Liliane Lurçat, des décennies de recherche au service de nos élèves.

Publié le 1 août 2011 - par - 2 679 vues
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 « Liliane qui ? », me demandait une jeune enseignante complètement paniquée à l’idée de devoir affronter, pour la première fois, une classe de C.P. « Liliane Lurçat », lui répondis-je. « Je n’en ai jamais entendu parler à l’I.U.F.M », me rétorquait alors mon interlocutrice. Je la crus volontiers tant le seul nom de Liliane Lurçat suffisait, un temps, à provoquer l’ire de nombreux pédagogues exerçant au sein des Instituts Universitaires de Formation des Maîtres qui ont encouragé, enseigné, diffusé et promu par tous les moyens de divulgation que permet notre époque moderne, une école « d’avant-garde » dans laquelle « les élèves construisent leurs savoirs » …. Tout un programme ! Je n’avais moi-même, à l’I.U.F.M, jamais entendu prononcer le nom « Lurçat » et, à une époque où Jean Foucambert demeurait encore une référence jugée incontournable en matière d’apprentissage de la lecture, je ne compris que des années plus tard pourquoi, en vérité, Liliane Lurçat n’était citée de personne. Pour ceux qui ne sont pas forcément accoutumés aux noms de ceux qui ont organisé le démantèlement progressif de l’école française, je précise simplement que Jean Foucambert, inspecteur de l’Education nationale, président de l’Association française pour la lecture, chercheur en sciences de l’éducation à l’Institut National de Recherche Pédagogique et membre de l’Observatoire national de la lecture, affirmait en son temps que Jules Ferry avait développé « une logique de soumission », « le comportement alphabétique étant devenu superflu, l’école doit rompre avec ses pratiques historiques ». De fil en aiguille si j’ose dire, Foucambert inventera le concept de « lecturisation » : l’enfant apprendra dès lors à lire comme il entend parler. Démarche pédagogique aberrante que Liliane Lurçat parviendra sans mal à démonter dans « La destruction de l’enseignement élémentaire et ses penseurs » (1)

Quoi qu’il en soit, je n’hésite pas à dire et à répéter aux jeunes enseignants de primaire qui s’apprêtent, un peu ou très angoissés de devoir vivre leur première classe de C.P : « Lisez, lisez et lisez encore les travaux de recherche et les analyses de Liliane Lurçat ». Ne cessez jamais de vous en abreuver tant ses écrits et son art tout personnel de briser la loi du silence, semblaient avoir été maudits et jetés d’emblée aux orties par un certain nombre de fonctionnaires de l’Education nationale. Oui, d’accord, mais qui est Liliane Lurçat ? Dans une interview donnée sur un blog, voici comment se présentait récemment Liliane Lurçat en personne (2) :

« Qui êtes-vous et quel est votre parcours ?

L.L : Je suis une vieille dame, mère de quatre enfants et grand-mère et grand-mère de onze petits-enfants et l’épouse de François Lurçat*. C’était juste après la Guerre, lors de la création de la licence de psychologie qui n’existait pas avant … donc je suis parmi les premiers qui ont fait de la psychologie leur profession. Alors, je suis entrée au C.N.R.S au service du professeur Henri Wallon comme collaboratrice technique en 1951. On ne s’appelait pas des « chercheurs » mais on disait plutôt des « savants ». Pendant les onze ans que j’ai travaillé avec lui, j’étais sa collaboratrice technique puis j’ai travaillé sur ses recherches. Donc, il m’a confié une première recherche, or je n’avais jamais fait de recherche de ma vie, j’avais vingt-trois ans. Il m’a juste dit : « Vous irez dans les écoles. Tenez voici des feuilles avec des points disposés en quiconce. Vous ferez dessiner en allant d’un point à l’autre. »

