Pour bien comprendre l’impasse politique grecque

Hier dimanche, le Président de la République grecque a consulté tous les partis représentés au Parlement par l’élection législative du 6 mai afin de composer un nouveau gouvernement de coalition. Comme vous l’annonçaient vos médias, et sans entrer dans les détails des jeux politiciens, il y a eu des désinformations, des contre-informations, pour finalement conclure sur un échec. Les négociations vont se poursuivre aujourd’hui lundi, et le Président reprendra ses consultations ce soir.

Comment en est-on arrivé là ?

Pour bien comprendre, revenons tout d’abord au mode de scrutin très particulier. Les 300 députés sont élus de la manière suivante : 50 sièges sont attribués au parti ayant obtenu le plus de voix, et les 250 sièges restants sont répartis à la représentation proportionnelle entre tous les partis ayant obtenu au moins 3 % des suffrages exprimés (y compris celui arrivé en tête).

La dernière élection, celle de 2009, a donné le résultat suivant (de gauche à droite) :
– KKE (Parti communiste) : 21 sièges
– Siriza (Gauche radicale, sorte de mélenchonisme sans communistes) : 13 sièges
– Pasok (Parti socialiste) : 160 sièges (bénéficiant donc de la « prime au gagnant » des 50 députés)
– ND (Nouvelle démocratie) : 91 sièges
– Laos (Droite extrême) : 15 sièges

On voit donc que Pasok et ND représentaient une majorité écrasante de 251 voix sur 300, et… 80% des électeurs. C’était énorme comme bipartisme, et ça durait depuis… l’époque des Colonels.

Puis est arrivé la crise, et la Troïka avec son chantage : plans de rigueur drastiques et insupportables contre aide financière du FMI, de la BCE, du FESF, etc.

Le Pasok et la ND ont dit oui à la Troïka, sauf quelques défections dans leurs rangs respectifs (31 députés chez les socialistes, 19 à ND), immédiatement exclus de leurs partis respectifs et donc de leurs groupes à l’Assemblée.

Cela a donné lieu à deux nouveaux partis représentés à l’Assemblée :
– Dimar (la gauche démocratique), 10 sièges composés principalement de transfuges du Pasok.
– Les Grecs indépendants (qui est en fait la coalition de deux partis), 11 sièges composés de transfuges de ND.
– Les autres « dissidents » se retrouvant dans des « non-inscrits » ou des groupuscules marginaux.

Malgré ces défections, le Pasok et la ND conservaient 201 sièges sur 300, donc une majorité suffisante pour signer tous les diktats de la Troïka, violemment contestés par la population, ouvriers, patrons, retraités et étudiants tous ensemble.

Alors pour calmer le peuple, le gouvernement décide d’organiser de nouvelles élections le 6 mai 2012, et patatras ! C’est l’effondrement du Pasok et de la ND. Nouveaux résultats (de gauche à droite) :
– KKE : 8% des suffrages, 26 sièges
– Siriza : 17% des suffrages, 52 sièges, qui passe donc devant le Pasok
– Dimar : 6% des suffrages, 19 sièges
– Pasok : 13% des suffrages, 41 sièges
– ND : 19% des votants, 108 sièges (car bénéficiant de la « prime au gagnant » de 50 députés)
– Grecs indépendants : 11% des votants, 33 sièges
– Aube dorée (extrême-droite) : 7% des votants, 21 sièges

Le Laos n’a fait que 2,9%, donc n’est plus qualifié pour siéger à l’Assemblée. On peut penser qu’une bonne partie de ses électeurs se sont radicalisés en rejoignant Aube dorée, reprochant au Laos d’avoir fait partie pendant un temps de la coalition pro-austérité (avant de s’en retirer).

On voit donc la chute spectaculaire de la coalition gouvernementale pro-austérité Pasok-ND, qui passe de 80% à 32% des suffrages, et de 201 à 149 sièges (et encore, grâce à la prime de 50 députés à ND !) Il leur manque deux sièges pour avoir la majorité absolue.

