Réponse à Empedoclates : journaliste, un métier de seigneur ?

L’article d’Empédoclatès au sujet des « 7.650 euros d’abattement fiscal par journaliste… payés par les autres salariés ! » propose un point de vue simpliste sur ce sujet. Journaliste moi-même, je suis sans doute, comme l’aurait dit Pierre Bourdieu, mal placé pour lui répondre. En effet, je prêche pour ma paroisse.

Personne ne le fera à ma place. D’où ce mail.

Le titre lui-même entretien déjà un flou artistique menant tout droit à la confusion.

Certes, cet abattement existe, cependant il s’applique aux revenus, ce n’est pas un « crédit », encore moins une prime. C’est, sur le plan technique, un manque-à-gagner pour le fisc. Personne ne le paye.

Empédoclatès commence par écrire « Il ne faut pas trop chercher… ». En effet, c’est là toute sa stratégie. Pamphlétaire, certes, analytique, pas le moins du monde.

S’ensuit un amalgame de professions de toutes sortes mises dans le même sac, sensées bénéficier du même « cadeau » présenté comme une véritable arme de corruption massive.

Erreur : le métier de journaliste est régi par des articles de lois très précis, par la possession de la Carte d’Identité Professionnelle, par une convention collective spécifique. Sortie de ces limites légales, une activité (de communication par exemple), ne peut en aucun cas ressortir de cette profession et exciper de sa pratique pour jouir de cet abattement mirifique.

Partant de là, deux choses…

Un, il est envisageable, après tout, de supprimer d’un coup tous les avantages professionnels de toutes sortes existant en France, de faire table rase de la totalité des conventions collectives pour avoir une seule règle, d’instaurer un régime unique pour les retraites, les cotisations, les impôts… Même, allons plus loin, de voter un salaire unique, une retraite unique, in fine un impôt unique.

Bien, ce point de vue maoïste serait intéressant sur le plan de la justice sociale appelée de ses vœux par Empédoclatès. Cependant, proche de la soixantaine, je sais, d’expérience, toutes ces réformes se feront « à minima » pour le plus grand bonheur du patronat (les deux mots riment d’ailleurs !).

Deux, il est aussi possible d’essayer de comprendre la raison de l’existence « d’avantages professionnels » dans une société libérale (ce serait long, complexe, plus pédagogique, moins démagogique). Autre solution, plus courte : se pencher sur l’état réel de la profession de journaliste pour comprendre « l’injustice » de cet avantage. Comme le seraient, dans le même ordre d’idée la retraite à 50 ans des cheminots, les 16 semaines de vacances des enseignants, le statut d’intermittent du spectacle… J’en passe.

Aujourd’hui, la plupart des jeunes sortants des écoles de journalistes ont derrière eux au moins 5 à 6 ans d’études. C’est une sélection par l’argent, comme toutes les filières supérieures. L’autre voie est le chemin des écoliers : apprendre sur le tas…

Aujourd’hui, dans les deux cas, la crise de la presse aidant, la plupart d’entre eux seront « pigistes » pendant des années.

Un pigiste c’est, en réalité, un pseudo-salarié servant de variable d’ajustement à son patron. Il est en général mal payé, il dépend du bon vouloir de la rédaction donneuse d’ordre, il est précaire, il peut perdre sa pige à tout moment sans aucune contrepartie, le plus souvent les frais annexes sont à sa charge (téléphone, ordinateur, voiture) sans être défrayé, il ne bénéficie presque jamais des avantages des salariés… Cerise moisie sur le gâteau en carton : il ne jouit pas, comme les journalistes salariés, du statut de cadre permettant une cotisation à une caisse de retraite complémentaire. Sans compter, pour les débutants, la difficulté d’obtenir la carte de presse.

Un métier de seigneur, monsieur…

Aujourd’hui, beaucoup de ces jeunes ont été transformés en périphériques de leurs ordinateurs, en traitements de texte à sang chaud, en préposé au formatage de dépêches, en rédacteurs de pseudo-publireportages…

En passeurs de soupes, oui, c’est vrai, Monsieur l’Empédoclaté, à leurs corps défendant, pour bouffer.

Pour le plus grand bonheur du patronat, trop heureux de profiter des retombées de cet avantage fiscal abracadabrantesque pour maintenir leurs salaires à un niveau minable au regard des compétences exigées.

Passons le cas des pigistes. Les salariés ne sont pas mieux lotis.

