Le tueur Norvégien: un jihadiste anti-jihadiste (1re partie)

Publié le 27 juillet 2011 - par - 1 950 vues

Cet article est le premier d’une série qui vise à analyser les motivations du tueur et les retombées des assassinats d’Oslo.

Le massacre de près d’une centaine de jeunes Norvégiens par un tueur froid et méthodique, qui vient de s’en déclarer « responsable, mais pas coupable », est un acte qui ne cessera pas de sitôt d’interroger nos consciences. Qu’il cite Georgina Dufoix sans la connaître n’est que le moindre des mystères. Je suis révulsé par l’attitude de certains militants islamo-vigilants qui veulent voir dans son acte la manifestation d’un quelconque patriotisme, d’un attachement au christianisme d’une abnégation admirable, et comme le signal d’une révolution conservatrice censée sauver l’Europe du chaos et de la dhimmitude. Il faut le dire clairement et sans ambages : Anders Behring Breivik est un assassin qui a échafaudé un délire intégrant des éléments de discours islamo-vigilants, des critiques du politiquement correct et du multiculturalisme, ainsi qu’une bouillie pseudo-catholique essentiellement centrée autour des Templiers et des Indulgences, afin de justifier son passage à l’acte. C’est ce qui ressort clairement du “manifeste-journal” de 1500 pages qu’il a posté en ligne quelques heures avant son crime. (1)

C’est parce qu’ils ont vite compulsé cet écrit fleuve, que les journalistes l’ont présenté à la fois comme un franc-maçon (s’y trouve une photo d’Anders avec un tablier de l’Ordre), un chrétien fondamentaliste (il prétend être une sorte de néo-Templier), un islamophobe (700 pages sont consacrées à l’islam et à son emprise sur l’Europe) et un extrémiste de droite (200 pages dédiées au « marxisme culturel » ou « multiculturalisme »). Il ne fait cependant aucun appel aux théories racistes et dénonce les nazis, dont l’admiration pour l’islam est soulignée.

Son écrit se déploie en trois mouvements : les « marxistes culturels » nous ont mentis et trahis, l’Europe est en feu à cause de l’immigration musulmane qu’ils ont facilitée et encouragée, donc il faut lancer une guerre préventive de « salut continental », pour réinstaurer un ordre patriarcal, chevaleresque et conservateur, une sorte de Chrétienté rêvée, sortie tout droit d’un scénario de jeu vidéo (Breivik jouait beaucoup à World of Warcraft « hardcore raiding » pendant qu’il écrivait son opus et il s’est entraîné pour sa tuerie avec Modern Warfare 2, qu’il appelle « peut-être le meilleur simulateur militaire disponible. »)

Il y aurait beaucoup à dire sur cette littérature, faite de copiés-collés de sites internet et de réflexions personnelles, qui sont d’une probité souvent glaçante. A la première lecture, et ne cessant jamais de mettre en rapport son écrit avec ses actes, Breivik m’a rappelé le personnage de John Doe, du film Se7en de David Fincher. Plus particulièrement, il faut revoir la dernière scène (2) où le criminel joué par Kevin Spacey explique ses motivations et l’emploi de la cruauté : « Si tu veux que les gens t’écoutent, tu ne peux plus leur donner simplement une tape sur l’épaule, tu dois les frapper avec un marteau de forgeron. Et ensuite tu verras qu’ils t’accorderont une attention totale. » De même Breivik écrit « Une fois que tu as décidé de frapper, il vaut mieux en tuer trop que pas assez, sinon tu risques de réduire l’impact idéologique souhaité lors de la frappe. Explique ce que tu as fait (dans une annonce distribuée avant l’opération) et assure-toi que tout le monde a compris que nous, les Européens libres, allons frapper et frapper encore. » (p.847)

Aussi faut-il comprendre sa tuerie dans une perspective double : dans son esprit, il s’agissait moins de décimer la jeune génération de « marxistes culturels » que de faire la publicité de l’idéologie justificatrice de son geste, à laquelle il espère rallier le plus d’ « Européens libres ». Le terrifiant John Doe de Se7en déclarait : « Le problème, c’est que nous voyons un péché capital à tous les coins de rue, et que nous le tolérons. Mais cela va changer. Je donne l’exemple. Et ce que j’ai fait sera reconstitué, étudié et imité. » C’est aussi l’espoir pas si secret de Breivik qui écrit « Je saurais toujours que je suis peut-être le plus grand champion du conservatisme culturel que l’Europe ait connu depuis 1950. Je suis un des nombreux destructeurs du marxisme culturel et comme tel un héros de l’Europe, un sauveur de notre peuple, et de la Chrétienté européenne en même temps. Un exemple parfait qui devrait être copié, applaudi et célébré. Le Chevalier Parfait que j’ai toujours voulu être. Un Chevalier Justicier est un destructeur du multiculturalisme, et comme tel, un destructeur du mal, et un porteur de lumière. » (p.1436) On remarquera que même John Doe ne se prétendait pas si spécial, mais se considérait lui-même comme un pécheur dévoré par l’envie, qui méritait pour cela une punition capitale. Breivik n’a pas de telles modesties déplacées.

