Djamila Benhabib : Le statut des femmes est l’enjeu majeur des révolutions arabes !

Publié le 28 juin 2013 - par - 1 638 vues
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ValletteBenhabib

Née en Ukraine d’une mère chypriote grecque et d’un père algérien, Djemila Benhabib a grandi à Oran dans une famille de scientifique, ouverte et engagée dans les luttes sociales et politiques. En 1994, elle quitte l’Algérie pour la France après la condamnation à mort de toute sa famille par le Front islamique du jihad armé (FIDA).

Elle fait des études en science physique, en science politique et en droit international. Journaliste, conférencière et essayiste, elle s’intéresse notamment à l’islam politique, aux droits des  femmes et à la laïcité.

Elle a publié au Québec, en France et en Algérie : Ma vie à contre-Coran (2009); Les soldats d’Allah à l’assaut de l’Occident (2011), Des femmes au printemps (2012) ou encore L’automne des femmes arabe (2013). Finaliste pour le prix du Gouverneur général du Canada en 2009 et pour le Prix Simone de Beauvoir en 2013, elle remporte le prix des Écrivains francophones d’Amérique en 2010 et le Prix international de la laïcité en 2012.

 

 

Mireille Vallette

Mireille Vallette  journaliste

UNE SOLDATE DES LIBERTÉS À L’ASSAUT DES ISLAMISTES

Djemila Benhabib lutte contre les ennemis des libertés, tant dans les pays arabo-musulmans que dans les démocraties occidentales. Dans « Les soldats d’Allah à l’assaut de l’Occident » (éd. H&O), elle analyse les conditions historiques qui ont abouti au gâchis actuel, notamment l’alliance des USA avec l’Arabie saoudite.

Elle montre par de nombreux exemples comment a été mise en œuvre la stratégie des Frères musulmans pour conquérir des bastions en Amérique et en Europe, avec la complicité d’une gauche irresponsable et de compagnons si ouverts à la diversité qu’ils donnent des gages à ce nouveau totalitarisme. L’autorisation du port du voile est un vecteur majeur de cette démission… Au point que des progressistes, Verts en tête, en viennent à porter sur des listes électorales des militantes en foulard, et plus encore, le corps masqué par des vêtements informes. Or, affirme Benhabib, le voile islamique n’est « qu’un ghetto ambulant qui véhicule des valeurs de repli identitaire ». Et s’il soulève tant de réticences dans nos sociétés, c’est pour « son caractère profondément discriminatoire à l’égard de femmes, et raciste par rapport à tous ceux qui n’appartiennent pas à l’Oumma ».

 

Djemila Benhabib est l’auteure de « Ma vie à contre-Coran » et de « Les soldats d’Allah à l’assaut de l’Occident ». Elle a aussi publié plus récemment « L’automne des femmes arabes » qui raconte sur le vif ses voyages à Tunis et au Caire un an après les révolutions. De passage à Genève, l’essayiste québécoise d’origine algérienne a répondu à quelques questions liées à ce vaste débat.

MV : Qu’en est-il des célèbres « accommodements raisonnables » prônés dans un rapport de 2008? Sont-ils inscrits dans une loi ou des directives officielles ?

DB : Vous parlez du rapport Bouchard-Taylor, j’imagine. Eh bien, ses recommandations ont reçu un accueil assez tiède et le débat a été vif. Il n’a donné lieu ni à une loi, ni à des directives officielles. Mais l’état d’esprit qui prévaut dans le document, c’est-à-dire « accommoder » les minorités religieuses était déjà un fait. Ce qui est très pernicieux dans ce rapport, c’est qu’on met le fardeau de l’intégration exclusivement sur la société d’accueil. On lui dit « tu n’es pas assez ouverte, tu n’es pas assez tolérante pour intégrer la diversité. Il faut t’ouvrir davantage. » Cet état d’esprit règne dans les administrations, les services publics, le sport et à l’école où les accommodements sont fréquents.

MV : Pouvez-vous en donner des exemples?

