Laïcité : lettre ouverte à Henri Pena-Ruiz, aussi belliqueux devant l’Eglise que lâche devant l’islam

Cher Monsieur,

Dans votre article du 13 janvier 2013, intitulé Laïcité : en finir avec le double-jeu (cf. texte ci-dessous), vous déplorez le «triste sort de la laïcité dans notre pays», laïcité dont vous dites qu’elle est sans cesse «bafouée».

Mais «bafouée» par qui ? Par la religion catholique, évidemment ! Qui donc aurait pu penser à une autre  religion ? Tout le monde sait qu’en France, il n’y a que l’Eglise qui pose problème en ce domaine, comme le montre sa volonté actuelle d’enrôler «dans des débats sur le mariage pour tous» les élèves dont elle a la charge.

Il y a là, en effet, un grand péril… heureusement dénoncé par vos soins ! Et cependant, votre dénonciation m’interpelle : pourquoi ces élèves-là n’auraient-ils pas le droit de réfléchir à la réforme fondamentale du code civil qu’est le «mariage pour tous» (1) ? Allez-vous les soustraire à la libre critique, dont vous chantez par ailleurs les louanges ?

Si vous êtes démocrate, pourquoi vous inquiétez-vous de l’orientation des débats religieux en ce domaine ? Serait-il interdit de «manifester contre ce projet» ? L’essence de la démocratie n’est-elle pas, au contraire, dans la confrontation des idées ? Un authentique démocrate peut-il encore se prétendre tel dès lors qu’il pose péremptoirement le «mariage pour tous» comme «projet émancipateur» ? Qualifier d’«émancipateur» un projet, n’est-ce pas fausser tout débat à son endroit, la moindre critique devenant ipso facto l’expression d’un «asservissement» ?

En d’autres termes, pourquoi cette «hargne» contre le catholicisme déguisée en «discussion civique» ?

Remarquez au passage la facilité avec laquelle la logique peut retourner vos arguments, en utilisant de surcroît votre langage ! Si vos propos étaient indiscutables, pareil retournement de sens serait-il possible ? En fait, le seul point indiscutable de votre article, c’est sa prétention à détenir la vérité sur l’Eglise, le mariage homosexuel et le rapport qu’entretient l’Eglise avec la laïcité, vérité hors laquelle il ne saurait y avoir que d’ignobles erreurs, n’est-ce pas ?

Pourtant, vous vous trompez, cher Monsieur, et «cela ne doit tromper personne» ! La preuve : vous qui êtes professeur de philosophie, et qui savez, par là même, qu’une des tâches de la philosophie est de délivrer les consciences de tout sommeil dogmatique, pourquoi ne donnez-vous point l’exemple en vous délivrant de la bienpensance ? Vous qui êtes le chantre français de la laïcité, qu’attendez-vous pour dire la vérité sur l’état désastreux dans lequel se trouve la loi de 1905 ? Ne vous arrive-t-il jamais de vous demander pourquoi la laïcité est sur le devant de la scène française depuis bientôt vingt-quatre ans (2), ou encore quelle est la nature et la provenance de la nouvelle composante religieuse de notre pays ?

Vous écrivez que «les responsables des écoles privées» récusent «l’enseignement laïque de la morale au nom d’un enseignement religieux de la morale». Et vous vous interrogez en ces termes : «Que vont-ils faire dans les écoles qu’ils contrôlent ? Seront-ils loyaux et fidèles à la République qui les finance ? Ou ne retiendront-ils que le caractère propre pour maintenir leur prosélytisme religieux tout en empochant l’argent public ?». N’avez-vous pas l’impression que cela s’adresse d’abord aux oulémas et autres imams qui fleurissent en France ? Que ne dénoncez-vous point les mosquées financées avec l’argent du contribuable, ou encore le port du voile, qui n’est autre qu’une discrimination sexuelle indigne de nos valeurs ? Ne sont-ce pas les incessantes avancées musulmanes qui, aujourd’hui même, déstabilisent non seulement la République, mais aussi des esprits supérieurement cultivés, dont vous faites partie ?

