Défense de Pierre Jourde, pour un débat serein avec les intellectuels à propos de l’islam

L’attitude de Pierre Jourde vis à vis de l’islam révélatrice de la position de nombreux intellectuels et journalistes, qui rejetent à la fois « l’islamophobie » et l’intégrisme. S’agit-il d’une position « entre deux » impossible à tenir, et il alors faudrait absolument « choisir un camp » ?

Ou est-ce au contraire la position normale d’intellectuels humanistes de gauche ? L’article de Jourde sur son blo http://pierre-jourde.blogs.nouvelobs.com/archive/2012/12/01/islamophobie.html) est une occasion d’examiner cette question sans se préoccuper des polémiques de personnes mais en se concentrant sur les idées en jeu.

Jourde contre les bien-pensants et les extrêmes

Jourde se situe par ses constats aux antipodes des bienpensants. On sait que les bienpensants veulent éviter « les provocations » et ont condamné les caricatures de Mahomet. Leur attitude, prônant l’apaisement, consiste à rendre un mauvais service aux musulmans et à tous les croyants, puisqu’il s’agit d’une régression de la liberté d’expression concernant les religions. En prétendant les respecter, ils les considèrent comme trop peu matures ou trop peu républicains pour accepter un monde pluraliste, avec les critiques qu’il comporte nécessairement vis à vis des religions. Dans un débat télévisé, Max Gallo disait qu’il supportait mal, en tant que catholique, les caricatures vulgaires sur le Christ, mais qu’un croyant devait prendre sur lui.

« Eviter de mettre de l’huile sur le feu! » disent les bien-pensants. Ce qui signifie, si on les suit, une attitude doublement perdante : perdante pour les croyants de toutes obédiences, comme si ceux-ci ne pouvaient pas écouter les critiques, y répondre et évoluer avec la modernité, comme les y invite Abdennour Bidar. Perdante pour les non-croyants, qui vont régresser, s’autocensurer, et revenir à une sorte de délit de blasphème.

Que dit Jourde à ce sujet ? Il va contre toutes les idées des bienpensants. Il prône les caricatures, voire le blasphème. Il donne des exemples extrêmes de dessins blessants pour des croyants. On peut considérer que l’humour, les caricatures même virulentes, utilisées jadis par les anticléricaux contre l’église, permettent de passer un cap en provoquant une sorte de choc salutaire. La « susceptibilité » des croyants, mise à rude épreuve, en sort émoussée.

Dans cette optique, on pense que la foi musulmane s’habituera de plus en plus – si ce n’est pas encore le cas

– à la critique et l’acceptera tout comme la foi catholique.

Ce pari est largement valable ; les dernières caricatures de « Charlie Hebdo » ont été reçues avec calme par l’écrasante majorité de nos concitoyens musulmans.

Cette attitude mérite d’être rappelée. Les tensions s’apaisent et on assiste de plus en plus à un modus vivendi entre citoyens, qu’ils soient musulmans, catholiques, laïcs ou libertaires attachés à la tradition voltairienne. On peut alors tourner le dos aux grincheux et considérer que tout ira mieux dans le meilleur des mondes.

Qu’objecter à une telle vision du monde ? Accuser ceux qui l’adoptent de « lâcheté » et de « dhimmitude » semble contre-productif. En revanche, on peut le déplorer, mais un tel pari comporte des fragilités, malgré la sagesse de nos concitoyens qui sont quasiment tous acquis à la laïcité, à part quelques radicaux. Mais ces radicaux sont-ils de « simples excités », ou ont-ils un rôle et une influence qui dépasse de loin leur tout petit nombre ? C’est ce que soutiennent pas mal d’auteurs de Riposte Laïque, pour les raisons que nous allons voir.

Un pari fragile : les difficultés d’un « aggiornamento »

Au fond, bien des intellectuels ne semblent pas voir de différences entre le « fonctionnement » de la religion musulmane et celui de la religion catholique, et supposent la même évolution dans les deux cas – ce qui montre qu’ils n’ont sans doute pas lu Rémi Brague « Du dieu des chrétiens et de quelques autres ». Sur ce point, ils pourraient être contredits de façon courtoise.

Si j’ai bien compris Brague, le Coran, étant Parole incréée, ne souffre guère d’être modifié pour satisfaire la vision moderne des choses. Les hommes n’ont pas à changer ce que Dieu a édicté. Les intellectuels européens pensent que l’islam est sujet à interprétations multiples, mais il semble que ce soit à ce niveau que se situe un véritable obstacle, empêchant de dépasser facilement les points rétrogrades.

(Il existe bien sûr au moins quatre écoles de jurisprudence en islam, mais il semble que sur les points qui nous soucient – le droit au blasphème, l’homosexualité, le droit de changer de religion, la condition des femmes – les quatre écoles aient des positions éloignées de notre modernité. L’éclairage d’érudits sur ce sujet, pour confirmer ou infirmer mon propos, serait nécessaire !).

En tout cas, cette vision intangible du Coran constitue une différence majeure entre l’islam et la christianisme. Un « Vatican 2″ de l’islam, permettant d’établir le droit de changer de religion pour les musulmans, abolissant de façon nette les châtiments corporels, condamnant la lapidation, etc., est difficile à concevoir.

Qui sont les hommes pour modifier les lois données d’En Haut ? Evidemment, ce n’est pas au non-musulmans de traiter ce sujet !

Quelques penseurs musulmans réussissent à dépasser ces difficultés tout en puisant dans le génie de leur religion, mais bien souvent au cours de l’histoire les courants traditionnels et rigides l’ont emporté – sera-ce différent demain ?

