Dans les années 70-80, le Monde Diplomatique prit pour habitude d’offrir ses colonnes à un journaliste australien nommé Wilfrid Burchett. Il s’agissait alors pour le périodique d’éclairer le lecteur sur les fondements historiques et la légitimité du Cambodge des Khmers Rouges puis, plus tard, sur les embellies de la « libération » de ce qui survivait des Cambodgiens par les Vietnamiens.
Suivant une ligne directement tracée de Moscou à Pékin via Pnomh Penh et Hanoï, Burchett eut ainsi tout loisir de se couler dans l’évolution sanglante des choses, le but final de ses pérégrinations écrites (pas seulement) étant de démontrer que les événements de l’époque n’étaient au fond que les étapes plus ou moins heurtées d’une acquisition fondamentale de l’Homme : le bonheur par la collectivisation, fût-il ici ou là entaché de quelques scories sans réelle importance.
Le problème est que ce très remarquable représentant-défenseur des goulags et autres chantiers d’extermination asiatiques avait été déchu de sa nationalité australienne dans les années cinquante. Le motif ? Avoir interrogé, sous l’uniforme chinois, des compatriotes prisonniers pendant la guerre de Corée.
Aujourd’hui décédé (paix à son âme), le camarade Burchett repose dans un cimetière bulgare, les autorités encore communistes d’avant la chute du Mur ayant décidé que ce fervent serviteur de la Cause des Peuples méritait une sépulture en sol ami. Ainsi la boucle fut-elle bouclée, et les mérites d’un agent d’élite officiellement reconnus.
Le poulet sur l’Islam, sur ses courants chercheurs de lumière et donc par là sur sa génétique innocuité, de Monsieur Alain Gresh, paru récemment dans le Monde Diplomatique, me ramène à ces temps déjà éloignés où il fallut une enquête serrée pour que tombât le masque dont s’affublait Wilfrid Burchett. Je retrouve dans le texte de Monsieur Gresh un art absolument identique de l’amalgame, du flou soigneusement entretenu, de l’obsession relativiste et de la prescription d’anesthésiants pour gens encore désireux de comprendre tant soit peu le monde dans lequel ils vivent.
« Pour en finir avec l’adjectif « musulman » (ou islamique) », tel est le titre que nous propose l’auteur. Eh bien voilà, l’Islam, le Livre, l’Histoire et leurs prolongements actuels, tout ça n’existe plus, n’a peut-être même jamais existé. C’était une invention de l’extrême-droite puisque non issue des seuls cerveaux où s’opère la seule pensée, une utopie stupidement redoutée, une chimère pour débiles profonds, comme le furent les supposés délires pol-potiens avant les révélations de 1976. Comme eux, oui, exactement.
L’article de Monsieur Gresh est un condensé de ce que la désinformation peut produire de plus abouti, dès lors que, personne d’autre que l’Occident n’y étant accusé de quoi que ce soit, c’est en fin de compte le lecteur candidement chercheur de vérité qui finit par se considérer comme coupable de mettre en doute tout ce qui y est référencé. Et rien n’y manque, ni la nécessaire et heureuse diversité d’une religion pacifiée, ni sa neutralité, admirable, sur la question des femmes, ni son ouverture au monde, ni sa supériorité sur des sociétés déchristianisées depuis l’an mille, ni, et ce n’est pas le moindre, le passage obligé qu’elle constitue désormais pour toute personne désireuse d’élever tant soit peu une âme paupérisée par la copulation des masses avec le capital.
Pas un mot sur le sang quotidiennement répandu à l’échelle de la planète au nom d’un Dieu sans pitié, pas une ligne sur l’entrisme à la hussarde de l’économie halal dans les nôtres, pas la plus infime mention de ce que vivent en réalité les femmes soumises à l’ordre venu directement d’en-haut, captives de cette règle que des stratèges reconnus comme pairs par nos politiciens ne cessent de modeler en fonction de leurs frustrations, de leurs colères, de leur incommensurable bêtise et des exigences de leur circulation iliaque interne (celle qui irrigue le bas-ventre).
Tout ça, voyez vous, c’est du collatéral, de l’anecdotique, du superfétatoire, rien ou presque. Qu’on se le dise, les épouses des émirs banquiers, de leurs employés et de leurs clients, sont heureuses, au même titre que leurs soeurs de l’oumma, d’être enfin considérées comme le complément de leur mari. À la tunisienne ! Pour elles et pour tant d’autres piégés par ce que vous considérez comme l’aimable diffusion d’une parole certes parfois mal interprétée (mais ça s’arrangera, comme pour les khmers vassalisés par les Vietnamiens), un grand merci Monsieur Gresh !
Que je ne connais pas mais dont je devine sans trop de peine où il veut finalement en venir.
Merci également au Monde Diplomatique, dont l’œuvre se perpétue à travers des personnages nouveaux formatés dans les mêmes moules, à trente ou quarante années de distance. Il y a là, de la part du périodique, une continuité qui force l’admiration.
Au moment où paraissait l’article de Monsieur Gresh, à l’heure où la question d’une excision « douce » était publiquement évoquée aux USA, tandis que les menaces des religieux sur nos sociétés démocratiques se font chaque jour de plus en plus précises, une trisomique âgée de douze ans était emprisonnée au Pakistan, pour blasphème. Une trisomique ! Du collatéral, vous dis-je. Et si vous posez à Monsieur Gesh la question de savoir si ces abominations, ces crimes, ces immondes dégueulasseries, heurtent ou non sa conscience, ne vous attendez pas, je pense, à une quelconque condamnation. Car, comme il est écrit noir sur blanc dans son article, un féminisme est en train de naître là-bas-si-j’y-suis, au cœur d’une charia formellement indéfinie, donc inoffensive puisque d’interprétation si diverse et mise au service de gens que la grande lueur de la civilisation illumine depuis la nuit des temps (en fait depuis que nous sommes, nous, plongés dans l’obscurité).
Wilfrid Burchett (qu’Arnaud Borchgrave baptisa Pritchard dans un célèbre roman d’espionnage « L’Iceberg » paru en 1980) peut soupirer d’aise sous son linceul sofiote. La relève est assurée dans une Europe qu’il rêva rouge et qui, aujourd’hui, se fait verte sous le pinceau de Monsieur Gresh, mais les couleurs, n’est-ce pas, sont tellement accessoires dans ce genre d’affaires…
Une question en passant : le vomitorium, c’est toujours à gauche au fond du couloir ?
Alain Dubos