Car enfin, l’église catholique serait-elle la seule instance religieuse à  condamner le mariage homosexuel ? Que faites-vous de l’Eglise réformée de France, du judaïsme et de l’islam ? Vous affirmez ne pas respecter une religion «qui brûle les hérétiques ou proclame l’infériorité de la femme». Fichtre ! Les catholiques continueraient-ils à brûler les hérétiques ? N’y a-t-il pas, en revanche, une religion qui, en ce début de XXIème siècle, brûle les chrétiens et enseigne à ses disciples l’infériorité de la femme ? Cette religion n’est-elle pas implantée chez nous ? Pourquoi ne la nommez-vous point ?

Finalement, vous êtes, tout au long de votre article, en flagrant délit de lâcheté, comme c’est le cas de tant d’intellectuels et de journalistes, tous plus brillants les uns que les autres et tous également incapables d’appeler un chat un chat !

Je vous accorde, cher Monsieur, l’idée que la laïcité doit se définir comme le «cadre juridique du vivre-ensemble fondé sur des principes de droit universels». Mais sans courage intellectuel et politique, cette idée n’est qu’une coquille vide… que l’islam ne manquera pas de remplir !

Laïquement vôtre,

Maurice Vidal

(1) Cette appellation est une imposture : il s’agit, en réalité, du mariage homosexuel.

(2) Tout a vraiment commencé en septembre 1989, avec l’affaire du collège Gabriel-Havez, de Creil, où trois jeunes musulmanes ont défié les lois de la République en se présentant voilées dans leur établissement scolaire.

Texte d’Henri PENA-RUIZ

Philosophe, écrivain, ancien membre de la commission Stasi

Laïcité : en finir avec le double jeu

13 janvier 2013

Triste sort que celui de la laïcité dans notre pays. Evoquée sur un mode incantatoire, elle ne cesse d’être bafouée. En particulier dans le domaine scolaire. Le secrétaire général de l’enseignement catholique, Eric de Labarre, tente d’enrôler les élèves de ces écoles dans des débats sur le mariage pour tous, projet émancipateur programmé par les représentants du peuple. De qui se moque-t-on en prétendant que ces débats ne sont pas un appel déguisé à manifester contre ce projet ? Un enseignant de l’école publique commettant le millième de ce genre de détournement serait vertement rappelé à la déontologie laïque. Pourquoi donc cette hargne déguisée en «discussion civique» ? Parce que le mariage pour tous relativise le mariage chrétien traditionnellement hétérosexuel et tourné vers la procréation, en en faisant désormais une option libre parmi d’autres et non plus une structure obligée. La charge est lancée au nom de la «nature». Pourtant l’avènement d’une conception plus universelle de la relation entre deux êtres humains, fondée sur l’amour, le mariage pour tous, assorti de tous les droits afférents, n’est pas moins «naturel» que le mariage patriarcal traditionnel, ni moins équilibrant pour d’éventuels enfants adoptés ou nés grâce à l’assistance médicale à la procréation (AMP). L’hypocrisie, en l’occurrence, est de faire dire à la «nature» ce que la religion veut lui faire dire. On cache ainsi le prosélytisme religieux mais cela ne doit tromper personne. Le ministre de l’Education nationale a donc raison de s’indigner. Mais il ne peut éviter de remonter à la cause première de cette faute juridique enveloppée par la rhétorique jésuitique des «débats». Et cette cause, c’est la loi Debré.

La loi du 31 décembre 1959 organise le financement public d’écoles privées sous contrat tout en leur demandant d’observer la neutralité dans l’enseignement des programmes nationaux. Mais la même loi leur reconnaît un caractère propre, nom pudique et jésuitique donné à leur orientation religieuse. En guise de neutralité de l’enseignement, c’est en fait un pouvoir de prosélytisme financé sur fonds publics qui est offert. Hypocrisie, duplicité, contradiction. Autant dire que cette loi antilaïque veut marier la carpe et le lapin : la liberté de conscience des élèves et le caractère propre des écoles. Et ce, alors que l’école publique, laïque, ouverte à tous, souffre d’un manque de moyens qui tend à compromettre sa mission éducative. Où est la laïcité dans tout cela ? Et l’égalité des citoyens ? Imaginons que des libres penseurs athées demandent de l’argent public pour financer des écoles privées dont le caractère propre serait l’humanisme athée et la faculté de le promouvoir avec l’argent des contribuables croyants. Ces derniers se sentiraient trompés. «Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’on te fasse…» Pour les religieux responsables des établissements privés ainsi financés, c’est tout bénéfice. Ils ont le beurre (la faculté de prosélytisme auprès de la jeunesse) et l’argent du beurre (les fonds publics payés par des contribuables athées ou agnostiques). Ces derniers se trouvent ainsi contraints de financer la diffusion d’une foi qu’ils ne partagent pas. L’Eglise catholique vient de montrer le peu de cas qu’elle faisait de la laïcité. Elle a voulu freiner l’élévation du particulier à l’universel.