Chacun l’aura compris, Liliane Lurçat, devenue ensuite directrice de recherche en psychologie de l’enfant au CNRS, aura consacré plusieurs décennies à étudier les liens entre l’écriture et la lecture. Je n’ai pas ici l’intention d’entrer dans un long développement sur le détail des recherches de Liliane Lurçat qui sait remarquablement en parler elle-même, avec des mots à la portée de tous. Et comme je n’aime pas parler à la place des autres, j’invite donc, à ce stade, nos lecteurs à découvrir, dans l’interview précitée, ce qu’elle dit sur ses sujets de recherche, ses travaux sur le graphisme, les phases de l’apprentissage de l’écriture chez l’enfant, l’imbrication étroite ente l’acte d’écriture et l’acte de lecture, pourquoi il est fondamental d’apprendre aux jeunes enfants dès la maternelle à tenir correctement un stylo ….. Autant d’analyses qui deviennent indispensables lorsque, jeune enseignant, on se retrouve parfois démuni devant des enfants seulement âgés de trois ou quatre ans, tout simplement parce que  des pédagogues, « spécialistes » des sciences de l’éducation en poste dans les anciens Instituts Universitaires de Formation des Maîtres, englués dans un langage par trop technique pour de futurs jeunes enseignants, en avaient oublié jusqu’à l’essentiel : commencer par apprendre aux futurs professeurs des écoles quelles sont les fonctions fondamentales du graphisme et les conduire ainsi à prendre conscience de ce qu’est aussi la réalité de la psychologie d’un enfant de trois, quatre, cinq, six ans. Il faut avoir vécu l’expérience de l’I.U.F.M pour savoir à quel point on pouvait, en cours, s’y ennuyer à mourir et avoir le sentiment d’y vivre un véritable bourrage de crâne, face à des enseignants dont les discours étaient parfois hélas truffés de certitudes, même si là comme ailleurs il arrivait que le talent de pédagogue d’un professeur de français parvînt à donner un éclat particulier à son cours. Mais combien d’heures perdues pour une heure passionnante vécue ici ou là dans une semaine ? Soit tout le contraire de la qualité première qu’exige le métier d’enseignant : celle d’avoir la capacité de se remettre perpétuellement en question, sans jamais être habité par l’idée que vous pourriez, à un seul moment de votre vie professionnelle, détenir une vérité qui semblerait acquise d’avance.

Ce que Liliane Lurçat ne dit du reste pas, dans la présente interview, c’est qu’elle a su, au demeurant, élargir son horizon de réflexions. Liliane Lurçat a, en effet, également écrit sur l’impact de la télévision sur les enfants (4) et plus précisément sur celui de la violence des images sur nos enfants (5), ainsi que sur les troubles provoqués par l’usage précoce de l’ordinateur dans le processus d’apprentissage de l’écriture (6). Mais ce qui me conduit ici, par-dessus tout, à écrire le présent article, c’est avant tout pour remercier Liliane Lurçat d’avoir longtemps mené, en matière d’apprentissage de l’écriture et de la lecture, un combat qui, c’est le moins que l’on puisse dire, ne faisait pas et ne fait toujours pas l’unanimité non seulement dans les hautes sphères du ministère de l’Education nationale mais également parmi nombre de personnalités de l’Institut National de la Recherche Pédagogique, l’Association française pour la Lecture, l’Observatoire national de la lecture crée en juin 1996, divers U.F.R des Sciences de l’éducation. Qu’aurait donc dénoncé de si grave Liliane Lurçat ? Rien ou presque si ce n’est que, finalement, en relisant ses écrits, je m’aperçois que Liliane Lurçat, en dénonçant la méthode globale, la disparition de toute lecture à haute voix ainsi que celle du calcul mental et, disons de manière plus générale, en condamnant la pédagogie préconisée et enseignée dans les I.U.F.M, avait, en vérité, remis en question le bien-fondé des privilèges d’une caste au pouvoir qui avait entamé sa révolution en mai 1968. Car moi, c’est là l’une de mes nuances avec la pensée de Madame Lurçat, je ne pense pas que l’une des causes profondes de la casse de l’école publique française remonte directement aux méthodes pédagogiques enseignées dans les I.U.F.M mais qu’elles sont nées dans les têtes de la génération de 1968 et donc bien avant la création des I.U.F.M par Lionel Jospin.

Ce long chemin de résistance aux nouvelles méthodes prétendues toutes plus révolutionnaires les unes que les autres et dont chacun constate les résultats désastreux aujourd’hui, Liliane Lurçat n’a certes pas été la seule à l’engager face à des linguistes, pédagogues, fonctionnaires souvent très arrogants. Mais il faut bien reconnaître que peu de chercheurs ont été autant que l’a été Liliane Lurçat la cible d’une vindicte si ouvertement empreinte de mépris, de cynisme, voire dégradante à l’égard du bien-fondé de ses recherches. Pourtant, qui peut, en toute honnêteté, contester que ce que déclarait hier Liliane Lurçat, corresponde toujours, en 2011, à une réalité affligeante : « L’école a été confisquée par des fonctionnaires qui s’arrogent le droit de décréter ce qu’est la lecture, ce que sont les savoirs et ce que sont les enfants. » ?

