Mort de Roger Garaudy : parcours d’un stalinien devenu musulman négationniste

L’ex-quasi dauphin de Maurice Thorez n’est plus d’ici. Mais gageons, que si ces derniers choix furent pour lui les bons, il doit désormais se la couler douce, entouré, ailleurs, loin d’ici, de ces vierges que sous ces cieux il n’aurait pu ne posséder qu’en fantasmes.

J’ai découvert Roger Garaudy en 1961, j’étais alors un tout nouveau membre et militant du PCF, son parti à l’époque.

RG (Roger Garaudy, pas Hergé l’auteur de tintin), RG dis-je, m’apparut comme à beaucoup de jeunes de ma génération rejoignant alors le Parti communiste français, comme un marxiste éminent, comme un marxiste avec un grand M.

« L’éminent marxiste », le philosophe en chef du PCF, le polémiste taillant des croupières, à l’occasion des « semaines de la pensée marxiste », -tenues dans la grande salle comble de la Mutualité-, à Merleau Ponty et à ces « philosophes » de bazar qui voulaient allier le pseudo marxisme de l’école staliniste et existentialisme de l’école de Jean Sol Patre(1) et répugnaient à « désespérer Billancourt » (chez Sartre et les siens, Billancourt signifait le prolétariat industriel, assimilé au parti qui s’en déclarait le propriétaire), était pour nous le dauphin de « fils du peuple ». L’était-il pour l’appareil occulte qui faisait et défaisait les carrières de cadres du « parti » ?

Les années soixante, qui finiront en débouchant sur son expulsion du PCF, furent d’intenses périodes de secousses au sommet des appareils gouvernementaux déclinant les couches réelles ou apparentes formant la pelure d’oignon de la bureaucratie stalinienne. On se souviendra de la lettre en vingt et un points. Elle officialisait l’opposition politique entre le sommet suprème et central de la bureaucratie totalitaire moscovite et son appendice entré en dissidence en prenant le pouvoir à Pékin en 1949.

Je m’étonnerai de l’expulsion de Roger garaudy

L’appareil bureaucratique staliniste ne connut, en vérité, guère de période calme et sans purge au sommet. C’est pourquoi, quand je dis que je m’étonnerai que celui que j’avais cru qu’il était un dauphin, sinon Le Dauphin de « fils du peuple », ce n’était pas tout à fait exact. C’est une manière de parler.

Léon Trotski l’a écrit, beaucoup mieux que moi : le stalinisme est une école de pensée policière. C’est aussi un mode de fonctionnement policier.

C’est une école où il n’y a pas beaucoup de place pour le doute et la nuance. Quand des doutes sont acceptés, ce n’est jamais que pour bien peu de temps.

A l’époque, la nomenklatura spoliant économiquement et politiquement les peuples de l’URSS –et sa vaste machinerie totalitaire internationale- était toujours là, et bien là. Elle était toujours active, encore puissante et riche. Elle assurait l’homogéneité du parti de « type nouveau », même si en Italie elle peinait et avait quelques difficultés avec le parti togliattiste dont la puissante fédération des jeunesses communiste publiera, avant d’être reprise en main et normalisée, des photos de Léon Trotsky accompagnées de commentaires élogieux..

Il fallait s’appeler Krivine, ou être « tiers-mondiste », pour croire et diffuser la légende de la « social-démocratisation » des PC. Il fallait être de la petite clique des porteurs de valises du FLN et des réseaux Curiel, pour avaler, sans mot dire, que les créatures sorties des laboratoires est-allemands de Markus Wolf (FPLP, FDPLP, Fatah…) étaient mises en œuvre, par ceux-ci, pour des objectifs émancipateurs.(2)

Garaudy crût que son parti pouvait incorporer des éléments de démocratie politique, en interne. Sa proximité avec « fils du peuple » l’illusionna.

L’ancien chrétien protestant aurait cependant dû songer au sort de l’ancien « boucher d’Albacète »(3) et celui de son ancien équipier, le second « mutin de la mer noire », Charles Tillon(4).

Du jour au lendemain, les deux anciennes idoles de la solidarité révolutionnaire avec la révolution russe des soviets, les deux « mutins de la mer noire », devinrent « des anti-parti ». Ils se retrouvèrent des « ennemis du parti », des « agents et des provocateurs policiers », et des complices du « policier » ayant intrigué au sein des brigades internationales en Espagne, le « sioniste Gayman ».

Il aurait dû, ne pas oublier Auguste Lecoeur et Guingoin, tous deux victimes de tentatives d’assassinat politique, dont les auteurs « venaient du froid ».

