« Immigration game » et « The last face » : le pouvoir à coups de poing

Publié le 18 mai 2017 - par - 4 commentaires - 809 vues
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Tourné avec des moyens apparemment très réduits, le film allemand Immigration Game, de Krystof Zlatnik (2017), nous introduit dans un Berlin de science fiction, théâtre d’un jeu de téléréalité fictif « Immigration Game ». Dans une Europe dont tous les pays refusent d’accueillir les immigrés musulmans, seule l’Allemagne a relevé ce défi, mais dans le cadre de ce jeu : le migrant, largué par la police dans un terrain vague, peut gagner la citoyenneté allemande en parvenant à Alexander Platz, mais en s’exposant à d’éventuelles attaques meurtrières. Les « chasseurs » dont ces migrants sont la proie pouvant devenir de véritables stars télévisuelles. Un Allemand du sang peut néanmoins devenir la cible des « chasseurs », s’il enfreint la loi en aidant les immigrés traqués. C’est ce que fait, malgré lui ou peu s’en faut, le héros blond, pourvu de toutes les qualités.

Je ne m’attarderai pas sur les finesses conceptuelles du scénario, desservi par la pauvreté de la réalisation du film. Ce dernier vise apparemment à gagner le spectateur à la cause des migrants, présentés comme de pitoyables victimes de la barbarie occidentale. Ce scénario est exemplaire d’une idéologie très contemporaine, qui concerne bien d’autres questions que celle des migrants. On peut rire d’une séquence de lutte, où la caméra n’a pas évité le passage extrêmement rapide de deux femmes voilées : simple hasard du tournage ? Ou bien une référence éclair au succès des candidats à la nationalité allemande, qui ne serait plus distincte de la nationalité d’origine de ces ombres drapées ? Le vice de ce scénario (une qualité, pour certains ?) réside justement dans le brouillage du sens qui, en dépit du clivage apparent des poursuivis et des poursuivants, vise à dissoudre la notion même de l’immigration. On peut y voir un effet de la « déconstruction » qui sévit dans les sphères intellectuelles de notre époque, objet de critiques pas assez méditées…

Le comportement des « chasseurs » ne diffère pas toujours de celui de leurs proies, souvent capables d’une lutte à mort. Le plus mystérieux d’entre eux, quand on lui arrache son masque, est lui-même un musulman ! Mais il s’agit moins de manifester l’ambiguïté de l’être, commune à tous les hommes, que d’entretenir une confusion du sens qui est le meilleur moyen de faire accepter les migrants dans l’Europe réelle d’aujourd’hui.

Les coups portés aux « chasseurs » par les migrants les plus forts, réjouissent sans doute le spectateur du film, ému par la cause des immigrés. Même si les coups reçus par ces derniers sont filmés avec un (même) sadisme auquel adhèrent sans doute secrètement les spectateurs. La justesse de cette rétribution tend à brouiller la différence des Allemands de souche et des immigrés, égaux dans cette violence réciproque qui, au-delà de l’action filmée, manifeste le fondement nouveau de notre société.
La première attaque essuyée par le héros, quand il essaie de défendre la victime de chasseurs en déroute, entraîne la mort de l’un d’entre eux : un jeune homme d’origine asiatique, particulièrement agressif, dont les amis n’auront de cesse de venger la mort. Cet enfant d’immigrés est sans doute, dans le monde évoqué dans ce film, un cas d’insertion réussi. Sa mort (quasi accidentelle : le sens fuit en toute occasion) est pourtant un déni de cette réussite. Le sadisme de la caméra, qui se prononce dans les coups mortels encaissés par les migrants, manifeste en fait le sadomasochisme de la pensée européenne, encline à un effacement des différences, dont René Girard a montré qu’il était porteur de violence. Ce film est d’ailleurs une image parmi d’autres, de la « pathologie irrationnelle » dont parle Shmuel Trigano à propos du point de vue de l’Europe d’aujourd’hui sur l’immigration.

Parmi les migrants candidats au jeu « Immigration Game », une syrienne intrépide, véritable super-woman, se révèle être une tueuse experte. Elle se substituera d’ailleurs à la fiancée brune mais allemande du héros, assassinée par des chasseurs après avoir tué l’un d’entre eux. Cette situation où un allemand de souche est poignardé par une concitoyenne peut évoquer formes intestines du terrorisme islamique. (On peut supposer que les migrants du film ont fui ce fléau.) Elle exprime d’abord les tensions internes de la société contemporaine, tensions qui trouveraient un remède illusoire, selon l’idéologie véhiculée par ce film, dans l’insertion des immigrés.

La « parité » à tout va exigeait ce personnage de la syrienne, dont rien n’explique le pouvoir combatif, qui la rend sans doute désirable pour les spectateurs du film. Il est vrai que le héros blond et la syrienne, dans la séquence ultime, sont devenus eux-mêmes de célèbres « chasseurs ». Cette instabilité des rôles est d’abord une leçon attendue sur la perversion occasionnée en tout être par une pratique obligée de la violence (dans l’autodéfense). Mais ce retournement est un des moyens par lesquels le scénario brouille les cartes en dynamitant l’essence même de l’immigration, devenue une notion sans contenu.