Si la France s’était sérieusement attaquée au fléau de l’illettrisme croissant dans notre pays et depuis le temps qu’elle dépense des sommes colossales à évaluer ses élèves dès le plus jeune âge, cela se saurait pour la simple raison que le problème aurait été depuis bien longtemps résolu. Personnellement, je vais vous dire sur ce point, le fond de ma pensée : à une époque où plusieurs acteurs de terrain, pas seulement des enseignants, mais aussi des associations, des orthophonistes, des pédopsychiatres, des éducateurs, tirent la sonnette d’alarme sur la casse psychologique et sociale qu’opère l’école publique dès le plus jeune âge et quand on sait que le non accès à la maîtrise de la lecture est la première cause d’exclusion, pourquoi les instances de l’Education nationale n’agissent pas de manière à mettre un terme au recours de méthodes pédagogiques qui n’ont jamais fait leurs preuves en France depuis des décennies ? Ayons enfin le courage de poser ouvertement enfin la question qui fâche et que, ni la gauche républicaine ni la droite  républicaine françaises n’ont le courage et la volonté de poser la question qui dérange : qui a tout intérêt, dans ce pays, à ce qu’aucun des maux de notre système éducatif ne soit définitivement éradiqué à sa source ?

Et vous savez ce qui est grave dans cette affaire ? C’est que même ce débat qui peut paraître anodin à première vue alors qu’il implique, en vérité, des enjeux fondamentaux pour l’avenir de nos sociétés, est laissé principalement aux mains du Front National qui affichait clairement dans son programme politique de 2007: « Le contenu des enseignements doit être organisé de manière structurée et chronologique, pour développer le sens critique et le raisonnement des élèves. La méthode syllabique doit être complètement et définitivement réhabilitée. » [Site du Front National- Programme, chapitre « Education et Formation »/ B) Mesures, I- Ecole/ Programme politique écrit du Front National de 2007 sur son site de référence, du reste subitement effacé ces dernières semaines pour être remplacé par une vidéo de Madame Le Pen « Refonder l’école ».]

Et maintenant, que vont venir nous reprocher, à ceux qui pensent comme moi, ceux de nos bien pensants et élites désignées par les pouvoirs en place depuis quarante ans, à la lecture de ces lignes ? Vont-ils encore longtemps nous culpabiliser en laissant entendre qu’ « appliquer la méthode de lecture alphabétique, ce serait finalement donner quelque part un écho favorable au programme et donc aux idées du Front National » ?

Mieux encore, si j’ose dire, certains s’offusquent non pas que Nicolas Dupont-Aignan, Président du Parti Debout la République, mette l’école républicaine et laïque au cœur de ses priorités pour 2012,  mais au contraire qu’il inscrive dans son programme politique le « rétablissement de la méthode analytique pour apprendre à écrire, à lire surtout« (7) comme il le confirmait, le 28 juin 2011 à l’occasion d’une interview de Jean Robin donnée sur le site Enquête et Débats. Comprenez  donc ce que veulent ainsi signifier nos pédagogues en mal de sensations fortes, à ceux qui défendent depuis toujours le rétablissement d’une méthode de lecture, paraît-il, « aussi primaire » que le serait  la méthode syllabique : « ces gens là » ne peuvent appartenir, « au mieux », qu’au camp des souverainistes, au pire, au camp des fachos du Front National. Un peu simpliste, non ? A cette différence près que cette méthode d’apprentissage syllabique de la lecture, des générations entières d’instituteurs n’avaient pas attendu, depuis les lois Ferry, les Instructions officielles de l’Education nationale pour la mettre en pratique ! Et c’est en ce sens que les recherches et les écrits de Liliane Lurçat, loin d’être « d’un  autre temps » ou « ringards » sont, au contraire, plus que jamais d’actualité, justement parce qu’ils nous rappellent combien l’absence de maîtrise de l’écrit et de la lecture est la première voie, la plus sournoise, la plus injuste et surtout la plus cruelle, vers l’exclusion et parfois aussi le chemin le plus sûr vers la délinquance. Quelle hypocrisie donc que celle qui consiste à lier les difficultés de lecture aux origines ethniques de nos élèves ! Mais qui me fera croire que le plus humble des paysans du Quercy, dans une France rurale qui vivait en quasi autarcie dans les années 1930 et dans laquelle les habitants ne parlaient pas même la langue française mais des patois locaux, évoluait dans un milieu culturel plus favorable à l’acquisition de la lecture et de l’écriture de la langue française que la plupart de nos enfants « issus de l’immigration » alors que, par définition, la plupart des enfants de paysans, entraient à l’école sans jamais avoir entendu parler un seul mot de la langue nationale française ? (8) Et pourtant, ils savaient lire et écrire mieux que ne sauront jamais le faire nos enfants dont l’analyse des dernières évaluations 2011 à laquelle j’ai procédé, aussi bien en C.E.1 qu’en C.M.2, démontre encore, une fois de plus, une fois de trop, que dans un grand nombre de départements français, une moyenne de 20% de nos élèves ne maîtrisent pas les bases fondamentales de la langue française et des mathématiques à l’issue du cycle 2 ou du cycle 3. Ce n’est donc pas l’origine ethnique de nos élèves qui engendre une baisse du niveau scolaire chez nos élèves, aux conséquences dramatiques dès la fin du primaire chez 1/5ème de nos élèves, mais bel et bien, hélas, l’incapacité de notre école laïque à permettre dorénavant à chacun des enfants de la nation, une fois sa scolarité achevée, d’être muni d’un bagage intellectuel et culturel suffisamment solide pour devenir un citoyen armé des meilleurs outils du savoir, du savoir-faire et du savoir-être (9). En vérité, voyez-vous, Liliane Lurçat avait parfaitement raison d’affirmer haut et fort il y a déjà quelques années : « Les facteurs scolaires sont sciemment occultés. L’échec doit être mis en relation avec la destruction systématique de l’école élémentaire. »