Il aurait dû ne pas oublier Kriegel Valrimont et Servin, chassés du jour au lendemain de leur poste au bureau politique et au comité central, puis exclus du « parti » ; l’un et l’autre traqués et inscrits sur une liste noire rendant, pour longtemps, très difficile de retrouver un travail après qu’on ait été appointé par le « parti ». J’ai rencontré un de ces deux bannis. Pour qu’il retrouve un emploi, il aura fallu tout le courage tenace d’un ancien libertaire devenu membre du PCF en 1940, mais toujours resté un homme libre et se comportant toujours comme tel, même quand il devint un des directeurs de la Caisse primaire centrale de sécurité sociale de la région parisienne.

Roger Garaudy paiera ses illusions

Il n’avait pas compris ce qu’il était devenu et où il se trouvait. C’est ainsi que le philosophe en chef de la « philosophie marxiste », devint du jour au lendemain un « anti-marxiste », un traître, un minable…

Jusqu’alors, les chefs déchus, les expulsés des sommets, laissés en vie, cherchaient à renouer avec le « léninisme authentique ». Ils pouvaient opter pour le « socialisme démocratique » ou pour la démocratie bourgeoise », en tant que seule réalité possible pour la mise en œuvre de la vie démocratique et comme outil du progrès social pour l’ensemble de la société.

Roger Garaudy marquera une rupture

Avant 1968, il aurait dit que sa rupture était « épistémologique ». En effet, le chef de la philosophie du matérialisme dialectique revint vers la religion chrétiene. Au lieu de son protestantisme, il revint vers les fondamentaux chrétiens catholiques. Mais cette évolution n’était que provisoire.

Il se mit à recycler l’enseignement de la théologie de la haine et du mépris...

Le Juif devint le centre obsessionnel de sa pensée. Le refus juif de la messianité et de la divinité de Jésus devint cause de rejet, et haine systématique et sans limite d’Israël, le Juif collectif.

Enfin, cette évolution-rupture le mènera jusqu’à s’en aller réciter les onze mots (articles, sujet, verbe et complément) de la « chahada. Il devint « musulman ». Les portes des capitales des mondes arabo-musulmans et islamo-iranien s’ouvrirent pour lui. Il redevint un personnage considéré.

Cette nouvelle position lui fit reprendre, sur une nouvelle base, l’hostilité stalinienne envers la nation d’Israël -ne se contentant pas de sa caricature bureaucratique et extrême orientale du Biroubidjan décidée par Staline comme reconnaissance de la Nation juive-  reconstruisant son pays essentiellement tombé dans un abandon destructeur par les conquérants qui avaient succédé aux romains de Rome puis de Bizance (Constantinople).

Garaudy devint l’idéologue d’un antisionisme revisitant l’entreprise nazie de destruction du peuple juif, d’abord pour en limiter l’ampleur, puis pour nier qu’elle ait eu lieu.

Garaudy n’était pas devenu un « musulman » à la manière de Jacques Berque et des orientalistes français fascinés par les nuits chaudes de l’Orient ou s’étant perdus dans les rythmes lancinants et les tournoiements vertigineux des soufis derviches et/ou récitant des confréries nord-africaines.

Sa mélopée lancinante à lui, c’était que la shoah n’avait pas eu lieu. La shoah, pour le Garaudy musulman, c’était une mise en scène, rien qu’un trompe l’œil, pour préparer l’opinion à la dépossession de ces arabes qui deviendraient, en 1967, le peuple palestinien. Garaudy peut être satisfait, il a fait école, avec le comique triste Dieudonné (le bouffon d’Ahmadinejad), avec Balme, un candidat de « front de gauche » à l’élection législative. Pour ce dernier, ce n’est pas que la Shoah qui est un trompe-l’œil, une mise en scêne des Juifs, c’est aussi l’assassinat des enfants de l’école Ozar Hatorah.