DB : Oui, et ils montrent une réalité encore plus dangereuse et même perverse : souvent, les responsables précèdent ces accommodements. Par exemple, des parents musulmans ont demandé que l’école maternelle fournisse un casque antibruit à leur fille pour la protéger des chants de Noël et de la musique en général. La réponse a été « mais bien entendu, nous allons acheter le casque et le mettre à la gamine ». Décision défendue par la ministre de l’éducation de l’époque sous prétexte d’intégration qui affirmait que l’enfant n’allait porter le casque qu’en maternelle et qu’à l’école primaire, il ne serait plus toléré. On n’est plus dans un référentiel rationnel ! C’est insensé !

Le deuxième exemple s’est passé dans un collège privé, à Laval. Le règlement de l’école prohibe les signes ostentatoires. Un jour, une fille s’est présentée avec un voile islamique. Le directeur a vivement réagi, persuadé d’être dans son droit en faisant appliquer le règlement. Les parents ont porté plainte à la Commission des droits de la personne, l’école a dû reculer et indemniser l’élève. Dans de telles circonstances il devient impossible d’avoir une école laïque. Je peux citer encore des dizaines d’exemple avec des accommodements qui touchent la religion juive, sikhe et catholique.

MV : Au Québec, il existe un vrai débat entre partisans de la laïcité et de l’égalité et partisans des concessions à cet islam obscurantiste. Vous-mêmes bénéficiez d’une forte présence médiatique, alors que vous vous prononcez par exemple clairement contre le foulard. Pourquoi ce débat chez vous et si peu dans les pays européens ?

DB : Le Québec est sorti depuis peu d’une mainmise très forte de l’Eglise catholique. Ce combat contre l’instrumentalisation du religieux a marqué toute une génération de femmes qui n’avaient pas le droit de porter le pantalon, de s’inscrire dans des facultés scientifiques ou de louer un appartement. Quant à l’école, elle a été déconfessionnalisée –ou plutôt déchristianisée- il y a à peine quelques années après une lutte très chaude! Maintenant, les commissions scolaires qui ne sont plus confessionnelles, mais anglophones et francophones, autorisent les enfants à porter les symboles de  leur minorité, par exemple le Kirpan (sorte de poignard) pour les Sikhs, le voile islamique pour les petites filles, la kippa pour les juifs. Pour en revenir au pourquoi de ce débat au Québec, nous sommes dans l’affirmation de la langue française, de l’identité québécoise en réaction à l’Etat fédéral qui représente une mentalité anglo-saxonne plus ouverte à la tolérance… jusqu’à accommoder les intolérants. Dans ce contexte, le débat politique a toujours été intense.

MV : Venons-en au Printemps arabe. Vous avez passé trois mois en Egypte et en Tunisie après la révolution. Quel était votre objectif ?

DB : J’ai voulu voir à travers un prisme féministe, mais aussi laïc, ce qui avait changé pour elles. Ont-elles participé aux révolutions, qu’attendent-elles, qu’espèrent-elles? De quoi ont-elles peur ? Comment vivent-elles au quotidien ? Il m’a semblé naturel de donner la parole à des résistantes et à des résistants à la régression.

MV : Qu’avez-vous ressenti ?

DB : Que le statut des femmes est au cœur de toutes les discussions ! Je dirais même que c’est l’enjeu principal de ces révolutions. Ceux qui veulent faire reculer les aiguilles de la montre de 14 siècles ciblent en particulier le statut des femmes, car il porte en son sein la séparation du politique et du religieux. Par exemple, la façon dont Ennahda en Tunisie a voulu remplacer le mot égalité par complémentarité dans la Constitution, ça veut tout dire. Et des salafistes et des Frères musulmans en Egypte qui veulent abaisser l’âge du mariage, décriminaliser l’excision, limiter le droit au divorce pour les femmes…

MV : Est-ce que les femmes laïques, féministes, ressentent elles-mêmes cet enjeu comme étant au cœur de la régression actuelle ?

