Pourquoi je ne débats pas avec l’enseignant anti-avortement Philippe Isnard

J’avais accepté un débat avec Philippe Isnard, le professeur suspendu 4 mois pour avoir fait du prosélytisme anti IVG dans sa classe.  Je m’étais engagée très à la légère, je l’avoue, abusée par cette idée généreuse, mais fausse selon laquelle on peut discuter de tout avec tout le monde. Non, on peut discuter de tout, mais pas avec tout le monde.  Quand j’ai lu une interview de ce monsieur, j’ai compris qu’on allait à l’empoignade, qu’entre nous, il n’y avait aucun terrain d’accord.  Pour débattre, il faut des points de convergence. C’était le cas il y a quelques années quand j’ai accepté de participer à un débat organisé par des catholiques sur le thème de la pornographie. Au delà de nos divergences sur l’avortement, nous avions un objectif commun : interpeller l’invasion des images porno dans le domaine public. Nous cherchions la coïncidence, pas l’affrontement.

Or avec Isnard, on risquait le jeu de ring.  Je n’ai pas de goût pour le catch. Comment dialoguer avec quelqu’un d’aussi extrémiste, qui évoque les millions de fœtus assassinés, qui  impute l’origine  de la méthode Karman d’aspiration du fœtus aux nazis qui l’aurait mis au point dans les camps de concentration, qui qualifie les médecins pratiquant l’avortement de tueurs… Isnard ne sait visiblement rien de la situation de l’IVG en France, très problématique. La mise en pratique de la loi Veil est sérieusement remise en cause. L’accès à l’avortement est très difficile . L’excellent livre d’Olivia Benhamou «  Avorter aujourd’hui » ( Mille et une nuits 2004 ) fait le point sur la situation pratique de l’IVG.

«  Les informations manquent, les mauvaises volontés font alliance avec les conditions d’accueil déplorables, les moyens attribues dans les hôpitaux  à l’activité d’IVG se réduisent  comme peau de chagrin, les médecins se détournent de la pratique, peu motivés par l’acte et sa rémunération »

Il ne manquait plus que les agitations récurrentes des provie, qui demandent l’abrogation de la loi Veil ! Leur discours, je le connais par coeur, je l’ai combattu bec et ongles dans les années 70.  La loi Veil a symbolisé la fin du long, long esclavage des femmes qui depuis des millénaires, n’avaient pas le droit de choisir leurs maternités.  On ne mesure pas assez l’énorme pas accompli sur le chemin de la liberté et le tournant que représente pour l’humanité ce droit à disposer de soi.  Le discours des provie et d’Isnard  nous ramène, tout comme celui de l’islam, en arrière, il relève d’une régression grave,  il n’est pas accessible à des arguments rationnels. Je lui aurais parlé  droit des femmes,  respect de la loi et liberté de disposer de son corps.  Il m’aurait rétorqué  foi et génocide.  Le seul intérêt de ce débat aurait été de lui démontrer que, contrairement à ce qu’il prétend, il n’a pas été victime de censure. L’école est un cadre neutre, d’où doit être exclu tout prosélytisme. Voilà pourquoi nous avons bagarré pour que le voile islamique ne soit pas admis de son enceinte. S’il y a une demande de débat, elle doit venir des élèves. J’ai été prof pendant des décennies, je sais de quoi je parle. Dans mes classes, il y a eu toute sorte de débat, sur l’homosexualité, la liberté sexuelle, le féminisme…à une époque où ça sentait le soufre. Mais je ne les ai jamais imposés, je n’ai jamais infligé de videos choquantes.

Cette affaire illustre une fois de plus la  confusion où nous sommes. Au nom de la liberté d’expression, on se permet toutes les dérives. Et voilà comment on nous brandit le droit sacré à la liberté de porter le voile, de se prostituer, de vendre ses organes…Tout droit a ses limites. On n’a pas le droit, quand on est enseignant , de manipuler de jeunes esprits, et de bafouer la loi. Là est le vrai respect de la vie, celle des vivants. Que Isnard ait été censuré par certains médias est sans doute regrettable et illustre leur disfonctionnement. Mais ne mélangeons pas tout. Quand on censure RL, on fait taire une voix qui parle de liberté et s’élève contre l’ inadmissible invasion d’une idéologie contraire à la liberté.

Quand on censure Isnard, on évite de relancer un débat obsolète contraire aux avancées de la liberté.

Anne Zelensky


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