Chez Roger Garaudy, le sionsite était devenu le mal absolu. Il avait remplacé toutes ses anciennes excécration de l’époque de sa jeunesse. Il était tout à la fois : la division de la société en classe, l’esclavage, le servage, le féodalisme, le capital, son expansion au-delà des frontières nationales, le fascisme, l’impérialisme occidental (le mauvais impérialisme opposé au bon impérialisme de l’expansion militaire de l’islam visant à développer la Oumma et le Califat), « les revanchards allemands » devenus généraux nazis de l’OTAN…

Les conférences du Caire et d’autres capitales déclineront un déclin moral et politique, une faillite pulsionnelle. Vous m’objecterez que l’ancien bonze stalinien ne fut pas le seul et l’unique a passer de l’adoration prétendue d’une classe (le prolétariat « révolutionnaire » et « socialiste »), du socialisme dans un seul pays (l’URSS), du secrétaire général (Staline puis ses successeurs), à la vénération absolue et sans réflexion critique possible, d’un « Dieu » Allah, d’une communauté unique de croyants en expansion (la Oumma), et d’un messager ou prophète (Mahomet). Un pistoléro stalinien, tout droit sorti des laboratoires est-allemands de Markus Wolf, exprima lui aussi les mêmes ingrédients du stalinisme pourrissant des années soixante à aujourd’hui. Je songe ici à Carlos, un assassin glacial et sans remord, un super Mehra venu du Vénézuela, un ex « marxiste léniniste staliniste » comme Roger Garaudy, se ralliant à Ben Laden.

Le formatage totalitaire stalinien explique, mais il n’excuse pas tous les choix d’un homme failli, dont la vie toute entière fut consacrée à promouvoir l’imposture (5) et le mensonge, par une haine constante que l’on ne retrouvera en Europe, que chez les nationaux socialistes de l’école de Goebbels, qui haissaient avant tout ce qu’ils appelaient : « l’esprit juif », « l’intellectualisme juif », c’est à dire l’indépendance d’esprit, la dialectique et rigueur logique intégrant la contradiction et par effet, la liberté de réfléchir méthodiquement cultivée par le « pilpoul » et ses variantes .

Alon Gilad

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(1) C’est sous ce nom à peine modifié que Boris Vian se moquera du pseudo philosophe, la coqueluche intellectuelle du parisianisme de Saint Germain des prés, qui faisait courir le tout Paris intellectuel, celui gravitant dans la constellation des staliniens critiques ou des anti staliniens de pacotilles, ceux ne s’échappant pas de l’emprise de l’appareil.

(2) J’évoquais Krivine et sa petite équipe de porterus de valises du FLN.

Rappelons ici qu’ils pousseront la complaisance, eux aussi, jusqu’à justifier la guerre d’extermination lancée contre les ouvriers d’usine et des mineurs et sidérurgistes kabyles messalistes qui refusaient d’abandonner leur combat pour une Algérie libre et indépendante qui serait l’Algérie démocratique et sociale des Berbères, des arabo-Berbères, des Juifs, des Arabes, des Européens français ou d’origine maltaise, italienne ou espagnole. Les anciens du MTLD ayant formés le FLN recourreront au procédé stalinien de la calomnie pour justifier la traque et la assassinats. Les messalistes étaient devenus des « traîtres ». Les « porteurs de valises » emboitèrent le pas. Ils s’associeront, sans complexe, à la calomnie du vieux chef nationaliste et de ses compagnons de combat.

La LCR (devenue NPA) choisira, en 1956, les chars du Kremlin contre les ouvriers, contre le peuple, contre les conseils ouvriers élus dans toutes les usines. Elle prendra position par écrit contre l’équipe d’Imre Nagy (condamnée à mort et pendue après un procès à huis-clos en 1958).

Après avoir sautillé sur place et scandé jusqu’à plus soif « Vietnam vaincra », « FLN vaincra » (le front de libération national du sud-Vietnam issu de l’ancien Vietminh), ces jeunes gens sautilleront et s’époumoneront en scandant « Palestine vaincra ! Mort à Israël ! ».

(3) André Marty représentait l’exécutif du comintern auprès des « brigades internationales » en Espagne. Il se verra affubler d’une réputation, celle d’avoir été le principal artisan de la violence politique stalinienne au sein des brigades internationales.

La rumeur, et certains témoignages, l’accuseront de terrorisme, de fanatisme assassin et arbitraire sur la personne des combattants des brigades internationales. Ceux-ci furent sacrifiés par Staline et les siens cherchant à faire croire à la solidarité de l’URSS stalinienne envers la République espagnole.

(5) En sa qualité de ministre de l’aviation, dans le gouvernement tripartite de 1945 dirigé par le général de Gaulle, Charles Tillon sera amené à donner l’autorisation d’utiliser l’aviation militaire contre ceux des nationalistes algériens qui pensaient que les journées d’affrontements et de répression de Sétif étaient le début du soulèvement qui allait chasser la France.

Plus tard, Charles Tillon donnera une version des événements atténuant sérieusement sa responsabilité dans le déroulement ultérieur des événements dits de Sétif.

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