La laïcité falsifiée, de Bauberot, du pain béni halal pour les adversaires de notre modèle laïque

L’historien et sociologue de la laïcité, Jean Baubérot vient de faire paraître un nouvel ouvrage, « La laïcité falsifiée ». Par ce titre, il participe au jeu de l’adjectivation de la laïcité, cette obsession consistant à vouloir absolument joindre un adjectif au concept de laïcité : plurielle, ouverte, positive, raisonnable, raisonnée, etc. Ceux qui pratiquent ce jeu s’avèrent en général être des déserteurs du combat laïque, prêts à toutes les compromissions face aux empiètements religieux sur la voie publique.

Cette laïcité « falsifiée » serait  « la nouvelle laïcité » selon Jean Baubérot. Il emprunte ce terme à l’actuel ministre des Finances, François Baroin, qui avait remis en 2003 à Jean-Pierre Raffarin, alors premier ministre, un rapport intitulé « Pour une nouvelle laïcité ». Dans un contexte social totalement différent de celui de 1905, il était extrêmement regrettable de parler de nouvelle laïcité. Car si le cadre de vie était nouveau, la laïcité ne devait pas l’être.

L’adjectif « nouveau » n’était requis que pour mieux nous préparer à avaler des couleuvres, comme à chaque fois que l’on adjective la laïcité. Et effectivement, Jean Baubérot  a raison de nous montrer l’instrumentalisation de la laïcité effectuée par le président Sarkozy, dont « la « nouvelle laïcité » privilégie les « racines », comme en témoignent ses discours, alors que la laïcité historique se réclamait, elle, du progrès » (1). A propos de cette laïcité utilisée par le chanoine Sarkozy, Jean Baubérot parle de catho-laïcité.

Ce sera là notre seul point d’accord. Car tout le reste de son raisonnement est aberrant. Ainsi Jean Baubérot perçoit dans les lois de 2004, interdisant le port de signes religieux ostensibles dans les établissements scolaires français, et de 2010 interdisant la burqa, des caractéristiques de cette « nouvelle laïcité ». A l’entendre professer doctement auprès de ces soutiens religieux Saphirnews, oumma.com, La Croix, ou de la gauche islamophile comme L’Humanité, cette laïcité atrophierait l’égalité des droits et la liberté de conscience des individus (2). Les musulmans buvant du petit lait lorsqu’il précise que c’est une laïcité utilisée contre l’islam.

Dans un entretien à L’Humanité (1), Jean Baubérot nous révèle sa vision illusoire de la laïcité : « celle-ci ne passera jamais par des mesures d’interdiction. C’est par la liberté que la laïcité s’impose aux religions, et pas l’inverse. » ; il oublie pourtant que la loi de 1905 comporte un certain nombre d’interdictions. Aurait-il la naïveté de penser que si l’Église catholique n’avait pas été contrainte, elle aurait sagement intégré d’elle-même ses quartiers cultuels ?

Jean Baubérot face aux charmes de l'exhibition religieuse *

Son autre erreur est de réduire la laïcité à « la neutralité de la puissance publique avec la loi Jules Ferry, et la séparation des Églises et de l’État avec la loi de 1905 », comme il l’explique dans un autre entretien au Monde des religions (3). En conséquence, ce laïque mou considère ceux qui ont la volonté de voir en la laïcité autre chose que cette dimension juridique restreinte comme des adeptes d’une « laïcité falsifiée ».

Il appelle cette laïcité ramenée à une simple dimension juridique la « laïcité historique ». Or il commet là une grave erreur lacunaire. A notre époque où se développe de plus en plus l’histoire des mentalités, Jean Baubérot fait s’évanouir dans les vapeurs de l’histoire toute une mentalité combattante de la laïcité. C’est cet esprit militant qui s’est fortifié progressivement au cours de plusieurs siècles qui a permis d’obtenir les résultats des lois Ferry et de 1905. Et si la sécularisation s’est poursuivie durant le XX° siècle, c’est grâce aux efforts non comptés des militants laïques qui ont exercé une pression sur les Églises et leurs croyants.

C’est cet état d’esprit laïque impulsé entre autres par nos maîtres d’école qui a permis à des enfants, pourtant éduqués en même temps dans des familles croyantes, de pouvoir s’émanciper d’une toute puissance cléricale. Même si on peut concéder également un processus interne évolutif de l’Église catholique, la pression que cette dernière subit facilita celui-ci.

