Mariage pour tous : Suzanne et la polyandrie

Sa situation financière était au top, Suzanne décida de franchir le pas, et d’accéder à la polyandrie, malgré les difficultés résiduelles qu’imposait la société arriérée du Démocraciland. Le problème, c’est qu’elle voulait se marier, légalement. Pas jouer à passer entre les gouttes d’une semi-clandestinité, en usant de passe-droits  parfois incertains. Les fonctionnaires de ce pays pouvaient être, (mais de moins en moins, grâce soit rendue à la Déesse), tellement pénibles ! Non, Suzanne voulait se marier légalement, et porter toutes ses alliances, en affichant à la face du monde ébahi, à commencer par ses copines et ses voisines, tous ses époux vertueux, beaux et virils.

Et puis le président Autriche venait de faire passer un projet de loi sur le mariage pour tous, qui stipulait clairement: « tout le monde pouvait désormais se marier, sauf avec les animaux ». Encore que l’on murmura combien des députés subissaient l’assaut de lobbies d’éleveurs et de vétérinaires.

Sa responsable religieuse, experte en Loi-sur-tout, et après moult cogitations alambiquées, (sans oublier la montagne de beignets nécessaires pour faire sortir la lumière), avait demandé conseil là-haut… oui, là-haut, vous savez à qui ! La Déesse, elle-même !

Et la lumière avait jailli. Comme cette loi humaine imparfaite stipulait : ‘qu’on pouvait marier n’importe qui, avec n’importe qui’. En conséquence : « elle allait pouvoir épouser tous les mâles qu’elle voulait, à condition de les entretenir correctement, mais elle devrait les épouser SEPAREMENT, un à la fois. » Bête comme chou ! Elémentaire ma chère Watsonne !

Quelques fonctionnaires tatillons, et une mairesse péniblement républicaine essayèrent d’empêcher le deuxième mariage de Suzanne. Mais avec l’aide de sa responsable religieuse et de quelques associations que ladite mairesse avait financé généreusement, elle fit une manif devant la mairie, en menaçant de porter l’affaire devant la Communauté Fariboléenne. Elle eut gain de cause. Ses mariages suivants furent de simples formalités, malgré les regards un peu torves des premiers maris. Elle passa aux choses sérieuses.

Il fallut acquérir un plus grand appartement, la Loi-sur-tout, stipulant bien que chaque époux devait avoir sa chambre personnelle et que leurs cadeaux devaient être équivalents. Cela coûtait cher, mais l’orgueil de pouvoir afficher sa richesse et son inépuisable féminité à la face du monde valait bien le sacrifice.

Suzanne connut toutes les joies de la polyandrie. Il fallait assurer un tour de nuit équitable entre les maris, très attentifs à ne pas être lésés dans leur droits conjugaux. Comme la Loi-sur-tout était belle et bonne ! Suzanne remerciait chaque jour la déesse d’avoir donné la polyandrie aux femmes.

Mais le doute s’installa vite dans l’esprit de Suzanne, et si, elle ne leur suffisait pas ? Elle avait déjà remarqué les regards lubriques que des voisines en mal de mâle, posaient sur les rondeurs affriolantes de ses époux quand ils revenaient des courses, ployant sous le fardeau des sacs de pâtes. Elle commença à dormir de moins en moins bien.

Elle décela des regards discrets mais clairement concupiscents que David portait sur les quelques adolescentes un peu trop sexy du quartier. Des doutes horribles commencèrent à tarauder son cœur. Quelques coups de bâtons assénés avec bonté  par la responsable religieuse eurent raison des regards de David, qui se contenta désormais de marcher le nez pointé sur le bout de ses chaussures.

Mais le poison était dans le cœur de Suzanne, et si…Najib, son préféré, et malgré sa soumission apparemment indéfectible, la trompait avec cette dinde de Nicole.  Elle n’invita plus Nicole à boire l’apéritif. Ou bien, si ses maris draguaient sur le Net ? Elle fit installer des programmes qui bloquaient les sites douteux ! Après tout, ses maris n’étaient que de grands enfants, d’éternels mineurs juridiques, dont sa sagesse avait la charge. Elle était sure de tout faire pour leur bien.