DB : Oui, en Tunisie, on le mesure vraiment, car s’il y a un pays arabe où les femmes sont allées aussi loin dans l’émancipation, c’est bien là-bas. Et s’il y a un pays où elles ont quelque chose à perdre, c’est bien en Tunisie. Il est important de parler des tentatives de recul du législatif, mais je tiens aussi à souligner l’état d’esprit qui les précède. En Tunisie, il existe une violence physique, par exemple contre les femmes qui s’habillent de manière « inappropriée », qui « ne sont pas à leur place » parce qu’elles sont dans l’espace public tard le soir, ou dans des lieux qu’on juge réservés aux hommes. Il y a une ambiance très lourde, des pressions, des menaces, une violence. Il y a eu cette femme arrêtée avec son compagnon, violée par des policiers qui ont porté plainte contre elle. Ce qui se joue, c’est non seulement une pression politique, mais en même temps une instrumentalisation du pouvoir judiciaire et du pouvoir policier de façon à museler les femmes, à les bâillonner, à les éjecter de la scène publique.

MV : Y a-t-il un espoir de regroupement dans un parti de tous ces opposants, partisans de la laïcité?

DB : Oui, bien sûr, on sent un très fort mouvement de réaction par rapport à cette volonté de régression et d’islamisation, mais les démocrates dans le monde arabe et musulman sont divisés entre deux grandes tendances, celle qui veut une rupture totale avec les islamistes considérés comme non-intégrables dans le jeu politique, et ceux qui estiment que les islamistes sont un courant politique parmi d’autres et qu’il faut faire avec.

MV : Quelle est votre explication des grandes victoires électorales des islamistes après tant d’années de dictature ?

DB : Il faut entrer dans la complexité de ces sociétés. Je dirais brièvement que les Frères musulmans étaient la force politique la plus organisée, la plus financée, celle qui depuis les années 30 s’est constitué un réseau à l’échelle internationale. Elle fonctionne aujourd’hui comme une organisation moderne, avec des représentants à l’étranger et des Etats qui les reçoivent, et suffisamment d’argent pour arroser tout le monde. Lors des élections tunisiennes, par exemple, les Frères frappaient aux portes, donnaient des denrées alimentaires, offraient le mouton de l’Aïd à des familles entières. En Egypte, c’est le même scénario. Et autant eux avancent soudés, autant les démocrates sont éparpillés, ils n’ont pas eu la chance de travailler la société au corps pendant des années et des années comme les Frères musulmans. Et ceux-ci jouissent de la complicité de beaucoup d’Etats occidentaux qui s’imaginent que l’islam politique est enraciné dans les peuples arabes et musulmans et qu’il n’y a pas de salut possible hors de cette mouvance politique.

MV : Il y a beaucoup de probabilités, malgré l’aide de l’Occident, que l’Egypte s’effondre économiquement. Pensez-vous qu’alors, les forces progressistes et laïques auraient une chance ?

DB : Les islamistes ont déjà perdu un pourcentage important de l’électorat entre les législatives et les présidentielles. Ils démontrent jour après jour leur incapacité à gérer le pays et à régler les problèmes. J’ai rencontré des Egyptiens de différents milieux qui les abreuvent de reproches. Il existe une critique acerbe aussi de la part des petites gens. Leur victoire a mis à nu leur incapacité à gérer le pays et montré leur obsession du pouvoir pour le pouvoir. La crise est là et les manifs n’ont jamais cessé depuis plus de deux ans, donc ce gouvernement est sous surveillance, ceux qui ont défait Moubarak ne lui ont pas donné carte blanche. L’Egypte est à genoux, mais je pense que son effondrement ne servirait personne.

MV : On pourrait donc assister, selon vous, à un changement par le processus électoral?

DB : Oui, mais je ne suis pas très optimiste. Créer un parti, élaborer un programme politique et économique qui soit compris et digéré, entretenir des contacts avec la population, ça prend beaucoup de temps.

MV : L’avenir est-il si sombre ?

DB : Non, il y a d’autres perspectives que l’islam politique. Il n’est pas une fatalité pour ces pays, j’en suis convaincue et je me bats aussi pour ça. Pour moi, il y a deux mouvements interdépendants, l’émancipation des femmes et la séparation du pouvoir politique et du pouvoir religieux. C’est essentiel. Il faut commencer par enlever le référent religieux des constitutions.

Mireille Vallette

Article d’origine sur :

http://www.lesobservateurs.ch/2013/06/19/benhabib/

 

 

 

 

 

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