Suite à un entretien accordé par le footballeur Hatem Ben Arfa au quotidien L’Équipe, paru ce lundi, est née une polémique opposant le footballeur au chanteur Abd Al-Malik. S’étant intéressé un moment au soufisme, l’ex-joueur marseillais a confié qu’il avait alors pris contact avec le rappeur, membre d’une confrérie soufie, dont le grand manitou est établi près d’Oujda, au Maroc.
LES FAITS
Ben Arfa reproche au chanteur et à son manager de l’avoir endoctriné à une époque où il était très vulnérable ; « ils m’ont presque coupé de tout le monde » (1). « Ils me conditionnaient » et « ils me répétaient que tous ceux qui allaient contre le soufisme étaient des ennemis ». A le lire, ce qui a sauvé Ben Arfa de cette « sorte de secte », c’est son ego, car entrant dans la salle de prières, il n’a pas pu accepter l’obligation de baiser les pieds du gourou islamique.
Le soir même de la parution de l’article, l’avocate du rappeur a effectué une déclaration indiquant que son client et son manager portaient plainte contre le sportif professionnel, vu que « ces affirmations sont mensongères et portent gravement atteinte à l’honneur et à la considération d’Abd al-Malik et de Fabien Coste » (2).
On sourira du sentiment médiéval de l’honneur perdu ressenti par Abd Al-Malik ; invoquer les grands mots de l’honneur parce que l’on aurait diffamé sa confrérie soufie révèle une partie de son univers mental. Mais ce dernier reste plus qu’honorable, car c’est un garçon, qui à travers ses sorties médiatiques dégage une forte sympathie et recèle en lui un grand cœur et d’authentiques qualités humanistes et une importante connaissance de la culture de la chanson française ; à l’inverse d’un Malek Chebel, l’homme paraît sincère. Même si son discours se cantonne de façon répétitive voire obsessionnelle à un aimons nous les uns les autres.
On constatera que même chez un garçon fortuné comme Ben Arfa, vivre une double culture n’est pas évidente, puisqu’on apprend dans l’entretien qu’il était « un peu perdu en 2007, par rapport à la religion » et qu’il consomme parfois de l’alcool (1). Mais hormis ces maigres considérations, on peut s’interroger sur l’intérêt d’un article concernant ce sujet.
En fait, est soulevée là une interrogation sur le caractère pacifique du soufisme, à travers l’affirmation de Ben Aarfa que « que tous ceux qui allaient contre le soufisme étaient des ennemis ». Remettrait-elle en cause une vision vulgarisée du soufisme ? Celui-ci apparaît en effet souvent comme la seule forme avérée d’islam totalement pacifique. Si ce soufisme l’est réellement, il est l’opportunité potentielle de voir l’islam se transformer peut-être un jour. Mais le soufisme est-il un islam ?
LA COMPLEXITÉ DU SOUFISME
Classiquement, le soufisme est un courant de l’islam qui se veut essentiellement spirituel, mystique, et ascétique. « Son discours est essentiellement contemplatif et son esthétique verbale est poétique (3) ». Plutôt que de soufisme, on devrait d’ailleurs plutôt parler de soufismes, puisque ce courant de pensée a pu prendre des chemins très divergents, car les soufis se sont organisés en nombreuses confréries à travers les siècles. Des confréries soufies furent souvent persécutées par certains pouvoirs sunnites car estimées hérétiques par certains oulémas qui leur reprochaient leurs innovations injustifiées. Leur démarche ésotérique et initiatique à la recherche d’une sorte d’extase a souvent pu passer pour de la superstition à une religion islamique qui n’apprécie pas tout ce qui peut altérer la perception de la réalité, telles les prises d’alcool et de stupéfiants.
Il s’avère difficile de connaître avec exactitude les origines du soufisme. Parmi les hypothèses avancées, il apparaitrait que « le soufisme et la connaissance mystique auraient fait partie de la culture de l’Iran ancien qui était fondé sur la dévotion et l’amour envers l’Existence Absolu de Dieu, ainsi que sur le service aux créatures. Suite à l’apparition de l’Islam et à la conversion des Iraniens à l’Islam, le soufisme a progressivement trouvé sa place dans la culture iranienne donnant jour au mysticisme de l’Islam » (4).
Les différents courants soufis ne sont cependant pas tous traversés par un esprit pacifiste, car certains sont restés dans l’orthodoxie islamique et ont pu faire preuve de hargne vis-à-vis de leurs adversaires. Ainsi le leader, Abdessalam Yassine, du mouvement islamiste marocain Justice et bienfaisance, toujours non légalisé, a été influencé par le soufisme de la confrérie du rappeur. Cela ne l’empêche pas de revendiquer un État basé sur la charia et un retour vers un islam fondamentaliste ainsi que le califat comme mode de gouvernement.