On aurait tort de s’en réjouir. Le film témoigne malgré lui de la barbarie généralisée (si multiple et complexe dans ses formes), conséquence probable d’un effacement des différences individuelles. Cet effacement est paradoxalement encouragé par divers moyens, y compris l’idée si répandue aujourd’hui d’une insertion massive des migrants, fussent-ils pacifiques (la pugnacité de la syrienne en fait douter, même si d’autres figures féminines sont plus conforme à notre idée de la femme musulmane).
Rien d’ailleurs ne singularise la culture des immigrés de ce film : ni coutume, ni ancrage religieux, à peine leur costume (la syrienne est vêtue comme une occidentale sportive). Cette ellipse favorise l’idée que nous sommes tous des immigrés potentiels. Ce fait pourrait se confirmer dans la société que prépare cet effacement des différences, au-delà des problèmes qui inspire ce scénario. Comme si la venue des migrants était, en particulier pour l’Allemagne, le moyen de catalyser un égalitarisme dont maints penseurs autrefois ont pressenti le caractère délétère.

On peut tirer une leçon analogue du film bien plus raffiné The last face de Sean Penn (2016), leçon qui ne coïncide sans doute pas avec les intentions de ce réalisateur engagé. — Jusqu’à l’absurdité : on connaît ses goûts pour un cinéma purement sociétal, critère selon lui de la « pure magie » de l’art cinématographique. La magie est donc devenue ce qu’elle n’est pas ; exemple parmi tant d’autres de la perte du sens dont je parlais. Pour lui aussi, le fantôme des migrants potentiels est une arme, pour l’entreprise de déconstruction (ou de destruction) dénoncée par Trigano. La violence de cette idéologie nouvelle ne fait que se trahir comme telle dans celles que subissent les Africains filmés dans The last Face. Ce film retrace les efforts d’un médecin humanitaire, égaré dans un Libéria déchiré par une guerre intestine, où il est accompagné par une belle collègue blonde, femme de tête et risque tout. Les violences (guerrières ou chirurgicales) qui déchirent la peau des Noirs, révèlent le sadisme profond de ce réalisateur : pas celui qu’il ne ressent sans doute pas pour ces victimes ! mais celui qui vise les différences sociales, conspuées aujourd’hui dans l’idéologie dont ce cinéaste est le fleuron. Le viol (seulement évoqué) d’une jeune Africaine par ses pareils, son utérus déchiré « jusqu’à l’anus », me semble être une image du travail de sape qui est celui de Penn, au nom bien porté. Non que les victimes réelles de ce désastre ne méritent pas la pitié, mais l’imagination de Penn les assujettit, dans une relative inconscience, à une vision du monde favorisant une réduction de l’être, une violence dont les violences filmées dans The last Face ne seraient que l’image anticipée ou du moins l’allégorie. L’étreinte de Noirs par les deux Blancs esquive d’ailleurs le problème de ces luttes intestines

Lors de la naissance d’un bébé noir, sauvé de la mort avec sa mère, cette dernière disparaît du champ de la caméra, au profit du visage extatique du héros et de sa partenaire, filmés comme les vrais parents du bébé. (Je n’aurai pas la lourdeur de souligner le message politique véhiculé par cette séquence.) Tel qu’il est filmé, l’enfantement s’apparente aux plaies mortelles qui déchirent les chairs noires, dans d’autres séquences. Certes, des intentions généreuses suggèrent l’union des deux ethnies, dans la vie comme dans la mort. La négation de leur différence est un des traits de la pensée moderne. Mais cette négation simultanée des deux races, une différence dont Penn ignore le sens métaphysique (dégagé autrefois par Frithjof Schuon dans Castes et Races), cette négation peut apparaître comme une violence, qui se révèle ou se trahit comme telle dans les violences filmées. Mais le spectateur commun risque de ne pas percevoir ce stratagème inconscient, typique de la confusion qui est la marque de notre époque.

