Dialogue avec une Belphegor, du côté de Bercy, qui finit par me traiter de salopard

 

Je passe de temps à autre du côté de Bercy, à Paris, j’aime bien ce quartier : accueillant mais pas prétentieux, qui se boboïse lentement. Il y a notamment la Bibliothèque François Mitterrand, la plus grande de celles de la Bibliothèque nationale de France, et de l’autre côté de la Seine, le parc de Bercy, avec son potager, ses vignes, ses arbres, ses canards, ses poules d’eau, ses tortues, ses carpes et même son héron. À Paris intra muros ! Pour protéger le parc du trafic des voies sur berges, il y a une allée surélevée surplombant tout le côté Seine du parc, qui est carrossable par des véhicules d’entretien, c’est-à-dire large et peu fréquentée, on peut de là prendre la passerelle Simone de Beauvoir pour aller à la BNF. Entre deux plongées dans la culture livresque, c’est l’été et on peut se balader librement dans le parc, admirer la nature ou les jolies femmes, s’offrir au soleil et aux regards amateurs de beautés sculpturales ou au regard sociologique. Et même à d’hypothétiques regards malveillants, en sécurité comme elles sont.

 

Récemment je fus surpris sur l’allée surplombante. Je n’aurais pas dû, car j’ai assisté aux prodromes. Depuis quinze ans que je passe sur ce petit bout charmant de Paris, j’ai pu rencontrer leurs sentinelles de reconnaissance : des foulards d’abord, puis des hijabs. À la BNF, à l’extérieur. Au parc jamais, puis un foulard de temps en temps. Mais cette fois, pour la première fois, c’est un tchador qui prétend  profiter du soleil. D’abord je plisse les yeux, me demandant si ce ne serait pas une gothique un peu bouffante, brune et vue de dos.

Puis je sors mon appareil photo (intégré à mon mobile) et je commence à prendre la preuve que je n’hallucine pas : elle est en tchador (visage et mains seuls préservés du noir). Très vite, elle se cache derrière un arbre et appelle à faire de même son enfant d’une dizaine d’années environ. Sans voile car c’est un garçon, petit veinard. Néanmoins, elle me jette des regards et comprend que j’ai déjà eu le temps de prendre mes photos. Je range mon appareil.

- Monsieur, monsieur ? Monsieur !
Alors que j’avais repris ma route, je la vois venir vers moi et m’interpeller. J’enlève mes écouteurs et lui réponds :
- Oui.
- Il ne faut pas me prendre en photo, effacez-les s’il-vous-plait.
Je fais une brève pause, le temps de remarquer son timbre : poli, doux mais par faiblesse craintive ou soumission plutôt que par cœur. Elle se répète, je continue. Elle est d’une peau très blanche, ses traits sont occidentaux et son visage propre quoique peu soigné. Je comprends qu’il s’agit d’une convertie, bloque une légère nausée qui montait et réponds avec une voix aussi équanime et délicatement ferme que souhaitable, un peu grave. J’aurais préféré qu’elle ait l’excuse d’avoir été élevée comme ça de génération en génération plutôt que de dilapider son héritage civilisationnel* (mais rétrospectivement, je me demande s’il lui a été transmis.)
- Pourquoi ?
- Pourquoi ? Parce que vous n’avez pas le droit de prendre les gens en photo comme ça. Effacez-les.
- Nous sommes dans un lieu public, j’ai parfaitement le droit de prendre en photo ce qui s’y trouve. Comme tout le monde.
Le dialogue s’enchaîne rapidement, et se chevauche souvent. Les tons restent calmes, mais chacun veut rester ferme. Elle se répète aussi souvent que je lui en laisse le temps.
- Effacez-les, monsieur, il ne faut pas faire ça.
J’essaie de reprendre la main dans cette discussion.
- Pourquoi, vous avez honte ?
- Non !
S’écrie-t-elle un peu surprise. j’enchaîne sur mon intuition :
- Alors qu’est-ce que ça change que vous soyez prise en photo ? Vous vous montrez à tout le monde ainsi, vous n’assumez pas ?
- C’est ma religion. Effacez les photos. Qu’est-ce que vous allez en faire ?
La discussion me rappelle le souvenir désagréable des débats avec des trotskystes : même débit de voix hyper-rapide, politesse très calculée à l’avenant, manque total de générosité dans l’échange de point de vue qui assèche insidieusement votre propre cœur, le transformant à son tour en militant embrigadé et calculateur. Je veux couper court à un débat qui tourne en rond. Alors je réponds avec aplomb.
- Je vais les garder.
- Non, vous n’en avez pas le droit.
Trop tard, je me suis déjà éloigné en continuant tout droit mon chemin. Dans mon dos et malgré mes écouteurs remis, je reconnais sa voix :
- Salopard.

Je ne regrette pas ce que j’ai fait, et je crois important de le partager. Cette musulmane nous fait le coup systématique de l’islam : elle nous demande la gentillesse d’être toujours plus devant le fait accompli et de fermer les yeux. Si elle ne veut pas afficher publiquement ses convictions islamiques, libre à elle de ne pas porter de voile en public. Mais je refuse qu’on m’impose un tabou et que je ne puisse plus faire partager les curiosités que je rencontre, et réfléchir à leur sens, simplement parce qu’elle veut le beurre et l’argent du beurre, la visibilité et l’affirmation sans détour (ce n’est vraiment pas une tenue discrète malgré le noir), tout en restant incognito et en ne portant aucun témoignage de ce qu’elle amène. C’est comme le halal, cette histoire : on nous demande d’être comme déjà absents. Si elle veut éduquer mon regard, je suis d’accord. Je veux bien jurer de ne penser à mal si elle me gratifiait de la vision ses courbes féminines, de sa vitalité, etc. Je veux bien trouver un commun accord, mais j’ai aussi mes conditions.

Je me demande toutefois comment je pourrais améliorer une discussion avec ce type de personne pour lui témoigner plus de cette affection que sa religion refuse tant. En effet, j’ai plus eu l’impression que lors de notre échange, nous nous sommes flairés réciproquement et nous avons avons mesuré nos forces en nous regardant en chiens de faïence plus que nous n’avons réellement discuté.

Je salue toute l’équipe de Riposte Laïque ainsi que son nombreux public. Amicalement.

Jacques Berger

* Christine Tasin ne me reprochera pas ce néologisme qui me parait aussi utile que naturel.


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