Regard sur les événements tunisiens d’une Bordelaise installée à Sousse

Il y a relativement peu de temps (janvier 2012) que j’ai découvert Riposte Laïque en tombant par hasard sur un article « apéro-saucisson-pinard » qui m’avait ravie, moi Française exilée en Tunisie, où le saucisson est pratiquement introuvable, sauf rares exceptions récentes dans un rayon de Carrefour qui s’est décidé à vendre un peu de porc. L’apéro et le pinard, ça va encore car un supermarché du bord de mer en vend dans un espace restreint mais qui a le mérite d’exister. J’en profite au passage pour signaler la qualité des vins rouges tunisiens, provenant de vignes plantées par les Français au XIXe siècle. Venant de quelqu’un qui a passé 35 ans en Bordelais dans le négoce du vin, vous comprendrez que je ne plaisante pas.

Fin de la digression.

Si je viens vers vous, c’est pour vous signaler les faiblesses de la teneur générale de l’article que je viens de lire : « La Tunisie confrontée à la réalité du pouvoir islamique », signé Huineng. J’en ai été déçue car j’apprécie énormément la plupart de vos éditorialistes et collaborateurs.

J’habite à Sousse depuis presque 5 ans maintenant, incitée à quitter la France non par des raisons fiscales dont on nous rebat les oreilles, mais par l’inverse, l’insuffisance de la retraite minimale vieillesse. Ne voulant pas être une charge pour mes enfants j’ai choisi de m’établir dans un pays où la vie est 4 à 5 fois moins chère qu’en France. Au bureau de police des étrangers, sur le bateau et même dans mon quartier j’ai rencontré bien des retraité(e)s dans mon cas, y compris la directrice française de l’agence immobilière par laquelle j’avais réservé un appartement par Internet.

En arrivant j’avais tout à découvrir, je n’avais jamais mis les pieds en Tunisie auparavant, ce sont des amis tunisiens et des amis français ayant voyagé en Tunisie qui m’ont parlé du bon accueil réservé aux Français, de la beauté du pays, et quantité d’autres informations qui m’ont finalement décidée.

Je ne me suis jamais intéressée à la politique, juste le minimum pour glisser un petit papier dans la fente idoine au bureau de vote le plus proche à Bordeaux. Arrivée en mai 2008 sous la présidence de Ben Ali, je n’ai pas cherché plus loin. Jusqu’au jour où un de mes nouveaux amis m’a confié sous le sceau du secret et loin de toute oreille indiscrète ce qu’il en était réellement de la situation dans le pays. Les touristes ne voyaient que les plages de sable fin sous les palmiers et la splendeur des antiques ruines romaines, du reste ils ne venaient que pour ça et on les comprend.

Seulement au moment de la révolution du jasmin j’ai voulu en savoir davantage sur ce qui se passait dans ce pays qui était en train de devenir tout doucement ma seconde patrie. J’y ai été aidée par mon entourage, mes propriétaires d’abord, retraités aisés parfaitement francophones, et aussi les relations amicales qui s’étaient créées, les commerçants, les chauffeurs de taxi, bref tout le monde. Enfin on pouvait parler librement, rire et se moquer de Zaba (Zine el Abidine Ben Ali) et de sa clique honnie. A partir de là j’ai commencé à lire les journaux francophones (non je n’ai pas réussi à apprendre l’arabe !) et j’ai aussi beaucoup fouillé sur le Net, enfin libre lui aussi malgré une tentative éphémère de muselage. Je me suis abonnée à plusieurs sites d’actualités. J’ai observé attentivement les premières élections d’octobre 2011, organisées dans une pagaille indescriptible car il y avait tout à inventer. Jusque-là les « élections » où le président était reconduit depuis 23 ans avec 99 % des bulletins ne trompaient personne et la fréquentation des bureaux de vote était en pratique réservée aux partisans du régime. Et avant lui du temps de Bourguiba le système était le même. Auparavant  encore c’était le protectorat français. De sorte que le mot démocratie était tout nouveau, il était dans toutes les bouches mais personne ne savait ce que c’était et comment on la mettait en pratique.