Le mariage hétéro traditionnel et sa codification juridique machiste ont été sacralisés par les trois religions du Livre quand elles ont confondu les préjugés inspirés par un patriarcat d’un autre âge et la volonté supposée éternelle de leurs dieux respectifs. L’irremplaçable mérite de la laïcité est de délivrer la loi commune de la tutelle religieuse et d’en faire un principe d’émancipation individuelle et collective, tout en laissant chacun libre de choisir son mode d’accomplissement.

On peut mesurer l’enjeu de la laïcisation du droit pour des émancipations sociétales décisives. Entre autres, la dépénalisation de l’interruption volontaire de grossesse (IVG) en 1975, la suppression de la notion de «chef de famille» des livrets de mariage (1983), la construction de formes relationnelles nouvelles comme le pacs (1999), la pénalisation des stigmatisations homophobes (2001) et enfin l’avènement du mariage pour tous. A rebours de ces progrès, l’Eglise se sert des écoles qu’elle contrôle pour empêcher l’émancipation laïque. Il y a peu, les responsables des écoles privées se sont opposés aussi à l’enseignement laïque de la morale, qu’ils récusent au nom d’un enseignement religieux de la morale. Que vont-ils faire dans les écoles qu’ils contrôlent ? Seront-ils loyaux et fidèles à la République qui les finance ? Ou ne retiendront-ils que le caractère propre pour maintenir leur prosélytisme religieux tout en empochant l’argent public ? Monsieur de Labarre a choisi. Mettant à profit la contradiction interne de la loi Debré, il exacerbe leur caractère propre… Tout en se prétendant partie prenante du service public d’éducation !

De façon très jésuitique sont choisis des éléments de langage propres à camoufler le prosélytisme. Ainsi du détournement de l’éducation sexuelle, définie sans équivoque dans les programmes nationaux de la République. Pour preuve la révision prosélyte de ces programmes, appliquée à l’ensemble du parcours scolaire : «Le projet spécifique de l’enseignement catholique attaché à la formation intégrale de la personne humaine, réfère l’éducation affective, relationnelle et sexuelle à une vision chrétienne de l’anthropologie et l’inscrit dans une éducation plus large à la relation qui concerne tout le parcours scolaire.»

Quant à la droite cléricale, dite aussi «sociale» sans doute par goût du paradoxe, elle contrefait la définition de la laïcité. «La laïcité, c’est le respect de toutes les religions», dit Laurent Wauquiez (le Figaro du 6 janvier). Trois erreurs en une formule. D’abord, le respect porte non sur les religions mais sur la liberté de croire, qui n’implique nullement que les croyances et les opinions soient en elles-mêmes respectables. Je ne respecte ni la croyance raciste ni une religion qui brûle les hérétiques ou proclame l’infériorité de la femme. Ensuite, si respect il doit y avoir, il ne saurait se réduire à la liberté de croyance religieuse. La liberté de se choisir athée ou agnostique, ou de n’avoir aucune croyance, est tout aussi respectable, sauf à faire des discriminations. Enfin, la laïcité n’est pas qu’une attitude : elle se définit comme cadre juridique du vivre ensemble fondé sur des principes de droit universels et non sur un particularisme religieux. Liberté de conscience et autonomie de jugement, égalité de droit, sens du bien commun à tous : tel est le triptyque fondateur d’un idéal plus actuel que jamais. Il est temps que la gauche laïque ose enfin être elle-même.

Auteur de : «Dieu et Marianne. Philosophie de la laïcité», PUF et de «Marx quand même», Plon.

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