Philippe Landeux : Robespierre est victime d’une terrible injustice historique

Riposte Laïque : Tu viens de publier le livre « Robespierre, la Terreur des traîtres à la Nation » (Les Editions du Pont d’Arcole). Ceux qui te connaissent savent quelle est ton admiration pour ce personnage historique, par ailleurs fort contesté. Peux-tu d’abord te présenter à nos lecteurs ?

Philippe Landeux : Je suis originaire de Montpellier. J’approche la quarantaine ! Bon Dieu que le temps passe ! C’est en arrivant à Paris, en 1996, après mon service militaire, que j’ai réellement découvert Robespierre et la Révolution, en lisant dans le métro. Après avoir lu les journaux quelques temps, j’ai voulu lire des choses plus consistantes. Mon père m’avait parlé de Robespierre et je m’y étais déjà intéressé. Mais, cette fois, la chance ou autre chose a voulu que je tombe sur une de ses meilleures biographies, celle de Jean Massin. Son parcours surréaliste, son courage jusqu’au sacrifice en faveur du peuple, de l’Egalité, de la vraie démocratie, ses discours exaltants m’ont soufflé. A partir de là, j’ai lu tout ce que j’ai pu trouver sur lui et la Révolution. Ces lectures m’ont amené, comme à cette époque, à réfléchir à des sujets de philosophie politique et à écrire, ce que je n’avais jamais fait, ayant eu un parcours scolaire plutôt scientifique. C’est ainsi que j’en suis venu à concevoir ma propre théorie, le « Civisme » avec son volet sur « Largent ». Je l’ai rédigée en quelques mois. Ne trouvant pas d’éditeur, j’ai voulu me faire connaître en écrivant sur un sujet plus consensuel. Robespierre pourrait paraître un mauvais choix dans cette optique, mais quand on sait ce que je prône par ailleurs, la difficulté devient toute relative !

Je me suis donc lancé dans un « Robespierre et la Révolution au jour le jour », c’est-à-dire une chronologie très détaillée de la Révolution avec, insérés en encadrés, les lettres, les interventions, les discours de Robespierre tant à l’Assemblée qu’aux Jacobins. Pour ce faire, je me suis bien sûr appuyé sur les Œuvres complètes publiées par la société des études robespierristes. Pour compléter ce travail, j’ai également lu et compilé les arrêtés du Comité de salut public et la correspondance des représentants en mission (Recueils d’Aulaud, suppléments de Bouloiseau). Enfin, je me suis plongé dans les archives du Tribunal révolutionnaire de Paris, intactes, fort heureusement !, afin d’avoir des chiffres exacts non seulement des exécutions, mais aussi des acquittements et des autres condamnations. Car, chose étrange, ce travail n’a pas été fait par les historiens professionnels, sinon mal. Ce travail m’a également permis d’acquérir une connaissance de première main sur les Commissions populaires et le Bureau de police générale.

Je suis donc un autodidacte, mais je crois pouvoir dire que, sur mon terrain, je n’ai guère de rivaux. Serge Ayoub que j’ai rencontré il y a trois ans et que je vois comme un jacobin, un robespierriste, n’en déplaise aux médias et à la gaucherie, l’a bien senti et m’a rapidement demandé d’écrire une notice sur Robespierre pour faire connaître cette figure du patriotisme français dans le milieu « nationaliste ». Aussitôt dit, aussitôt fait. 

Riposte Laïque : D’où te vient cette ferveur pour Robespierre ?

Philippe Landeux : De la grande, de la terrible injustice dont cet homme que l’on appelait à juste titre l’Incorruptible est victime. Il a été le champion de l’Egalité et de la démocratie, la pierre angulaire de la Révolution, le bon sens et la modération au milieu de la tempête, l’espoir des faibles et des innocents, le summum du patriotisme, le meilleur de la France, généreuse et intransigeante, le verbe de la République populaire, la terreur des traîtres à la nation, des démagogues, des va-t-en-guerre, des sanguinaires, des pourris, des profiteurs et des égoïstes, le père de la Gauche, de la vraie gauche, reconnu comme tel jusqu’à Jean Jaurès et on l’accuse encore de tout ce qu’il a combattu, on lui impute les crimes de ses ennemis, on perpétue les calomnies de ses détracteurs sans se demander qui étaient ces derniers ! Toutes les accusations atroces dirigées contre lui ont eu pour but d’étouffer ses paroles. Alors je citerai simplement celle-ci, tirée de sa déclaration des droits :

« Toute institution qui ne suppose pas le peuple bon et le magistrat corruptible est vicieuse ».

