« Éloge du populisme » de Vincent Coussedière : une révolte populaire légitime

Dans son livre Éloge du populisme, Vincent Coussedière propose une analyse à nouveaux frais de ce que recouvre le vocable « populisme », analyse des plus utile politiquement.

Le terme de populisme est polysémique, il recouvre des formes variées. Malgré tout, on peut distinguer une certaine unité du phénomène.

D’abord, et particulièrement en Europe, on peut relever un point commun aux mouvements de ce type : le refus de l’immigration de peuplement, de la contre-colonisation massive Sud-Nord, et le rejet de l’islamisation intolérable des pays européens qui en découle.

De façon plus complexe, on peut y repérer une sorte de creuset transcendant les clivages sociaux ou politiques « traditionnels », creuset façonné par les réactions multiples, non encore pleinement conscientes ni tout à fait articulées, à la « mondialisation » et à ses conséquences destructrices sur l’ethos des peuples à travers le social et l’économique.

Un refus du post-humanisme globalisé exclusivement technique et marchand qui réveille conjointement la conscience culturelle et la conscience politique, en remettant en jeu la question de la « gouvernance », comme on dit aujourd’hui, et bien au-delà celle du destin des peuples et des civilisations.

C’est une résistance vitale et essentiellement politique.

Cependant, « populisme » est devenu un leitmotiv dans la bouche des autorisés de parole du complexe clérico-médiatique pour parler peu ou prou du peuple, connotation péjorative et intellectuellement méprisante à la clef.

C’est que le peuple renâcle à sa disparition politique, et à sa disparition tout court.

Pire : il ne se laisse pas totalement berner par les idéaux si merveilleux qu’on lui ressasse à longueur de temps pour lui faire gober l’opération : l’antiracisme controuvé, le multi-culturalisme et son fabuleux « vivrensemble », l’européisme et son corollaire le mondialisme, l’écologisme fondamentaliste, le paritarisme et l’égalitisme forcenés, le révisionnisme historique et le relativisme à sens unique, et tant d’autres calembredaines, contradictions  logiques, délires, désarrimage de tout réel, qui font les délices de nos idéologues enragés et béats d’admiration devant leurs inventions.

Le peuple est décevant : il se rebiffe, il est populiste ! On a donc bien raison de tout faire pour en changer, ou mieux : pour ne plus avoir de peuple à considérer.

À cet égard gauchistes libertariens et technocrates sont des « alliés objectifs » : les uns, soixante-huitards et leur descendance, n’ont pas digéré que ce peuple ait été incapable de faire la révolution qu’ils rêvaient de diriger et le lui font payer avec tout leur dédain, les autres entendent bien que la « gouvernance » techno-économique du Marché s’impose à tous, mondialement, sans plus de politique. Soi-mêmisme et oligarchie progressent de concert. Au prix de la « défaite de la pensée » comme du politique, donc au détriment total du peuple et de la société.

Car, comme le rappelle à juste titre V. Coussedière : « Il n’y a pas de politique sans peuple, ni de peuple sans politique. (…) Le peuple est une réalité vivante dont l’être-ensemble est politique ».

Cela dit, le peuple n’a jamais « produit » lui-même son idéologie politique, ce que le terme « populisme » suppose. Au passage : le populisme n’est pas la démagogie, laquelle est une réalité indépendante, consubstantielle à la démocratie elle-même, depuis l’origine : « L’irruption du démagogue sur la scène publique n’est cependant pas la cause du populisme mais sa conséquence ». Salutaire remise à l’endroit !

En vérité : « Le populisme est un moment de crise de l’être-ensemble d’un peuple ».

« Le populisme est donc le moment où l’essence du politique est encore abritée par le peuple ». Il est l’errance de l’être politique du peuple, désemparé de se voir impuissant au moment où il faudrait agir collectivement de façon décisive, au regard des crises qui de tous côtés convergent et nous menacent vitalement. En réalité : « Il y a beaucoup plus de mémoire du politique dans le populisme du peuple que dans le mépris des experts pour ce même populisme ». Au point que c’est peut-être là que git notre ultime ressource, notre ultime possibilité d’avenir.

En l’occurrence : « Le populisme n’est pas uniquement une réaction à la perte de la capacité du peuple, il est aussi une réaction à la destruction de son être social, fondement de sa capacité politique ».

C’est ici qu’intervient le cœur du livre : l’être-ensemble « pré-politique » d’un peuple, c’est sa sociabilité. Un peuple vit des relations sociales des individus qui le composent. Il n’y a pas de solution de continuité du rapport simple de voisinage à celui des différents rôles au sein de la société, du geste quotidien à la culture, de la civilité à la civilisation d’un pays.

Cette sociabilité suppose toujours un sentiment d’appartenance communautaire, de  communauté de destin, de correspondance « civilisationnelle » : « La sociabilité naît de la similitude, de la ressemblance entre amis ».

Or : « Cette importance de la similitude condition de la sociabilité est aujourd’hui l’objet d’un véritable tabou et d’un refoulement collectif. C’est parce qu’on confond la similitude avec l’Identité qu’on refuse d’en penser l’importance politique. ».