Justement parce que son geste vise principalement à rendre public le délire qui le pousse à faire ce geste, et à en propager la mythologie, que son acte est l’acte d’un dérangé. C’est la circularité du raisonnement qui manifeste son caractère pathologique. Breivik souhaite principalement que d’autres le rejoignent dans son rêve, qu’ils se loggent avec lui pour jouer en ligne au même jeu de massacre. Un authentique acte de résistance n’a jamais eu à être simultanément un acte de rééducation mentale de ceux qui en apprenaient l’existence. Quand les FFI faisaient sauter un train allemand, ils n’avaient pas besoin de se fendre d’un écrit de 1500 pages pour expliquer aux autres Français les motivations de leur acte. 

Breivik a parfois des moments de doute, mais il se reprend très vite. Il raconte une soirée avec des potes, lors de laquelle il parla à une amie de sa « carrière d’écrivain ». « Je lui ai dit que je ne prévoyais pas de vendre le livre, mais plutôt de le distribuer librement afin de propager notre cause auprès d’une audience plus étendue. Christine m’a dit qu’elle croyait que j’étais idéaliste, ce qui est bien sûr vrai, mais je vis effectivement mon rêve. Je ne voulais pas discuter de ce point en particulier, car je ne voulais pas avoir l’air d’un petit merdeux ni dévoiler ma couverture, cependant cela m’a fait réfléchir. Sommes-nous, les conservateurs réactionnaires révolutionnaires vraiment en train de vivre notre rêve ou sommes-nous en train de faire un sacrifice ? Pour être honnête, si j’avais l’impression que d’autres personnes que moi pourraient faire le travail, je ne ferais pas ce que je fais, je peux vous le garantir. Je ne veux pas faire ce que je fais, je me concentrerais bien plutôt sur le fait de fonder une famille et sur ma carrière. Mais je ne peux pas le faire tant que j’ai l’impression d’être une personne piégée à bord d’un vaisseau spatial en feu avec aucun endroit où aller. Si tu vois ton vaisseau en feu, tu ne fais pas comme si tu l’ignorais et tu ne commences pas à te faire cuire des pâtes, non ? Tu éteins le feu, même si tu mets en danger ta vie. Tu n’aimes pas éteindre le feu, mais c’est ton devoir envers toi-même et les camarades de ton équipage. Et imaginons que tes camarades ont été infectés par un virus rare qui détruit leur bon sens, et qu’ils essaient de t’empêcher d’éteindre le feu. Tu ne peux pas te permettre d’être arrêté par aucun d’entre eux car cela conduirait à votre mort à tous. Tu feras tout ce que tu peux pour éteindre ce feu en dépit du fait qu’ils essaient de t’en empêcher. N’importe quoi d’autre serait illogique. Mais te sacrifier pour d’autres qui peut-être te détestent pour cela ne doit pas être nécessairement une expérience misérable. Après tout, nous avons la vérité et la logique de notre côté et nous apprendrons à trouver des récompenses et du réconfort dans nos actes. Après tout, quelques fois être sans pitié c’est la chose la plus miséricordieuse que tu peux faire. » (p.1419, c’est moi qui souligne)

Ce passage est capital, car comme le disait un vrai chrétien, « Le fou n’est pas l’homme qui a perdu la raison. Le fou est celui qui a tout perdu, excepté la raison. » (G.K. Chesterton, Orthodoxie). Breivik sait très bien que l’obstacle principal à sa logique, c’est la miséricorde. Il a montré par ses actes qu’il a su la vaincre, car il s’est soumis à sa logique meurtrière jusqu’au bout. En cela, sa pensée s’apparente à celle des totalitarismes, comme tout connaisseur d’Hannah Arendt peut l’identifier immédiatement. (3)

Le manifeste de Breivik se voulait une sorte de « Grand récit », du même genre que le mythe de la grève générale dans le communisme, ou le « roman national » français. Il l’écrit lui-même : « Le but de cette approche littéraire fictionnelle est de contribuer à créer un nouveau type de style innovant d’écriture. En définissant, d’une manière détaillé et horrible un scénario de fiction, le lecteur sera choqué à cause de – espérons-le – la vraisemblance et le détail  minutieux de ces élaborations. On doit noter que l’auteur, en tant que passionné de science-fiction, souhaitait apporter et créer un style totalement nouveau d’écriture qui ait le pouvoir de choquer le lecteur avec une intrigue de fiction incroyablement crédible. » (p.777) Bref, Breivik a écrit le mythe que son action meurtrière a voulu rendre « incroyablement crédible ».