Mais cela ne dura pas. Et si Sven  son grand étalon pas trop futé, la trompait en attendant que le linge sèche à la laverie du quartier. L’impudicité était partout dans cette société pervertie. Des mannequins exhibaient leurs muscles pour des parfums, les femelles en rut  poursuivaient de sémillants cadres dans le métro….On parlait sous le manteau de « tournantes » dans des arrières-salles de salons de thé BCBG: des jeunes hommes y subissaient les assauts immondes de viragos en hyper activité hormonale. Mais c’était bien leur faute après tout, à ces mâles stupides, car ils n’avaient pas besoin de porter des jeans si moulants, pas besoin d’exhiber les poils sur leur pectoraux en entrouvrant leurs cols de chemise.

Suzanne retourna voir sa responsable religieuse et s’ouvrit de son tourment. Une fois de plus, La Loi-sur-tout avait la bonne réponse.

Quand Suzanne rentra chez elle ce soir là, elle réunit ses maris et leur dit : «  Etant donné les circonstances impures dans lesquelles cette société dégénérée nous oblige à vivre, nous allons nous en remettre à la Loi-sur-tout, qui protègera votre pudeur et mon honneur. » Elle sortit donc de  magnifiques paquets portant le logo d’un grand couturier de la Seine-Denis (le saint ayant été éjecté depuis belle lurette dans les poubelles de la république laïque). Ses maris, un peu surpris, un peu curieux, un peu craintifs, ouvrirent délicatement les paquets et découvrirent d’immenses carrés de tissu marron où l’on apercevait juste deux trous, visiblement destinés à poser un regard désabusé et silencieux sur le monde.

Le  visage fermé de Suzanne indiquait une décision sans appel. Ses maris firent l’essayage sans enthousiasme. « Vous êtes parfaits mes chéris ! » Effectivement, ils étaient parfaits, c’est-à-dire parfaitement invisibles et indésirables :  même par la femelle la plus affamée du quartier. Personne ne décèlerait plus chez eux le moindre élément de sex appeal. Ce n’était plus des hommes, ni des femmes, ni des jeunes, ni des vieux, ni des beaux, ni des laids, rien que des « personnes », incapables de susciter le moindre désir, le plus petit intérêt. Ils n’étaient plus. Elle les avait, et c’est tout.

Suzanne rayonna devant ses maris empaquetés. Ils étaient désormais hors d’atteinte de la corruption du monde, aucune femelle vicieuse ne poserait plus les yeux sur eux. Elle leur interdit de sortir de la maison sans cet attirail, qu’ils devaient tous enfiler si quelqu’un sonnait à la porte en son absence. Il n’y avait rien à négocier.

Sven se hasarda à ronchonner que c’était gênant pour les mouvements, et qu’on n’y voyait pas grand’chose.  Suzanne lui jeta d’un ton glacial que la Loi-sur-tout avait, là encore, la bonne réponse. 100 coups de fouet, pain sec, eau plate et privation des droits conjugaux jusqu’à ce qu’il entende raison. Sven cessa de ronchonner.

Les jours suivants, l’atmosphère se fit lourde à la maison, et quand Suzanne sortait avec son improbable troupeau, plus aucune femme ne les regardait. Elle se croyait  heureuse, bien ficelée dans son honneur et dans leur pudeur inaccessible au désir.

Mais, un matin, Suzanne se réveilla bien plus tôt que d’habitude, c’était la nuit de Sébastien qui dormait profondément après l’intense activité gonadique dont il avait du faire preuve.

Elle alla boire un verre d’eau et entendit un petit bruit dans la chambre de Sven ; elle ouvrit la porte et poussa un cri d’horreur. Sven et Najib, vision d’épouvante,….la trompaient avec l’énergie du désespoir.

« Mariage pour tous, mariage pour tous », haleta Sven au moment où il reçu un monumental coup de balai sur la tête après que Najib ait reçu un coup de pied au derrière tout aussi historique.

Suzanne se réveilla en sursaut et en sueur. Son unique mari dormait en ronflant légèrement. Comme c’était bon d’entendre ce bruit qui faisait parti de leur histoire d’amour !

« Quel horrible cauchemar, j’espère ne jamais vivre ça. » Et elle se rendormit en se serrant bien fort contre son mari.

A bon électeur, salut !

Lucie Clavijo

Print Friendly

Derniers articles du même auteur :



Ce contenu a été publié dans HUMOUR ET DERISION. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.