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Monsieur Manuel Valls
Ministre de l’Intérieur
Objet : Recadrer la laïcité
Monsieur le Ministre
Monsieur Valls, je suis heureuse que François Hollande vous ait nommé au Ministère de l’Intérieur, ceci pour deux raisons. La première est que vous représentez, pour moi, l’image exemplaire de la réussite de l’intégration française. Vous vous êtes exprimé longuement sur l’amour que vous portez à la France, je suis convaincue que cet amour est profond et sincère. La seconde raison, en tant que femme, c’est que vous avez été un des rares de votre parti à voter, avec Aurélie Filippetti, (dont je me réjouis aussi de la nomination), la loi contre le port du niqab. Votre soutien dans l’affaire de la crèche Babyloup m’a confirmé votre sensibilité à maintenir un peu de laïcité dans notre République qui n’en n’a presque plus.
Alors, Monsieur le Ministre, j’ai une requête à vous faire. Enseignante d’EPS, nommée en 1963 j’ai fait toute ma carrière dans l’enseignement public. J’ai, pendant 36 ans, aidé les élèves à se libérer des maladresses de leurs corps d’adolescent( e)s. Mon objectif n’était pas d’en faire des champion(ne)s olympiques mais simplement des jeunes bien dans leur corps, bien dans leur tête, bien dans leurs baskets dirait-on aujourd’hui. Dix ans avant mon départ à la retraite ( prise en 99) certains intégristes ont voulu faire pénétrer l’islam à l’école. Cette pénétration s’imposant par les petites filles, et non par les élèves garçons, m’a beaucoup inquiétée, elle m’a d’autant plus inquiétée qu’elle nous a fait revenir dans une idéologie de la honte du corps féminin, objet sexuel, objet à cacher, alors que j’avais dépensé toute mon énergie professionnelle à agir contre cela. M’étais-je trompée ? J’avais aussi enseigné aux garçons le respect des filles, respect qui ne nécessitait pas, à l’époque, le port d’un voile quelconque. Dans ces années là, les mamans ne portaient pas le voile. Les jeunes élèves musulmanes me paraissaient être parfaitement intégrées et je n’avais aucun souci pour elles, j’étais persuadée qu’elles s’approprieraient toutes les luttes féministes et les acquis des droits des femmes et qu’elles poursuivraient le combat…. J’avais tort.
Aujourd’hui, 20 ans plus tard, je vois, autour de moi, les tchadors et les abayas, comme ceux portés à Téhéran ou à Djeddah, se multiplier dans l’espace public. Il me semble que nous revenons au temps d’un puritanisme religieux d’un autre âge dont nous pensions nous être débarrassés à jamais, et que ceci ne peut que nuire à l’ensemble des libertés des femmes… Ne parlons pas des interdictions qui sont faites à certaines petites filles ( piscine, sports, chant musique etc). Rien n’est jamais acquis définitivement en ce qui concerne le destin des femmes, et surtout de celui des jeunes- filles musulmanes. Ceci ressemble bigrement à l’islamisme que l’on voit monter en Egypte et en Tunisie, j’y vois une véritable parenté idéologique, souhaitée, exigée par certain(e)s intégristes.
Je parle avec ces jeunes femmes dont le discours est sans ambiguïté : « la France est une terre chrétienne, nous allons en faire une terre musulmane ». Si j’essaie de leur dire que le port du tchador ou de l’abaya ( la plupart du temps noir) dans l’espace public pose un problème à la sensibilité française, que c’est un choc, et aussi qu’il est perçu souvent comme une provocation, ces jeunes femmes me répondent : « ce que pense la société française on s’en fiche ».
J’ai rencontré à Toulouse le 20 mars deux jeunes femmes en niqab, malgré la loi, alors que notre ville vivait des évènements dramatiques. J’ai questionné une jeune maman en tchador dont la petite fille de 5 ans portait déjà le hidjab, réponse : « notre religion est très importante pour nous, nous nous devons de l’inculquer à nos enfants le plus tôt possible ( ceci concernait surtout, la petite fille, le mari et le petit garçon étaient, eux, habillés tout à fait normalement) ». Quel destin pour cette petite française demain, le tchador à 12 ans, comme sa maman ? Des jeunes femmes en abayas en groupe de 5 ou 6 se promènent assez souvent dans le métro ( transformant notre paysage en annexe des pays où l’islam est le plus radical)… Et ceci me pose, surtout en tant que femme, un réel problème d’identité. Je finis par me demander jusqu’où mon pays va-t-il se Saoudiser ?
Notre Président, François Hollande a émis le vœu d’une société apaisée et rassemblée autour des valeurs de la République. C’est un souhait que beaucoup partagent, mais il me semble qu’il serait utile de recadrer les règles du vivre ensemble. Il sera difficile, pour de nombreux Français, de se retrouver autour des symboles d’oppression théocratique que représentent, à leurs yeux, les tchadors et les abayas. Ne serait-il pas nécessaire d’entamer une réflexion lors de ce quinquennat regroupant les acteurs de l’Education Nationale, du Droit des Femmes et de votre Ministère bien sûr, afin de recadrer les choses ?
Vous serez, de par votre fonction, amené à avoir des contacts avec les responsables de l’islam. Je souhaiterais, que vous puissiez les inviter à plus de modération et les sensibiliser à la fracture qui est en train de se produire dans notre société. J’ai longtemps cru que cette volonté d’imposer dans l’espace public cette affirmation religieuse, que certains estiment déplacée et provocatrice, n’était le fait que d’une minorité d’activistes, j’en suis de moins en moins sûre. Je pense que nous avons à faire à des gens déterminés qui savent détourner la laïcité pour avancer leur projet politique. La laïcité est à la fois une force mais aussi, de mon point de vue, un véritable tendon d’Achille. S’il n’était pas possible d’arrêter tout cela faudra-t-il se résoudre, alors définitivement, à vivre dans une France qui n’est plus vraiment la France de la mixité, mais qui devient progressivement celle de l’enfermement sexiste, une France soumise aux volontés de ces intégristes ? Faudrait-il surtout envisager que notre pays, où les féministes ont beaucoup œuvré pour l’émancipation des femmes, oublie complètement ces valeurs-là et accepte de les voir être remplacées par des valeurs religieuses basées sur la ségrégation des femmes ?
Votre gouvernement a à gérer le problème du chômage et une terrible crise économique, et c’est une lourde tâche prioritaire. Je crois, cependant que, s’il ignorait les problèmes relationnels tendus voire conflictuels que connaît cette même société, le climat ne pourrait pas connaître l’apaisement auquel notre Président aspire.
Je ne doute pas de l’attention que vous porterez à mon message, et vous remercie à l’avance si vous jugez bon d’y répondre. Veuillez agréer, Monsieur le Ministre mes respectueuses salutations.
Chantal Crabère
En copie Monsieur Gérard Bapt mon Député.