Cette confusion prend des formes insidieuses, dans les commentaires insultants de mon article publié dans Riposte Laïque, sur une affiche pour les jeux olympiques de 2024. J’admets parfaitement que des Noirs ou des immigrés, récents ou pas, triomphent dans ces jeux. Ma réserve concerne l’image de Paris, fourbie par l’annonceur, qui donne à la cité phare les traits de ces champions méritants, mais dont l’ethnie, pour le quidam regardant cette affiche, escamote l’identité de Paris. Tous les parisiens ne sont pas blancs, et j’en suis bien content. Mais l’affiche est sans merci pour les Blancs, malgré ses variantes où l’équilibre des deux races est superposé à celui de la parité. La notion d’ethnie vole en éclats de nos jours, comme en témoignent les deux films commentés plus haut. Mais alors pourquoi cette image exotique de Paris dans cette campagne publicitaire ? Si victoire il y a, ce serait celle des métis sur les Blancs, un peu comme la victoire de la naissance du bébé Noir dans The last face, à travers laquelle les deux médecins blancs ne se reconnaissent plus tels, dans une substitution implicite, qui n’est pas si favorable à l’accouchée (morte ou vivante, là n’est pas l’important dans cette séquence).
On objectera que l’idée de cette victoire n’est que le reflet du vice de mon esprit ? Autre brouillement de cartes, l’affiche du prochain concours de « slam ». Le poing noir érigé, porteur d’une plume sanglante, rappelle celui du black power. N’importe, poésie oblige, ce point paraît bien figurer la lettre manquante, avec laquelle triomphe le mot ISLAM, dont le pouvoir d’absorption à l’égard de la culture française est iconisé par cette image. Le sens de cette mainmise transparaît dans le contraste du poing noir et de la plume, certes rouge…

Plutôt que de m’attarder sur une définition du « slam », je terminerai ces notes avec une autre affiche, de théâtre celle-là : l’adaptation de l’Iliade par Luca Giacomoni, à partir d’un texte de A. Barrico. Ce spectacle (que je n’ai pas vu) se singularise par le statut des acteurs : des prisonniers (au centre pénitentiaire de Meaux), présentés comme des champions de la réinsertion. Le problème est moins dans ce casting, qui explique le succès considérable de la pièce, que dans le détournement du chef d’œuvre d’Homère, assaisonné par ce réalisateur d’une idéologie qui est aux antipodes de la pensée grecque ancienne (le « Nombre et l’Harmonie », comme dit Rimbaud, autre victime de ces détournements caractéristiques de notre époque).

J’ai assisté il y a quelques années à une représentation similaire mais jouée par des acteurs professionnels, et dans le même théâtre Paris Villette. L’Odyssée se voyait mimée par le vagabondage de migrants maritimes très contemporains. Cette Iliade théâtrale de 2017 est en fait d’une série théâtrale de dix représentations indépendantes. Le titre de l’une d’elle, « Brûler les navires », en résume tout l’esprit. Les détails clefs du mythe homérique sont adaptés à l’incendie des voitures, devenu la manifestation de la vitalité des grandes villes françaises. Le réalisateur justifie d’ailleurs ainsi le choix de ses acteurs : « des hommes qui – par leur visage et leur corps – incarnaient à mes yeux les héros et les rois du mythe grec. » Soit. Mais ce projet théâtral, malgré ses prétentions à acclimater Homère à notre époque, est surtout le moyen d’héroïser les suppôts de la violence qui hantent nos villes. Si la carrière théâtrale pourrait sauver certains d’entre eux, le poing levé de ces acteurs sur l’affiche, comme sur l’affiche du Slam 2017, est le déni de cette perspective.

Parlant de « l’ambivalence contenue dans le mot guerre, un mouvement de bascule entre l’absurdité du geste et sa nécessité », Giacomoni exprime tout de la confusion des valeurs dont il se fait le chantre, un mouvement de bascule, qui ne sera pas fatal qu’à Homère. Je m’inquiète moins de la réputation d’Homère que du sens prophétique de la simple affiche (objet d’un véritable culte, on ne la trouve plus sur le net). Le poing levé sur l’affiche est certes coupé au cadrage, et c’est celui d’une femme. Mais puisqu’il s’agit d’Homère, cette édulcoration du symbolisme du poing ne serait qu’une ruse, apparentée à celle du cheval de Troie. A côté de cette femme, une silhouette masculine n’a rien d’inquiétant. Mais le parallélisme de leurs membres indistincts peut donner l’idée, à laquelle n’a pas songé le photographe, de la vision d’un quadrupède, vu de dessous : le ventre du fameux cheval ? Plus sérieusement, cette image atténue, jusque dans ses tons roses, le danger phallique d’un certain pouvoir, qui prend le masque du slam et qui, dans un paradoxe si banalisé qu’il n’en est plus un, est assimilé à la féminité sur cette affiche. Et le titre « ILIADE » recouvre le ventre de la femme au poing levé. Comme si le triomphe de l’islam se préparait dans le ventre des femmes…

Michel Arouimi

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Intéressant. Un détournement de la trilogie et du film à succès Hunger Games au profit de la cause islamo-migratoire. Décidément tous les moyens sont bons et surtout les bonnes vieilles recettes : cibler les jeunes avec un maximum de manichéisme et un minimum de pensée critique…on peut faire confiance aux allemands en matière d’endoctrinement !

Qu’est-il arrivé à Riposte laïque? Je ne m’y sens plus vraiment chez moi.

Quoi, le niveau du texte est trop élevé pour vous ? Parce qu’hormis ce point (et je ne vois guère en quoi on pourrait le reprocher à RL), je ne vois guère en quoi il détonne des autres articles…

Disons que tout le monde ici n’a pas fait des études de cinéma et des UV d’écriture filmique ;-) ce qui rend l’article intéressant, mais pour « initiés »..

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