Ce vote du 6 mai est donc clairement un vote anti-austérité, puisqu’à part ND et le Pasok, tous les autres partis recueillant 68% des suffrages sont contre les mesures d’austérités. Avec cependant des nuances : Dimar voudrait moins d’austérité, en enlevant les mesures sociales qui touchent les plus précaires et les diminutions de salaires et de retraites. Siriza est plus intransigeant et veut l’abandon de toute austérité, ainsi que le KKE et Aube dorée.

C’est une fronde populaire sans appel, anti-austérité, anti-Troïka, et… anti-Merkel (pour ne pas dire anti-allemande…)

Mais pourtant (et contrairement à ce que croient beaucoup d’observateurs français), les Grecs ne veulent pas quitter la zone Euro : les sondages montrent qu’ils sont 75% à 80% à vouloir garder la monnaie unique, les partis s’y opposant n’étant que les communistes du KKE et les extrémistes d’Aube dorée (qui, eux, en plus, veulent carrément quitter l’Union européenne pour une autarcie à la mussolinienne…)

Ce serait plutôt les Allemands et d’autres européens qui voudraient désormais « jeter » la Grèce de l’Euro, comme le montre cette couverture du très célèbre journal allemand « Der Spiegel »; une hypothèse de plus en plus envisagée par les économistes (en particulier allemands…) :

« Acropolis, Adieu ! Pourquoi la Grèce doit maintenant (sic !) quitter l’Euro », déclare cette une qui ne laisse guère place aux doutes. L’hebdomadaire allemand précise : « En dépit de notre scepticisme, nous avions défendu jusqu’ici le maintien de la Grèce dans la zone Euro. Mais depuis les élections législatives [en Grèce] début mai, les observateurs du Spiegel ont changé d’avis. » « Les Grecs n’ont jamais été mûrs pour l’union monétaire et ne le sont toujours pas aujourd’hui. Les tentatives de soutenir ce pays par des réformes ont échoué. ». « Il est clair que la sortie [de l’Euro] est dans l’intérêt des Grecs. ». « Seule une sortie de la Grèce de la zone Euro donne une chance au pays, dans le long terme, de se remettre d’aplomb. »

Comme le veut la Constitution grecque, le Président de la République a proposé au parti arrivé en tête (ND) de former un nouveau gouvernement. Échec. Puis il a fait la même proposition à Siriza, arrivé en second. Échec. Puis au Pasok, troisième. Echec. Dimanche matin, le Président a ensuite réuni ces trois partis autour d’une table. Échec.

C’est alors que Siriza a fait courir le bruit (immédiatement répercuté comme vérité d’Evangile par l’AFP et tous les grands médias) qu’un accord de coalition aurait été trouvé entre la ND, le Pasok et Dimar. Information aussitôt démentie par ce dernier qui accuse Siriza de « mensonge diffamatoire ». (Je vous fais grâce des relations très compliquées entre les partis de gauche Siriza, Dimar, et KKE…)

Dimanche après-midi et soir, le Président a ensuite reçu les 4 autres partis les uns après les autres. Échec.

Lundi, les tractations vont aller bon train entre partis, les pressions de la Troïka aussi. Et ce soir, le Président réunira ND, Pasok, Dimar et Grecs indépendants pour une dernière réunion de la dernière chance. Cela pourrait déboucher sur un gouvernement demandant quelques aménagements minimes dans les plans de rigueur, après âpres compromis. Mais la Troïka, par la voix des autorités de l’Allemagne et de l’UE, dit « niet » à toute renégociation de ce qu’avaient signé la ND et le Pasok.

Si aucun gouvernement ne se dégage d’ici jeudi (date limite pour la première séance au Parlement), la Constitution oblige à de nouvelles élections qui auront lieu le 10 ou 17 juin (en même temps que les législatives françaises…)

Mais les sondages en vue de cette éventuelle nouvelle élections ne vont dans le sens d’un règlement de la situation, puisqu’ils donnent encore plus de voix aux partis anti-austérité, et Siriza arriverait désormais en tête, devant la ND et remporterait la prime au gagnant de 50 députés ! Soit peut-être la possibilité de faire une coalition cette fois anti-austérité, même en excluant les extrémistes d’Aube dorée ?

Au fait, qu’en pense notre Hollandréou national ? Et Nicolas Sarkozy et tous les européistes qui prétendaient que la Grèce était « sauvée » grâce à leurs « actions » ?

Roger Heurtebise

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