LE SOUFISME BOUTCHICHI EST-IL PACIFIQUE ?
Mais ne détaillons pas les différents mouvements soufis. Intéressons-nous à la confrérie Qadiriyya Boutchichiyya à laquelle appartient donc Abd Al-Malik ; c’est une confrérie qui attire de nombreux Européens, dont notre nouvelle vice-présidente du Sénat, Bariza Khiari (5).
Cette confrérie soufie se proclame-t-elle des ennemis ? Non si l’on en juge les différentes affirmations écrites dans leurs sites internet. Au contraire, à l’image des déclarations publiques d’Abd Al-Malik, ce ne sont que profusions de phrases d’amour et de paix. Abd Al-Malik fut enchanté d’entendre de leur part « Bienvenue à tous. Ici il n’y a pas de politique, il n’y a que de l’Amour » ; il va jusqu’à rajouter qu’alors pour lui, « il y a eu, même physiquement, une véritable révélation. Toute ma vie a pris sens, l’amour pour mon pays, la responsabilité de mes actes, toutes les réponses sont apparues alors clairement » (6).
Sur le site officiel de la confrérie apparaissent en exergue des « sentences » de paix et d’amour : parmi celles-ci, « Cette voie est la voie de Dieu : évitez toute haine et toute forme de dissension, Dieu ne visite pas un cœur haineux. Les conflits entre les différentes communautés ethniques ou religieuses sont liés au passé et nous ne devons pas être concernés par cela » ou « Aimez toutes les créatures, quelles que soient leur religion, leur race ou leurs opinions ! Chacun est à la place où Dieu l’a mis et il ne nous appartient pas d’en juger » (7).
Une vision qui apparaîtrait progressiste si d’autres citations ne venaient pas altérer cette bonne première impression ; ainsi est évoqué un verset du coran, isolé, « Les serviteurs du Tout Miséricordieux sont ceux qui marchent humblement sur terre, qui, lorsque les ignorants s’adressent à eux, disent : ‹Paix› ». Là aussi, on ne peut que souscrire, mais quand on lit la suite de cette 25° sourate, on peut aussi lire que ceux qui disent paix sont aussi ceux « Qui n’invoquent pas d’autre dieu avec Allah et ne tuent pas la vie qu’Allah a rendue sacrée, sauf à bon droit » (8). Donc ceux qui disent paix peuvent être aussi ceux qui tuent, et quand on sait ce que signifie le bon droit en islam, celui par exemple de pratiquer la loi coranique ou le djihad, on peut être inquiet.
UN REFUS DE LA MIXITÉ
Une absence de concession à la modernité semble être le refus de la mixité, tout au moins dans l’exercice religieux, puisque dans une enquête de la revue La vie (9), il apparaît qu’une femme est chargée de l’organisation côté femmes et son mari de l’organisation côté hommes. De même, la singularité du soufisme, le dhikr, c’est-à-dire l’invocation de Dieu durant des heures, parfois toute la nuit, s’effectue femmes et hommes séparés.
Lisons un extrait du reportage paru dans La Vie (9) : « Rejointes par des Marocaines dans les appartements, des Françaises de souche et d’origine maghrébine chantent des louanges à Dieu. Certaines se lèvent, se balancent, agitent les bras en mouvements saccadés et convulsifs. Parfois en criant « Allah ». D’autres se mettent à pleurer. Quelques-unes sont au bord de l’évanouissement. C’est le hal, l’extase mystique, l’aspect spectaculaire mais souvent caché de la pratique. « Ce n’est pas de la transe, car tu restes consciente. Tu montes au ciel en gardant les pieds sur terre », décrit Malika, responsable du groupe des Parisiennes. Pas facile d’expliquer cette sensation à ceux qui ne l’ont pas vécue. »
DES PRESSIONS POUR EMPÊCHER L’APOSTASIE
Ces mystiques, s’ils s’affirment pacifistes, ne semblent guère accepter la diversité des opinions de leurs membres. Effectivement ils invoquent une citation de Mahomet : « Il existe trois choses qui, une fois acquises, donneront du goût à votre foi : un amour pour Dieu et le Prophète supérieur à l’amour de toute autre chose, un amour pour les gens procédant d’un amour exclusif pour Dieu et le fait de détester l’apostasie comme on détesterait être jeté en enfer. » (10) On retrouve là une analogie qui utilise la bonne vieille recette monothéiste de la peur de l’enfer, menace adressée à tout apostat potentiel. Est-ce ce climat qu’aurait subodoré Hatem Ben Arfa ?
UNE INFLUENCE POLITIQUE CROISSANTE
Sidi Hamza al Qâdiri al Boutchichi est l’actuel guide spirituel de la confrérie Qadirriyya Boutchichiyya ; indéniablement il a réussi à présenter son mouvement comme un islam modéré. Son petit-fils, Sidi Mounir, précise : « On ne se mêle pas de politique. On veut changer la société en incitant chaque homme à devenir meilleur » (9). Ce vœu qui pourrait présager d’une aspiration à la laïcité n’est que pieu.