Les exilés politiques de toutes tendances rentraient au pays les uns après les autres. Rachid Ghannouchi revenait de Londres après 20 ans où il s’était fait une assez jolie pelote dans le monde des affaires. Quelques journalistes satiriques – déjà ! – ont publié sur les réseaux sociaux le projet d’un comité d’accueil : une escouade de jolies filles en bikini l’attendant sur la plage. C’était assez dire que sa tendance rigoriste n’était pas un mystère. De là à imaginer qu’il voudrait un jour installer l’islamisme salafiste en Tunisie il y avait une marge, que dis-je, un fossé, un gouffre !

Aux élections son parti Ennahdha a obtenu 89 sièges sur un total de 217 élus pour 27 partis. Il s’en était constitué plus d’une centaine, régulièrement inscrits et répertoriés mais bien peu, finalement, ont recueillis assez de voix pour obtenir ne serait-ce qu’un seul siège à l’Assemblée constituante.

Ennahdha avait le plus grand nombre de voix, mais c’était insuffisant pour gouverner, il s’est donc allié à deux autres partis, ceux qui venaient juste après en nombre de voix. C’est la fameuse « troïka » qui représentait alors 65 % des élus. Au fil du temps, les chamailleries, les disputes, les alliances démenties la semaine suivante étaient devenues l’ordinaire de l’Assemblée et peu à peu 29 élus sont allés voir ailleurs si l’herbe était plus fraîche, de sorte qu’à ce jour la troïka n’a plus que 52 %, alors que la majorité des deux tiers est requise pour voter la constitution. C’est la paralysie.

Personne ne savait vraiment ce que tramait Ghannouchi dans l’ombre jusqu’en juillet dernier, où un infiltré à réussi à installer une caméra cachée qui a révélé que le leader donnait à ses partisans des consignes pro-islamisme radical en contradiction totale avec ce qu’il affichait avec ses collègues de l’Assemblée. On avait bien vu que des bandes djhadistes surgissaient ici et là et provoquaient des émeutes mais la relation avec Ghannouchi n’était pas encore visible alors que des rumeurs de plus en plus fortes circulaient, y compris sur le probable financement de son parti par le Qatar.

Il a fallu l’assassinat de Chokri Belaïd, mercredi, pour que l’évidence s’impose. L’UGTT (Union Générale des Travailleurs Tunisiens, à peu près l’équivalent de notre CGT) a mobilisé ses membres qui ont répondu en grand nombre. Vendredi la grève générale a été très suivie, même le supermarché Carrefour de mon quartier était fermé, ma pharmacie a fermé ses grilles à l’heure des obsèques de celui qui est honoré comme un martyr. Pourtant Sousse est une ville traditionnellement calme, du reste il n’y avait ni policiers ni militaires dans les carrefours et ronds-points, les rues n’avaient pas l’encombrement d’un vendredi midi, on circulait facilement. Les points chauds, où se produisent les échauffourées, sont plutôt dans le centre du pays, notamment vers Sidi Bouzid, point de départ de la révolution fin 2010. Mais mercredi, dès que l’assassinat de Chokri Belaïd a été connu, des manifestations ont eu lieu dans de nombreuses villes, un peu partout dans le pays.

L’UGTT est forte de 500.000 membres, ce qui est énorme dans un pays de 10 millions d’habitants qui a une surface équivalant à 3 ou 4 départements français. Il y a d’autres syndicats moins étoffés mais tous ont fait alliance.

Après ce résumé de ce que j’ai vécu et vis encore en Tunisie, je reviens à l’article de Huineng que je citais en commençant. Ce n’est pas le lieu d’en faire l’analyse et la critique détaillée, ce n’est ni mon désir ni mon métier. Si j’ai eu cette impression d’ensemble de « à côté de la plaque » c’est parce que je me tiens au courant heure par heure de ce qui se passe ici. Je vous recommande de consulter le site de Kapitalis, un journal généraliste qui était parfaitement neutre et banal jusqu’à ces derniers mois, où les articles sont progressivement devenus beaucoup plus critiques politiquement. Dans l’opposition plus virulente il faut lire Tunis Tribune (liens ci-dessous). Enfin je vous mets en pièce jointe un article du Monde qu’un ami français m’a envoyé vendredi matin. Je ne connaissais pas le journaliste, Vincent Geisser, mais son analyse colle de très près à la réalité telle qu’elle ressort des informations et très nombreux commentaires tunisiens que j’ai lus depuis mercredi et aussi à ce qui se ressent et se dit dans mon entourage à Sousse.

Longue vie à Riposte Laïque !

Monique Nouvel

http://www.kapitalis.com/  

http://news.tunistribune.com

 


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