Ainsi la laïcité, c’est aussi le maintien dans nos mémoires des combats effectués pour empêcher les concurrences religieuses, facteurs des guerres de religion du XVI° siècle. Même si nous ne connaissons pas forcément leurs idées, nous sommes redevables des penseurs Michel de l’Hôpital, Montaigne et Jean Bodin qui mettent au point une théorie de la souveraineté plaçant l’État à l’abri des emprises féodales et cléricales. Bodin, dans « les Six livres de la République », délimite un espace public neutre à l’égard des religions. La circulation de cette pensée facilitera l’instauration de l’édit de Nantes.

Même si nous ne sommes pas pour la plupart des libertins, notre inconscient est marqué par le libertinage qui a affirmé l’autonomie morale de l’homme face à l’autorité religieuse, ce qui a amené les individus à se déclarer indépendants de toute contrainte religieuse ou moraliste, établie par l’Église. Ainsi de jeunes aristocrates érudits profitent des plaisirs. Athées, débauchés et aimant le luxe, ils publient textes satyriques ou érotiques de façon anonyme. Parmi eux, Théophile de Viau, le poète le plus lu de tout le XVIIe siècle. Citons aussi la courtisane, femme d’esprit, Ninon de Lenclos, précurseur de la femme libre et indépendante.                                                                  

A la suite les pensées des Lumières se développent pour écraser l’infâme. La révolution française de 1789 s’effectue contre le roi et la noblesse en premier lieu ; mais devant le soutien apporté à ceux-ci par une grande partie du clergé, les révolutionnaires entreprennent un combat anticlérical momentanément atténué par le Concordat de 1801. Cela n’empêchera pas le combat culturel des anticléricaux de se poursuivre tout au long du XIX° siècle, parfois de façon très tendue, parfois de façon plus souple, comme Marcel Pagnol a pu nous le dépeindre dans « La gloire de mon père ».

Cela n’a pas fait disparaître totalement l’influence du christianisme, mais elle s’est néanmoins fortement amoindrie, sous les coups de boutoir portés par le combat laïque. A tel point que la plupart des chrétiens français ont aujourd’hui intégré l’idée de la laïcité à la française. Ainsi M. Baubérot, la laïcité n’est pas que juridique, mais elle est aussi et avant tout culturelle et identitaire. Notre identité française est imprégnée de cette lutte laïque séculaire. Et c’est le rôle de la République que de la transmettre à ses enfants et aux nouveaux immigrants pour leur donner le code de fonctionnement de notre société. Il ne s’agit cependant pas de l’appliquer comme si c’était une tradition, une coutume à perpétuer automatiquement, ce qui serait moutonnier, mais parce qu’elle est facteur de progrès.

C’est pourquoi et là aussi vous ne l’avez pas compris, il n’est pas insolite de demander au Haut Conseil à l’Intégration (HCI) de faire des propositions en matière de laïcité. Cela fait partie de sa tâche que de réfléchir sur les moyens de faciliter l’intégration à des populations arrivantes, pour lesquelles la laïcité n’a rien d’évidente. Contrairement à ce que vous dites, cela ne signifie pas « symboliquement que la laïcité s’applique d’abord aux immigrés et descendants d’immigrés, et pas à tous les citoyens. » (3)

C’était aussi la volonté des laïques de combattre culturellement l’emprise publique religieuse. Et c’est dans ce prolongement que, comme vous l’exprimez avec regret, « depuis 1989, la tendance est de réduire la laïcité à la visibilité de la religion dans l’espace public et à une neutralité qui ne s’applique plus seulement à l’État mais aussi aux individus, ou en tout cas à certains d’entre eux ». Aucune falsification de la laïcité ne s’exprime là, bien au contraire.

1989, vous savez, c’est l’apparition de cette volonté de faire réapparaître des symboles religieux dans des établissements scolaire publics pour la 1ère fois depuis les deux circulaires de Jean Zay en 1936 et 1937 qui interdisent des propagandes politique et confessionnelle ainsi que les signes religieux et politiques ostentatoires dans les établissements scolaires français. Et cette volonté fut islamique. Il ne faut pas y voir un acharnement stigmatisant contre l’islam, mais une riposte laïque à des entraves qui, curieusement pour leur écrasante majorité, proviennent d’une initiative islamique. Dans les décennies précédentes, les problèmes d’affichages ostentatoires avaient disparu.