« Derrière cette aura spirituelle se dissimule tant bien que mal un positionnement politique. Celui d’un Maroc qui joue la carte de l’islam tolérant, avec le soufisme pour élément fondamental de son identité religieuse […] dont l’ influence, tant sur les esprits que sur la société, s’élargit à vue d’œil », analyse Tarik Qattab, journaliste au magazine marocain Actuel (11). En fait, le gouvernement marocain instrumentalise une vision religieuse plus ouverte qui lui est acquise.
Mais « en privilégiant le soufisme aujourd’hui pour contrer le radicalisme, l’État ne fait que reproduire et généraliser les schémas archaïques et traditionnels ayant prévalu au Maroc d’avant la colonisation. Pour contrer le terrorisme, l’État a choisi les mythes et le culte des personnes. Les grands perdants ne sont autres que la modernité et la démocratie. » (11)
Réciproquement, la confrérie gagne beaucoup à ce jeu puisqu’elle apparaît de plus en plus influente dans les hautes sphères de la société ; elle s’est ouverte à des notables et à des cadres, une élite représentant tous les secteurs de la société marocaine, et l’oncle de Sidi Mounir est le gouverneur de la région, et le ministre des Affaires islamiques un membre de la confrérie.
Pour autant, il est évidemment inquiétant qu’une part de l’avenir du Maroc se trouve entre les mains d’individus peu rationnels ; ainsi « nous voyons des gens embrasser les pieds du cheikh, le sacraliser. Nulle place dans ce schéma à l’esprit scientifique », commente le militant laïque Ahmed Assid (11). Embrassade et culte de la personnalité qui ne les fait pas plus apprécier des musulmans orthodoxes qui voient, dans la personne du cheikh, un intermédiaire entre Dieu et les fidèles islamiques. Personnes intermédiaires qui ne sont pas reconnus dans l’islam sunnite. Ainsi les boutchichis renvoient à un univers à la connotation négative, celui des sectes, comme l’a ressenti Ben Arfa.
Ainsi, si des pratiques de cette confrérie s’apparentent bien à celles d’une secte aux mœurs peu rationnelles, il n’est pas certain que la confrérie voit en autrui des ennemis. Pour autant les proclamations répétées d’amour et de paix laissent malgré tout sceptique ; surtout que les sites se gardent bien d’évoquer un avis concernant les paroles et les actes de Mahomet durant sa période médinoise, la plus cruelle et attentatoire aux droits de l’homme.
Le refus de la mixité dans la pratique de la confrérie, et l’accentuation de l’influence du mouvement dans la société si ils se poursuivent ne favoriseront pas une réelle émancipation de l’individu. Néanmoins face à tous les aspects totalitaires et agressifs de l’islam orthodoxe, ce soufisme apparaît comme un moindre mal, et si le pouvoir politique marocain est dans l’incapacité d’être dans les prochaines années laïque, il est préférable qu’il soit issu de ce soufisme. En tout cas, luttons pour aider les laïques marocains à promouvoir leurs idées au Maroc afin qu’ils évitent un destin islamique, comme nous avons besoin de leur aide et de leurs témoignages pour édifier nos aveugles bobos et bien-pensants sur la réalité de l’islam.
Jean Pavée
(3) http://fr.wikipedia.org/wiki/Soufisme
(4) http://www.journalsoufi.com/soufisme-islam
(5) http://www.francetv.fr/culturebox/abd-al-malik-fidele-aux-nuits-de-champagne-65623
(7) http://www.tariqa.org/sentences.php
(8) Sourate 25
63. Les serviteurs du Tout Miséricordieux sont ceux qui marchent humblement sur terre, qui, lorsque les ignorants s’adressent à eux, disent : ‹Paix›,
64. qui passent les nuits prosternés et debout devant leur Seigneur ;
65. qui disent: ‹Seigneur, écarte de nous le châtiment de l’Enfer›. – car son châtiment est permanent.
66. Quels mauvais gîte et lieu de séjour !
67. Qui, lorsqu’ils dépensent, ne sont ni prodigues ni avares mais se tiennent au juste milieu.
68. Qui n’invoquent pas d’autre dieu avec Allah et ne tuent pas la vie qu’Allah a rendue sacrée, sauf à bon droit ; qui ne commettent pas de fornication – car quiconque fait cela encourra une punition
69. et le châtiment lui sera doublé, au Jour de la Résurrection, et il y demeurera éternellement couvert d’ignominie ;
(9) http://www.lavie.fr/archives/2006/08/17/convertis-au-soufisme,8247503.php
(11)http://www.actuel.ma/Dossier/BoutchichisLes_francs-macons_du_Maroc/46.html