Si le Coran est intangible, l’islam peut-il évoluer ou sera-t-il pris en otage par sa petite minorité d’extrêmistes ? Riposte Laïque me semble avancer cette hypothèse pessimiste, alors qu’Irshad Manji fait un pari inverse, parlant de « rouvrir les portes de l’itjihad » in « Musulmane mais libre » – mais il s’agit d’une intellectuelle très en pointe, là encore, et non d’une représentante autorisée de sa religion.

Ces questions concernent avant tout les Musulmans et les pays où l’islam est la religion majoritaire ; néanmoins, elles concernent désormais l’Europe voire l’Amérique, puisqu’y ressurgissent nombre de débats autour des caricatures, de la liberté d’expression, de la condition des femmes etc.

Admirer la spiritualité musulmane et tenir une laïcité ferme : une position honorable

Revenons à Jourde : il admire et se trouve en empathie avec la spiritualité musulmane. En quoi est-il critiquable sur ce point ? Il suffit de lire des textes sur le soufisme pour découvrir l’immense tradition mystique de l’islam. Il cite aussi l’architecture, la musique. Ces beautés issues du monde musulman existent et il est ridicule de les dénier.

Respecter une spiritualité, une sagesse, n’est pas céder sur des points politiques essentiels. On peut être admiratif devant l’action d’une Mère Térésa contemporaine, reconnaître son rayonnement et sa sainteté, et en même temps soutenir, contre elle, le droit à l’avortement, le mariage gay ou les caricatures sur les religions. Admiration spirituelle ne signifie pas abdication politique !

Jourde, en ce qui concerne le plan politique, ne fait aucune concession.

Toute vie en République laïque demande aux religions des efforts pour accepter la modernité, accepter d’être choquées, accepter de voir la loi divine contredite par des lois humaines. En ce qui concerne l’islam, cette demande est peut-être plus difficile que pour le catholicisme après des centaines d’années de combat anticlérical, et aussi compte tenu des problèmes soulevés ci-dessus, et c’est là que Madame Delcambre aurait pu intervenir ; ou, avec une vision plus positive, cette demande correspond peut-être à l’évolution actuelle de l’Islam, et c’est là qu’Abdennour Bidar est une référence importante. Je n’ai pas les compétences de me prononcer sur de telles questions, mais il me semble malsain de ne pas les poser et de laisser la défiance augmenter.

En tant que laïcs, nous avons le droit d’être inquiets, et de vouloir traiter cette inquiétude sans être vus forcément comme des « islamophobes ».

Jourde donne des exemples concrets de ce qui inquiète les républicains sincères. Il fait de façon à mon avis juste la différence entre « islamophobes pathologiques » et citoyens qui se posent des questions au nom de valeurs humanistes, sur la condition des femmes, l’antisémitisme, etc. Il faut vraiment lire les forts propos de Jourde sur ces thèmes.

Au lieu de laisser l’inquiétude croître en silence, les sentiments « islamophobes » augmenter et les reportages sensationnalistes donner une image de plus en plus négative de la religion musulmane, alimentant des peurs, un autre chemin est possible.

Il serait temps que les « inquiets » puissent poser les questions qui fâchent, publiquement, comme le suggérait Shmuel Trigano dans son livre majeur « La Démission de la République » (PUF, 2003) et son article du Figaro « Un islam français est-il possible ? » ( http://www.bladi.net/forum/4265-islam-francais-possible/ ). Il est terrible de voir qu’il n’existe toujours pas de mouvement¨ample, groupant des musulmans et des non musulmans à la fois inquiets et ouverts d’esprit, pour aborder franchement les problèmes soulevés par Trigano autour du « communautarisme ».

En tous les cas, les questions posées par Jourde, son désir de nuances, son rejet a priori d’être dans un camp « pro » ou ‘ »anti » islam, mais de raisonner et de discerner, sont tout à son honneur, à l’inverse de ses mots à l’encontre de Mme Delcambre.

Le texte de Jourde mérite de susciter un débat constructif, de lui donner des arguments et d’écouter ses réponses. Jean Robin, par sa « Lettre ouverte », où il accumule des arguments dérangeants (qu’on les partage ou non) a d’ailleurs lancé la discussion.

Eloge de la nuance

Celui qui s’interroge et ne veut pas être dans le combat mais dans l’analyse et l’humanisme, aura a priori une attitude assez proche de celle de Jourde. Il voudra maintenir nos libertés chèrement acquises et toujours fragiles, et adoptera a priori une attitude de curiosité vis à vis des autres cultures, civilisations et religions

– notamment l’Islam. Il ne s’agit pas de lâcheté mais de ne pas vouloir jeter l’anathème sur un milliard de nos frères humains.

Je songe à Caroline Fourest, Nadia Geerts et d’autres figures républicaines, attachées aux Lumières, qui me semblent aussi dans cette démarche de nuances et d’équilibre.

Comme la plupart des journalistes et des intellectuels médiatiques, elles refusent tout amalgame entre « islam » et « islamisme » mais combattent l’intégrisme de façon constante.

Elles sont conscientes des problèmes de communautarisme mais ne veulent pas stigmatiser. Faut-il les accuser, les traiter sans arrêt de « dhimmis » ? Je ne crois pas.

Caroline Fourest a écrit un ouvrage de référence sur « La tentation obscurantiste », excellent et provocant, qui est un des premiers livres de gauche à dénoncer les collusions dangereuses de toute une frange « progressiste » avec les idées franchement réactionnaires des islamistes. Fourest a pris de gros risques.

N’y a-t-il pas de place pour les questions en ces matières complexes ? Tous ceux qui s’en posent doivent-ils être attaqués ? Pourquoi ne pas les inviter à discuter sans préjuger de l’avenir et sans se figer ?

Loick 


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