Contrairement à ce que M. Baubérot affirme, l’État n’a pas plus envie d’afficher un athéisme. Il n’a pas l’intention de nuire à la liberté de conscience ; simplement comme l’a rappelé le HCI, dans la lignée de l’esprit laïque français, la liberté de conscience, incluant bien entendu la liberté religieuse, ne doit pas être confondue avec la liberté d’expression religieuse qui, elle, ne saurait être absolue ». En effet cette liberté d’expression religieuse est restreinte par la laïcité « valeur constitutionnelle supérieure à celle des lois » et donc générale.

A ce titre, l’augmentation régulière du nombre de femmes enfoulardées sur la voie publique révèle l’insuffisance de la loi de 1905. L’anticléricalisme d’antan triomphant de l’emprise catholique sur la société, les législateurs n’eurent pas la préoccupation de proscrire totalement sur la voie publique tout signe d’expression religieuse, y compris individuelle. On a pu penser longtemps que cette magnanimité s’avérait réaliste, en constatant tout au long du XX° siècle la diminution du nombre de soutanes et la sécularisation progressive de la société. Nos concepteurs n’ayant pu prévoir la percée soudaine des foulards étendards à partir des années 90, ce fut là une grave erreur.

Mais imagine-t-on que, s’ils avaient été en 1905 confrontés à une intrusion d’un nombre élevé de fervents catholiques arborant quotidiennement  des manteaux sur lesquels auraient été brodés d’immenses croix analogues à celles que l’on trouvait sur les tuniques des croisés, ils eussent été passifs ? Et que ne dirait-on si des catholiques agissaient ainsi aujourd’hui ? Car l’actuelle intrusion massive de ces foulards étendards s’apparente bien à une manifestation prosélyte consistant à prendre possession du territoire, et on peut craindre en réaction des volontés concurrentielles d’autres religions qui estimeront que si c’est possible pour telle religion, ce doit l’être aussi pour telle autre. Pérenniser cette présence quotidienne et abondante du hijab, indicateur de l’identité islamique, marquera l’irruption d’une concurrence des religions, grand risque de discorde communautaire et ferment de guerre civile.

Dans cet esprit, l’article 28 de la loi de 1905 stipule : « Il est interdit, à l’avenir d’élever ou d’apposer aucun signe ou emblème religieux sur les monuments publics ou en quelque emplacement public que ce soit, à l’exception des édifices servant au culte, des terrains de sépulture dans les cimetières, des monuments funéraires ainsi que des musées ou expositions. » Il est regrettable cependant que nos anciens législateurs n’aient pas prévu que ces emblèmes religieux seraient mobiles à l’image des foulétendards.

Ressentir cette identité laïque, héritage des luttes laïques de nos prédécesseurs, n’est pas une « nouvelle laïcité », c’est au contraire la laïcité de nos ancêtres dont nous sommes pleinement imprégnés, celle qui a permis de s’affranchir des emprises religieuses, tout en permettant à ceux qui le souhaitent de pratiquer leur religion chez eux ou dans un édifice cultuel. Jean Baubérot, amnésique de cette conception de la laïcité, fait le jeu des sites communautaristes islamiques, à l’image de Saphirnews, qui en moins de deux semaines, a utilisé avec délectation son expression de « nouvelle laïcité » dans trois articles.

Méfions-nous également des réveils chrétiens qui pourraient survenir, profitant de cette volonté d’assoupir la laïcité. On a pu voir récemment des manifestations accompagnées d’exhibitions religieuses  dans des rues des membres catholiques de Civitas ; plus surprenante mais révélatrice est la réaction du pasteur Claude Baty, président de la Fédération protestante de France, qui dénonce une « dérive quand certains laissent entendre que la laïcité consiste à séparer la société et les religions, celles-ci étant invitées à se recroqueviller dans la sphère privée », alors que jusque-là, les protestants n’y voyaient guère d’inconvénients (4).

La pensée partiellement laïque de Jean Baubérot est donc pain béni halal pour ceux qui aspireraient à étendre leur idéologie religieuse sur l’espace public.

Jean Pavée

(1)    http://www.humanite.fr/tribunes/jean-bauberot-les-voeux-pieux-de-sarkozy-aux-autorites-religieuses-488552

(2)    http://www.saphirnews.com/Jean-Bauberot-La-nouvelle-laicite-atrophie-les-libertes-individuelles_a13831.html

(3)    http://www.lemondedesreligions.fr/entretiens/la-laicite-en-france-un-atheisme-d-etat-30-01-2012-2207_111.php

(4) http://www.liberation.fr/depeches/01012385292-loi-de-1905-dans-la-constitution-des-religions-monotheistes-inquietes

* la photo de Jean Baubérot a été prise dans un lycée à l’occasion d’une festivité de mardi-gras

 

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