Lettre à Nicolas Bedos, arroseur-arrosé

Cher Monsieur Bedos,

Lorsque l’on fait de la politique, il ne faut pas s’étonner de recevoir les coups que d’ordinaire, la légitimité républicaine réserve à ceux qui se sont engagés pour elle.

« Mais je ne fais pas pas de politique », me direz-vous. Et vous ajouterez : « Quoi, je suis, moi, un amuseur, un saltimbanque, un esprit libre dans le chaos des temps! ».

Erreur.

Vous êtes, cher Monsieur, membre du parti le plus puissant de France, celui des médias, qui fait et surtout défait avec scrupule la République. Un parti sans aucune légitimité, dépourvu de la moindre ébauche d’un possible code de déontologie, au sein duquel il est devenu ludique de distinguer les vrais journalistes des agents de propagande, les chroniqueurs honnêtes des faisans millionnaires, les serviteurs sincères de la vérité des tricheurs penchés sur la mangeoire que leur remplit jusqu’à plus soif l’étranger. Le journalisme noble est mort en France, les médias d’opinion l’ont émasculé. Il survit comme il peut sur la Toile, à la lueur fragile des chandelles.

Baignant, et avec quelle force, dans le milieu triomphant érigé en démiurge, vous êtes un successeur zélé des courtisans qui se bousculaient à Versailles dans les années 1780. Pressentant vaguement l’évolution des choses, anxieux de perdre leurs prébendes, déracinés que le terreau de l’arbitraire attachait à l’arbre auquel ils seraient un jour pendus, ces spectres frissonnant de colères surannées en rajoutèrent jusqu’à ce que le peuple, comme vous le savez sans doute, décidât d’en finir avec eux.

Vous êtes, comme des dizaines de vos semblables aujourd’hui, danseur au bal des pantins devenus authentique force politique. Quand un mot suffit pour abattre, une rumeur pour salir, une mimique bien mise en scène pour instiller le soupçon, je comprends qu’il soit tentant de rejoindre la troupe. Votre cri libertaire n’est cependant en fait que le vagissement somme toute pathétique d’un affidé surveillé de près par les chefs, larguable à tout moment. Sur vous s’exerce désormais la rage de ceux que votre frivole inconsistance, votre surf facile sur le malheur des autres, votre arrogante certitude de moraliste pour masses imbéciles, a constitués en tribunal. Vous pensiez les flatter, ils surgissent toutes griffes dehors pour vous déchirer. Vous vous rangiez sous leurs bannières de maudits, ils se ruent à l’assaut avec le désir argumenté de vous écraser au passage. En résumé, vous n’existez pour eux que dans la mesure où vous leur permettez de s’exprimer et d’agir. À leur place, je considèrerais leur éclosion dans la lumière comme une victoire. En vérité, sous les lumières des studios, vous êtes pris entre les deux feux que vous vous ingéniez à entretenir après avoir contribué à les allumer.

Il fut un temps où la société, avec tous ses défauts, tolérait l’insolence parce qu’elle s’appuyait sur une très ancienne structure que le temps, les événements, les conflits sanglants ou pacifiques, la mémoire et la sagesse avaient fini bon an-mal an par apaiser. Votre propre père fut un de ces aiguillons par quoi elle autorisait qu’on la piquât, toute frétillante d’écouter la litanie hargneuse de ses tares génétiques. En rejoignant un parti où personne n’est élu mais où tous sont cooptés, choisis en secret, distingués par la filiation, le copinage et le calcul plus que par le talent (ou même, suprême bassesse qui vous donne sans doute la nausée, par les citoyens), vous êtes en toute connaissance de cause (sinon vous êtes un parfait crétin, ce que je ne crois pas) entré en dissidence avec un pays fort différent de celui de Guy Bedos en son temps. Un pays en proie au doute sur lui-même, déstructuré, démantelé dans sa tête, jeté aux chiens, mis au dépeçage par des gens hélas beaucoup plus malins que vous. En cette compagnie cacostomique, vous participez, indignation comprise, au désastre collectif.

Ces mêmes gens, autour et en face de vous, que vous pensez dominer par votre soi-disant liberté de dire, vous entraînent maintenant au bivouac des tireurs de ficelles, où ils feront en sorte que vous soyez promptement oublié. Ils savent bien, tous, que la liberté dont jouissait votre papa est un concept obsolète, une utopie à laquelle j’espère pourtant que vous croyez encore. Ils le savent, puisque, renforcés chaque jour que Dieu fait par de nouvelles cohortes d’alliés, ils agissent en toute parité homme-femme et de plus en plus ouvertement pour ranger l’insolence dans les tiroirs de la censure. Dans cette partie, les hommes comme vous, coincés entre l’employeur et le client, sont perdants d’avance.

Vos clients bien-aimés-mais-qui-ne-savent-pas-faire-la-différence-entre-le-premier-et-le-quarante-sixième-degré vous attendent au Palais de Justice, où vous découvrirez enfin leurs visages. Vos employeurs sont quant à eux les maîtres en loge d’un jeu qu’ils croient maîtriser à distance de la mêlée. Vous jugerez leur morale à l’aune de leur réaction à votre usage de la langue. Je crains que vous ne fassiez les frais de leur collective lâcheté, auquel cas vous aurez à vous excuser, suivant en cela une mode actuelle qui couvre très vite la parole imprudente de son suaire conformiste. Monsieur Copé pourra vous en raconter là-dessus. Si non, cela voudra dire que, refusant de vous abaisser à l’ectoplasmique niveau des cadres de votre parti, vous aurez rejoint la phalange estimable et grossissant au fil des mois (ce qui est rassurant), de ceux qui tiennent davantage à leur honneur qu’à leur chèque de fin de mois.

Indifférent autant qu’on peut l’être à votre sort politico-médiatico-juridique, je vous souhaite néanmoins, Cher Monsieur Bedos, de faire, si vous y êtes un jour tenu, le bon choix entre les beaux espaces de l’esprit et le cloaque où crapotent les cuistres dont vous êtes semble-t-il et à cette heure encore l’ami.

Alain Dubos


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