossoyeurs, lèvera en cohortes décérébrées, malléables à merci, esclaves, enseignant à leur tour la leçon avec les capacités d’un prof de français analphabète.
En même temps qu’il travaille à cet holocauste de la mémoire, Monsieur Corbière vient ainsi nous glisser dans l’oreille sa « passion » d’une transmission dont on se demande bien, dès lors, à qui elle est destinée. De deux choses l’une, ou cet élu désorienté a totalement perdu le sens logique, ou bien, hypothèse beaucoup plus plausible, prépare-t-il la génèse d’une super-élite qui aura, elle, accès à cette base de données et par là se montrera capable de dominer une fois pour toutes le marécage informe et multi-culturel étalé à ses pieds.
Je pense que nous marchons désormais sur cette diagonale-là.
Evidemment, Monsieur Corbière, en parfait démocrate auto-proclamé, se refuse à toute censure contre Monsieur Deutsch. Manqueraitplusqu’ça! Au nom de quoi, je vous prie, interdirait-on la vision personnelle d’un créateur sur la Commune de Paris, sur Céline, sur la bataille de Poitiers ou sur le vase de Soissons? En vérité, Monsieur Corbière n’a pas besoin d’agir personnellement en ce sens. Il dispose depuis quelque temps d’une légion d’affidés de tous ordres, chassant en meute et prête à déchiqueter l’insolence comme de jeunes lions le font d’une antilope (j’ai vu ça il y a peu, ça m’a rappelé des soirées télévisées…). Fort de ces gros bras, grandes gueules, gros cons et autres stipendiés, l’édile peut se payer la liberté d’expression au tarif minimal.
Si Monsieur Deutsch me lit, qu’il sache que, comme quelques dizaines de millions de gens dans ce pays, j’encourage son oeuvre par simple amour de la liberté. Il sait déjà que cette oeuvre devra se frayer un chemin difficile dans la mesure où elle se confronte déjà au féroce désir qu’ont certains d’en dégager leur horizon culturel, sociétal et politique. Ici et là, on nomme ça fascisme. Bon vent, Monsieur Deutsch et bon courage!
J’en reviens à Céline, qui pouvait parler du fascisme en connaissance de cause. Lorsqu’il écrit « D’un château l’autre », il immerge sa condition sordide et humaine de fuyard, de proscrit, de complice, dans la quintessence de son écriture. Et crée un chef d’oeuvre. Tout homme qui invente sait bien ce qu’il met de lui-même dans sa chimère, là est sa douloureuse grandeur. En prétendant démolir Monsieur Deutch avec les moyens très limités de sa tronçonnante dialectique, en y ajoutant une (grosse) pincée de malhonnêteté intellectuelle, Monsieur Corbière, non sans quelque pédanterie, nous trace avec assez de précision les limites que les gens de pouvoir devraient, lorsqu’ils affrontent imprudemment le talent et sous peine de ridicule, se garder de dépasser.
Alain Dubos