Le distinguo entre « identité » et « similitude », le fourvoiement sur le thème de « l’identité » (qu’il n’y a pas à proprement parler, qu’il n’y a jamais eu) en lieu et place de la similitude (qui renvoie à la question essentielle de l’origine — qui est ce qui toujours nous devance), ces considérations font l’objet d’importants développements  dans ce livre, et elles sont de premier ordre quant à la réflexion politique à mener aujourd’hui.

Il faut donc « repenser la sociabilité politique du peuple ». En effet, la sociabilité, comme tout le reste, a été progressivement absolutisé en même temps que réifié : « La sociabilité n’est plus le produit des individus, de leurs actions, de leurs capacité d’agir pour l’autre ou avec l’autre, elle devient une substance, le social, ou une marchandise, le sociétal. Au lieu que la sociabilité non politique soit le fondement de la politique, on attend que la politique qu’elle fonde ou refonde le lien social. Faire de l’Etat le producteur du social lui-même est incohérent avec une vision purement politique et artificialiste du peuple. La politique, à travers la politique sociale, doit imprégner toutes les relations humaines, pour créer de toutes pièces des solidarités qui n’existent pas, puisque le peuple lui-même n’existe pas. »

V. Coussedière fait alors appel aux travaux d’un sociologue à part, G. Tarde, qui montre qu’il n’y a rapport social ou sociabilité que s’il y a effort d’imitation. Le contrat peut seulement alors s’installer : « Ce n’est pas un droit commun qui fonde la similitude du peuple, mais c’est une certaine similitude du peuple qui permet à un droit commun de s’établir. ». L’assimilation (assimiler, c’est rendre similaire) est donc la seule solution pour tout apport humain extérieur, laquelle assimilation ne se peut donc concevoir que pour des individus, pas pour des masses, dans la durée, et cela plus ou moins selon l’éloignement culturel et civilisationnel qu’ils ont au peuple qu’ils veulent intégrer.

Ces éléments de fond se retrouvent sur un plan politique plus superficiel : le « populisme » est aujourd’hui une réaction à la crise profonde de la démocratie représentative, dénoncée en France à longueur de scrutin (abstentions, votes blancs, votes nuls, etc.). F. Hollande est le plus mal élu des présidents de la Vème République, il n’a rassemblé que 39 % des inscrits et 48,6 % des votants (ne parlons pas des législatives !).

« La fracture n’est plus tant entre la gauche et la droite qu’entre les classes dominantes, indifféremment de droite ou de gauche, et les classes populaires ». (Christophe Guilluy, Fractures françaises). C’est pourquoi le populisme est attaqué à gauche comme à droite, mais aussi pourquoi gauche comme droite sont au fond scindées en deux, malgré la logique des appareils et la course aux postes et aux prébendes qu’ils structurent, dans le cadre d’un jeu politique « officiel » qui maintient fictivement deux blocs « majoritaires ».

La fracture n’est pas entre un « peuple de gauche », celui que je côtoie du côté de Notre-Dame des Landes, et un « peuple de droite », celui que je côtoie dans les manifestations contre le prétendu « mariage pour tous » : ces deux là se cherchent à tâtons, recherchent leur unité première pour se retrouver et se défendre comme peuple, comme pays — malgré l’aveuglement volontaire et acharné de la classe médiatico-politique et leur incessante propagande, et malgré l’exploitation de cette situation par les démagogues.

Cette jonction est au cœur du « populisme », qui n’est rien d’idéologique.

Le populisme n’est pas un « parti » mais un rassemblement possible ; il n’est pas un programme :  il est un appel, une attente.

C’est à défaut que ceux qu’il touche se rabattent, partiellement et sans satisfaction réelle, sur les démagogues qui flairent ce potentiel, mais qui ne peuvent que le mal représenter, et le trahir.

La ligne de fracture profonde est bien entre la caste des tenants de la « mondialisation » et le désir du peuple de recouvrer une souveraineté légitime, à travers la restauration du politique à tous les échelons, à commencer par le pivot de tous : la nation, soit précisément ce que la « globalization » cherche à ruiner et faire disparaître à toute force. En même temps que le peuple, comme par hasard… Avec toute la puissance du « système », et l’aide des idiots utiles de toutes les variantes du totalitarisme mondialisé qui s’annonce.

Nous assistons à une course-poursuite terrible entre la liquidation des nations et des peuples et la prise de conscience collective nécessaire à la reprise en main de leur destin par ces derniers.

Le livre développe et approfondit ces idées, il analyse l’histoire de la décomposition politique du peuple français au cours des dernières décennies, et il débouche sur une sorte de prospective politique : il est plus riche que ce que les extraits cités et les indications faites ici ne l’indiquent. J’invite chacun à se faire son idée en le lisant.

Le populisme est gros d’une révolte. Il lui manque un débouché politique, non démagogique, issu de ses rangs. Si cette résistance trouve à s’unifier largement et à s’organiser, si une parole politique et le peuple se trouvent, alors ce sera une révolution, une révolution conservatrice d’un genre inédit. Populaire, elle régénèrera les élites, de la base au sommet de la société, contre tous les parvenus. Réconciliatrice, elle refondera un futur digne du passé. Sur le mode de la reprise, elle réorientera le destin du pays.

Didier Bourjon


Derniers articles du même auteur :



Ce contenu a été publié dans A LIRE A VOIR. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.