Vous imaginez tous les intérêts que cet homme dérangeait ? Vous comprenez pourquoi il s’est fait tant d’ennemis, pourquoi leurs motifs contre lui étaient inavouables et pourquoi il a fallu en inventer ? Quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage. C’est exactement ce qu’ils ont fait avec Robespierre. Et Robespierre ne se faisait lui-même aucune illusion ! Il a fait son devoir d’honnête homme jusqu’au bout. Il défendait le peuple. En défendant Robespierre, tout homme du peuple ne fait que défendre sa propre cause. C’est, en somme, ce que disait Babeuf : « En relevant le robespierrisme, vous êtes sûrs de relever la démocratie ».

Riposte Laïque : Mais tu es conscient qu’aux yeux de nombre de nos compatriotes, il incarne l’époque sanglante de la Terreur, et l’exécution de nombre de ses compagnons révolutionnaires… qui finit par être victime de ses propres méthodes ?

Philippe Landeux : Bien évidemment ! Mais que valent les considérations de gens qui se permettent d’avoir un avis sur un tribun sans avoir jamais lu un de ses discours ? Du reste, cette opinion, cette idée reçue, n’est pas étonnante et je viens d’en donner la raison et l’origine. Il serait intéressant que les gens qui ont de Robespierre une opinion négative se demandent d’où ils la tiennent, qui la leur a inculquée ? J’aimerais bien qu’ils me disent quelle aurait été leur position à chacune des étapes de la Révolution, quel parti ils auraient pris, qui ils auraient suivi… Mais, pour cela, encore faudrait-il qu’ils connaissent la Révolution ! Alors, je suis sûr que, pour la plupart, ils s’apercevraient qu’ils auraient été constamment derrière Robespierre, comme le fut en son temps le peuple français.

Puisque je conseille de lire Robespierre, voici quelques-uns de ses textes et discours incontournables que l’on peut facilement trouver sur Internet : Discours contre le veto royal (septembre 1789), discours sur l’organisation des gardes nationales (décembre 1790), discours contre le Marc d’argent (avril 1791), article sur la liberté de la presse (11 mai 1791), discours contre la peine de mort (30 mai 1791), article sur le respect dû aux lois (juin 1792), discours sur les subsistances (2 décembre 1792), déclaration des droits (21 avril 1793), discours sur la Constitution à donner à la France (10 mai 1793), discours pour la liberté des cultes (21 novembre 1793), discours sur les principes de morale politique qui doivent guider la Convention dans l’administration intérieure de la République (5 février 1794) et, enfin, son discours testament (8 thermidor – 23 juillet 1794).

Riposte Laïque : Que réponds-tu à ceux qui font le parallèle entre la Révolution française, et la période de la Terreur, avec l’Union soviétique de Staline, et les purges permanentes qui marquèrent son règne ?

Philippe Landeux : Je dirais, pour commencer, que Robespierre jouissait d’un immense prestige mais qu’il n’a jamais réellement eu LE pouvoir. Les révolutionnaires ont renversé la monarchie et se défiaient du pouvoir personnel. Ils n’ont jamais instauré de fonction présidentielle. Le pouvoir était éparpillé entre divers Comités et s’exerçait, en leur sein, de manière collégiale. Ainsi, Robespierre qui fit partie du Comité de salut public n’a jamais eu ni la position ni les ambitions ni les moyens d’un Staline ou d’un Hitler (auquel on le compare aussi parfois), puisque c’est bien à cette analogie que conduit cette comparaison. L’accusation est en elle-même ridicule !