Son grand récit est structuré comme tout mythe avec un paradis (la future Europe chrétienne, façon World of Warcraft), un chaos (l’actuelle Europe multiculturelle), un diable (l’islam), un traître (le multiculturalisme), un héros (le chevalier néo-Templier), c’est-à-dire Breivik lui-même. Tout comme les nazis pensaient avoir identifié la source de la décadence de l’Europe dans les juifs, comme les communistes dans les bourgeois, le tueur norvégien a trouvé ses boucs émissaires : les multiculturalistes. Les musulmans n’arrivent qu’en second lieu, somme toute, ils ne seraient pas coupables, ils ne seraient que ce qu’ils sont, et ne feraient que ce que leur nature culturelle les détermine à faire. Breivik a suivi jusqu’au bout sa logique sacrificielle, et a mis à mort ceux qu’il avait prédéfini comme coupables ontologiquement.

Et c’est ainsi que le mythe qu’il voulait revivifiant pour la conscience européenne, et sur l’élaboration duquel il avait travaillé énormément plus que pour planifier ses actions terroristes, est mort à sa naissance, car « les grands récits meurent de la prise de conscience de la violence qu’ils ont cautionnée ». (4) Le Norvégien a tué lui-même son mythe en perpétrant les assassinats d’Oslo, qui se voulaient son baptême sanglant. Breivik a déshonoré l’islamophobie, comme Geert Wilders l’a affirmé sans hésitations : « Que le combat contre l’islamisation puisse être dévoyé par un psychopathe d’une manière aussi violente est dégoûtant et c’est une claque pour le mouvement anti-islamiste mondial. » (5)

Rien de plus stupide, de plus contre-productif pour le combat contre le fanatisme musulman que de se transformer en son double mimétique, en son jumeau monstrueux. Le mal, cela a toujours été et sera la violence. Perpétrer un massacre inouï contre des jeunes, dont certains n’avaient pas treize ans, afin d’attirer la sympathie du peuple Norvégien ou Européen pour son combat est une idée d’une bêtise dont, pour paraphraser Orwell, seul un homme pourvu d’une « psyché aussi puissante » (p.1436 du « manifeste ») que celle Breivik était capable. Créer des martyrs, voilà ce qui ne peut que renforcer le parti de ceux que l’on combat. Quelle aubaine pour les partisans du multiculturalisme, quel formidable cadeau monstrueux que ces cadavres autour desquels communier et s’unir ! « Ne jamais faire de martyrs » devrait être un impératif auquel un militant de n’importe quelle cause devrait obéir si ce n’est par humanisme – je sais que ceux qui singent les chevaliers n’ont que mépris pour cette faiblesse – du moins par stratégie de combat – ce dont ils raffolent et discutent sans cesse.

Breivik incarne une folie symétrique à la folie de jihadistes, mais qui n’est pas nouvelle. Car la « guerre sainte » à laquelle il fait référence, les Croisades du Moyen-âge, dont il rêve, étaient déjà à l’époque des réponses mimétiques au jihad musulman, et comme telles des trahisons du christianisme, qui avait défendu jusqu’alors la non-violence. S’engouffrer dans cette mimésis et dans une montée aux extrêmes des fanatismes n’est pas une résistance au fanatisme, mais son exacte réussite. Il nous faut répliquer autrement, et jamais devenir identiques à nos ennemis.

(Dans le prochain article, j’analyserai minutieusement pourquoi Breivik a copié son idéologie sur celle des kamikazes musulmans, et en quoi elle est complètement dévoyée en considérant que le multiculturalisme est responsable de tous les maux en Europe.)

Radu Stoenescu

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(1)            On peut le trouver ici http://www.docstoc.com/docs/86567544/2083-AEuropeanDeclarationofIndependence

(2)            http://www.youtube.com/watch?v=RynY9EK_i7E&feature=related

(3)            « Un argument que Hitler comme Staline affectionnaient particulièrement, est celui-ci : vous ne pouvez poser A sans poser B et C et ainsi de suite, jusqu’à la fin de l’alphabet du meurtre. C’est ici que la puissance contraignante de la logique semble avoir sa source, elle naît de notre peur de nous contredire nous-mêmes. » Le système totalitaire, Ed. Seuil, Point essais, p.222

(4)            Camille Tarot, Le symbolique et le sacré, Ed. La découverte, p.674

(5)            http://www.expatica.com/nl/news/dutch-news/dutch-right-wing-lawmaker-slams-norway-massacre-suspect_165618.html

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