Refus de l’attribution de la carte de presse sous de fallacieux prétextes, refus du respect de la convention collective des journalistes, refus de la reconnaissance du statut de cadre… J’en passe. Moi-même, j’ai connu certains de ces cas de figure : 5 ans pour obtenir la carte là où la loi prévoit 3 mois (un de mes collègues a mis 10 ans…), 5 ans de privation de ma cotisation cadre…

Le salaire ? N’en parlons pas.

Vous citez des catégories mythiques (« journaleux » des media, minettes aguichantes présentant « les infos ») payés royalement : ils représentent à peine 10 % de la profession. C’est un peu comme si vous affirmiez : un ouvrier de PSA gagne comme son PDG. Ridicule. Tous les acteurs de ciné n’ont pas les cachets de Depardieu, non ? Cela vous semble évident sans doute, normal même peut être… Alors ? tout le monde n’est pas Pujadas, hélas… Tout le monde, en perdant son job à la télé ne va pas se retrouver rédactrice en chef d’un hebdo à la mode…

Au lieu de tomber dans ce genre de poncif de café du commerce, vous feriez mieux de lire (de relire ?) Bourdieu : avant tout le monde il a parlé de la circularité de l’information, du champ médiatique, de la doxa journalistique. C’est plus compliqué, certes, ça explique beaucoup mieux la raison de la domination de la pensée unique dans la médiasphère.

La vérité est tout autre : :la plupart d’entre nous triment au smig. Dans ma précédente entreprise, au bout de 20 ans, j’ai terminé rédacteur en chef au smig !

Alors, mes avantages, oui, j’y tiens.

Dans ce pays, personne ne semble pouvoir faire entendre raison à une mafia patronale avide de gains, tous les politiques, tous bords confondus, relayés par les syndicalistes d’ailleurs, parlent de gestion raisonnable, de flexibilité, de compétitivité. Par contre, pour obliger les dirigeants à plus de redistribution, là, les ténors sont enroués.

Je veux bien voir disparaître cet abattement. A une condition : être payé sur 15 mois pour compenser ma perte de salaire. Personne ne s’engagera sur une telle voie.

Tout le monde regardera ailleurs. Pendant ce temps, ma profession partira à vau-l’eau. Par un phénomène de dumping social similaire à celui des métiers du BTP.

Vous voulez la Pravda ? La vraie. Pas la pravda au caviar des Inrocks, de Libé, du snobservateur. Celle de Big brother. Ça commencera par là : la lumpen-prolétarisation des journalistes.

Je ris en lisant le compte-rendu de la séance du 23/11 dernier, au Sénat, commission des finances : combien gagne un sénateur ? Combien d’années a-t-il besoin de travailler pour jouir d’une retraite dorée sur tranche ? Combien d’heures travaille-t-il en réalité en une année ? Combien de privilèges (je tiens à ce mot) sont-ils liés à sa fonction ?…

Ces gens là voudraient donner des leçons de justice sociale sur le dos des journalistes ? C’est une pantalonnade…

Si d’aucuns appliquent l’abrogation de cet abattement, appelée de vos vœux, les plus bas salaires paieront les pots cassés : les autres, les prélats cathodiques, ne sentiront même pas passer le vent du boulet.

Eux, ont eu, ont, auront, toujours, le patrimoine social nécessaire à une survie très confortable : famille, argent, réseau. Ils se foutent de vos rodomontades tartarinesques.

Votre conclusion à elle seule, par son raccourci mensonger, dévoile très bien vos arrière-pensées : « 133 millions d’euros pour les magnats propriétaires…. 7650 euros par journaliste et assimilés. ».

Faux : l’Etat ne « donne » pas 7650 euros par journaliste. Chaque journaliste déduit de ses revenus annuels cette somme sur sa déclaration. Cela n’est pas la même chose : je préfèrerais, de beaucoup, recevoir cette somme en prime : il me faut presque 4 mois pour la gagner !

D’aucuns diraient de vous : c’est « l’idiot utile du capitalisme mondialiste ». Non, vous ne correspondez pas à la définition d’un idiot, « Personne considérée comme étant sans idées, sans connaissances, sans intelligence. » d’après certains dictionnaires. Vous avez des idées, des connaissances, de l’intelligence. Vous les mettez au service d’une stratégie du bouc-émissaire : nous en connaissons tous deux les limites, les failles, les dangers…

Par contre vous être très utile : en fait, par vos vitupérations atrabilaires, vous faites le jeu des riches. Vous leur fourbissez les armes pour mettre encore plus de désinformation dans le processus de mondialisation en cours.

Vous êtes leur marionnette : leur main vous anime.

Gérard JEAN

Journaliste professionnel depuis 1986

Carte 57.357

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