Je dirais, ensuite, que c’est, une fois de plus, ignorer tout de la Révolution et de sa complexité que de supposer que tout ce qui arriva fut la volonté d’un seul homme alors même que nombre de choses arrivèrent malgré lui. Il en a cautionné certaines, il a été emporté par d’autres, il a fait ce qu’il pouvait, comme tout le monde !

Je dirais, enfin, que la Terreur fut un accident et non un projet ou une idéologie. Elle fut imposée par la guerre étrangère et la guerre civile, situation désespérée dont la République ne put sortir que par des mesures énergiques et violentes. Or qui est assez naïf pour croire qu’il y a des guerres propres, qu’elles se gagnent en gants blancs ? Qui est assez de mauvaise fois pour croire qu’il y avait d’un côté les gentils, de l’autre les méchants ? Tous les partis, quels que fussent leurs mobiles, se livraient une guerre à mort. Les vaincus étaient exécutés. C’était la règle du jeu. Et, à ce jeu-là, Robespierre était un modéré. Il est perçu comme le symbole de la Terreur, alors que ses contemporains connaissaient sa modération et celle de son frère et de ses amis. Les crimes reprochés à la Révolution ne furent pas commis par les « robespierristes » mais, précisément, par les ennemis de Robespierre (Fouché, Collot-d’Herbois, Fréron, Barras, Carrier, Fouquier-Tinville, etc.), c’est-à-dire par ceux qui eurent sa peau le 9 thermidor. N’oublions pas, d’ailleurs, que c’est la France, entraînée par les Girondins et la Cour, qui déclara la guerre, et que Robespierre (qui n’était plus député) s’était opposé de toutes ses forces à cette aventure qui, sans le sursaut du 10 août, faillit perdre la Révolution. Une de ses raisons était la crainte du césarisme…

Riposte Laïque : Dans la France du 21e siècle, qu’est-ce, selon toi, être révolutionnaire ?

Philippe Landeux : La réponse que je vais faire est toute personnelle. Un révolutionnaire lutte pour l’égalité des citoyens (en devoirs et en droits), connaît le moyen de l’instaurer (voir le Civisme) et, partant, s’attaque à la cause de l’inégalité. Pour moi, la cause de l’inégalité est Largent, c’est-à-dire la « croyance que la notion de valeur marchande est nécessaire pour échange ». De cette croyance, née du troc, découle la monnaie et le système monétaire sous toutes ses formes et avec tous ses vices. Or, dans un système monétaire, il y a nécessairement des riches et des pauvres qui, par définition, ne sont pas égaux en droits ; ils ne sont pas même égaux devant la loi (selon que vous serez puissants ou misérables…). L’Egalité dans un contexte monétaire est une vue de l’esprit, tout comme la démocratie. En fait, il est impossible de la concevoir correctement si l’on intègre Largent dans le raisonnement parce que l’on ne sait comment s’en affranchir. C’était la limite de Robespierre. Il est celui qui a posé le mieux les principes de l’ordre social, mais la Révolution n’a jamais été à sa portée. Il me plait de croire qu’il a eu cette intuition quand il a écrit et aussitôt raturé : « Quand leur intérêt [celui des riches] sera-t-il confondu avec celui du peuple ? Jamais. »

Bref, qui ne dénonce pas Largent ne peut-être un révolutionnaire ; même bardé de bonnes intentions, c’est, de facto, un capitaliste et un contre-révolutionnaire. Robespierre était en son temps un révolutionnaire condamné à l’échec. Son exemple peut nous inspirer. Il a encore beaucoup de leçons à nous donner. La plus importante de toutes est qu’il a échoué et que ce ne fut pas sans raison. Les communistes ont cru que c’était parce qu’il refusait précisément d’être un dictateur. Je dis, moi, qu’il s’est fracassé contre Largent et que tous ceux qui suivront exactement ses traces connaîtront la même fin.

Je sais que s’attaquer à Largent paraît fou. Mais un révolutionnaire ne poursuit pas des hochets ; il vise au cœur ou, comme disait Marat, il porte la cognée à la racine.

Propos recueillis par Pierre Cassen


Derniers articles du même auteur :



Ce contenu a été publié dans INTERVIEWS. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.