Réponse au raccourci de Didier Daeninckx : Pol Pot a eu un papa et une maman

Monsieur,

Dans Libération de ce jour, vous vous joignez à la meute imbécile dont la rogne canine tente de nous faire croire qu’avoir simplement eu un père et une mère, non seulement illustre leur nihilisme, mais encore prédispose le citoyen « normal » que je suis à rejoindre les pires assassins de notre histoire contemporaine dans leur déliquescence humaine.

« Monsieur et madame Pot sont heureux de vous annoncer la naissance de leur fils Pol. […]
Monsieur et madame Hitler sont heureux de vous annoncer la naissance de leur fils Adolf.
Monsieur et madame Heaulme sont heureux de vous annoncer la naissance de leur fils Francis.
Monsieur et madame Petitpèredespeuples sont heureux de vous annoncer la naissance de leur fils Staline.
Monsieur et madame Kadhafi sont heureux de vous annoncer la naissance de leur fils Muammar.
Monsieur et madame Papon sont heureux de vous annoncer la naissance de leur fils Maurice. […]

Je veux un papa, je veux une maman ».

Tel est en partie la glaire acide que vous répandez sur ceux de vos congénères qui eurent la chance de naître, banalement, de parents aimants sans pour autant devenir des monstres. Ce faisant, vous mettez en lumière la haine viscérale que vous éprouvez pour tous ceux qui n’ont pas eu, apparemment, vos raisons intimes d’éprouver un semblable sentiment.

Le raccourci que vous empruntez comme on marche dans la boue pour rentrer plus vite chez soi, vaut ce qu’il vaut, dès lors que d’autres s’y sont engagés avant vous ces temps-ci. Reconnaissant, pauvre tâcheron de l’écriture, votre incontestable talent littéraire, je ne peux éviter cependant de vous mettre le nez dans ce qui ressemble fort à l’étron que vous posez sur la vérité des faits. En l’occurence, s’agissant de Pol Pot.

Modeste ouvrier de l’humanitaire, je fus l’un des premiers, dans le sillage du Père François Ponchaud (« Cambodge année zéro ») et concommittamment avec Pin Yathai (« L’Utopie meurtrière ») à dénoncer la tragédie cambodgienne dans un ouvrage publié chez Julliard, « la Rizière des Barbares ». C’était en 1980. Si mes souvenirs sont bons, je me heurtai à l’époque au déni d’un certain nombre de gens dont votre itinéraire personnel me persuade que vous étiez alors des leurs.

Vous voir trente ans plus tard vous gausser d’un héros de votre jeunesse m’oblige à vous rappeler que vous futes de ceux qui pensèrent, écrivirent, militèrent et agirent afin qu’il parvienne au pouvoir. Pol Pot s’est imposé au Cambodge grâce à des gens comme vous, vos reptations d’aujourd’hui ne peuvent en aucune façon le masquer, et, malheureusement, il faut la capacité d’oubli des Français pour vous permettre de piétiner aussi insolemment ce que vous avez adoré.

Vos mots sont ceux d’un lâche, qui se sert d’un emblême sanglant pour entraîner les gens au bout de son incommensurable orgueil. J’en connais d’autres qui, comme vous, se torchent aujourd’hui encore le derrière avec les pauvres hardes des millions de civils et de soldats putréfiés dans les champs de la mort khmers rouges. En mêlant à votre avantage votre ancienne idole au débat du jour, vous montrez, Monsieur, l’extrême corruption de votre âme, sa faiblesse orientable sous le vent dominant, sa totale soumission à des ordres tueurs que vous vous êtes habitué à servir.

Monsieur et Madame Pot annoncent la naissance de leur fils Pol? D’accord. J’espère qu’ils en furent heureux. Vous n’avez pas parcouru la liste jusqu’au bout, c’est bien dommage. Je vous en livre quelques lignes : Monsieur et Madame Moulin vous annoncent la naissance de leur fils Jean, Monsieur et Madame d’Arc de leur fille Jeanne, Monsieur et Madame Camus de leur fils Albert, Monsieur et Madame Albrecht de leur fille Berthie (décapitée à la hache par les nazis), Monsieur et Madame Prévost de leur fils Jacques (achevé dans une grotte du Vercors). Et d’autres, par centaines, par milliers, enfantés par un père et une mère dont ils eurent, fondu dans celui de leur patrie, le souvenir, au point de parcourir jusqu’au bout et sans faiblir leur chemin de souffrance.

Je crains que vous ayez parfois l’envie de vous en faire une compagnie. À vous voir pérégriner comme vous le faites, et dans la mesure où, comme tout le monde, vous jouissez de la vie grâce à un père et à une mère, j’imagine le trouble de vos parents à la lecture de votre prose.

Alain Dubos


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