J’ai moi-même appliqué, dans une classe de C.P d’un département qui compte majoritairement des enfants français, issues d’ethnies multiples et de religion musulmane, la méthode syllabique et, croyez-moi, c’est la seule, je dis bien la seule qui permette à tous nos enfants sans exception, quelles que soient leurs origines sociales, ethniques, religieuses ou pas, d’accéder à la maîtrise de l’écriture et de la lecture dont dépend, par la suite, en grande partie l’avenir de chaque enfant. Seule cette réalité est à prendre en compte. Le reste demeure complètement accessoire. Car c’est là l’un des enjeux capitaux de l’acquisition solide, dès la classe de C.P, des bases fondamentales de la lecture et de l’écriture : en donnant, dès le plus jeune âge, les outils indispensables au développement et à l’autonomie des intelligences qui feront de chaque enfant un adulte capable de raisonner en être libre et responsable, nous noierons très tôt dans l’oeuf  les germes de la délinquance et isolerons les éléments nocifs de nos quartiers qui manipulent l’esprit des enfants les plus jeunes dès qu’ils se sentent en échec scolaire. Est-ce, en effet, un hasard, si nos délinquants, issus désormais des cités ou pas, sont de plus en plus jeunes ? Dans ce cadre là, chacun prend conscience que l’accès à la maîtrise de la lecture et de l’écriture devient un enjeu national et donc un enjeu politique sur lequel serait bien avisée de se pencher, au plus vite, notre classe politique plutôt que de se disperser, comme elle le fait actuellement, sur le fait de savoir, par exemple, comment ne pas multiplier les candidatures pour éviter au Front National d’être présent au second tour de la prochaine élection présidentielle de 2012. Ce n’est, en effet, pas un an avant une échéance politique majeure et au rythme de la multiplication des sondages, qu’il faut s’alarmer des intentions de vote des Français en faveur du Front National, mais c’était depuis au moins deux décennies qu’il aurait fallu s’en inquiéter et réagir en mettant en place une politique de l’emploi, du maintien des services publics, de la préservation et de la réaffirmation constante de nos valeurs républicaines et de notre système laïc, de la reconstruction de notre système scolaire dont les fondations sont en voie d’effondrement et le système tout entier au bord de l’implosion tant nos élèves n’y apprennent quasiment plus rien, de la refonte intégrale de notre système de santé, que nos politiques verront les scores du Front national baisser.

Bonapartine

(1) La destruction de l’enseignement élémentaire et ses penseurs ? Liliane Lurçat, éditions François-Xavier De Guibert.

(2) http://paperandco.com/blog/2010/10/ecritureapprentissage-par-liliane-lurcat/

 (3) * François Lurçat est un physicien français (précision apportée par Bonapartine à l’attention des lecteurs de Riposte Laïque)

(4) « Des enfances volées par la télévision : le temps prisonnier », Liliane Lurçat, éditions François Xavier De Guibert (2004)

(5) «  La manipulation des enfants : nos enfants face à la violence des images », Liliane Lurçat, éditions du Rocher ( 2002)

(6) http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2009/08/28/01016-20090828ARTFIG00008-c-est-en-ecrivant-qu-un-enfant-enregistre-.php

(7) http://www.debout-la-republique.fr/Nicolas-Dupont-Aignan-ses.html

(8) http://puteaux-libre.over-blog.com/article-l-ecole-elementaire-fran-aise-apprend-t-elle-encore-a-nos-eleves-a-lire-ecrire-compter-par-bonapartine-67122865.html

(9) http://puteaux-libre.over-blog.com/article-do-67262801.html

 

 

 

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