Tombouctou, et après ?

Et après ? Pas un journal, pas une TV, pas un homme politique, qui ne s’interroge : que va-t-il se passer maintenant ? Les djihadistes, les polices de la charia formés de gens venus d’ailleurs (sauf le cas des Touaregs d’Ansar Din/les  « épées de la loi »), les coupeurs de pieds et de mains, les flagelleurs imposant le fouet et la bastonnade publique de la femme non-vertueuse, se sont repliés vers les pitons et dykes volcaniques du massif des Adrars Iforas. Cherchent-ils à attirer les soldats maliens et français vers une zone de combat de guérilla préparée d’avance ? Ont-ils perdu une bataille ou simulent-ils?

Rien n’est réglé, malgré le soulagement et la joie légitime des populations soumises ces derniers mois au bourrage de crâne des discours langue de bois salafo-djihadistes.

La question angoissante, celle qui accompagne la précédente, concerne les relations qui vont s’établir entre les autorités maliennes rétablies et les Touareg non islamistes auxquels on reproche d’avoir ouvert la boite de pandore djihadiste avec leur action séparatiste nationaliste touarègue visant à jeter les bases d’un territoire et d’un Etat souverain amazigh (touareg).

La question touarègue est comme la question kurde

Les uns et les autres sont des peuples autochtones, qui eurent par le passé leurs heures de gloire, leurs propres représentations étatiques. L’un et l’autre sont fragmentés, pris au milieu d’autres groupes ethniques. Les uns, les Kurdes, à la suite de la crise et de l’effondrement de l’empire ottoman, les autres, les imazighen ou amazigh à la suite du partage colonial (traité de Berlin de 1884) et des conditions politiques de la décolonisation.

A Tombouctou, on interprète les revendications touarègues comme étant un irrédentisme illégitime, voire comme un « racisme » brisant l’unité du Mali. Pour en nier la légitimité, on objecte et on avance l’appartenance du Vice-Président du Mali à cette partie des populations du pays.

Je voudrai dire à mes amis Maliens : faîtes attention

Le Targui est chez vous comme le Kabyle en Algérie, comme le Basque en Espagne, comme le Kurde en Turquie, en Iran et en Syrie. Le mouvement démocratique, qui prend nécessairement l’aspect de la revendication nationale, n’a pas encore épuisé son rôle historique, parce que la planète serait devenue le monde-village.

Dire le contraire, consisterait à cesser de penser, pour se soumettre au diktat du marché mondial dérégulé et devenu incapable de développer les forces productives de manière rationnelle en les plaçant sous le contrôle politique de la société libre.

C’est la société qui doit être libre, pas le marché et sa prétendue élasticité homéostatique. Le village-monde n’est qu’une vue fumeuse des nécessités et des besoins intriqués, destinée à déposséder peuples et nations des outils démocratiques de la souveraineté de la société.

La question touarègue décline aussi la question berbère

Elle décline la vigueur des aspirations à la démocratie politique, qui passe par la nation, qui passe par la langue nationale, par la culture fondée sur la langue, au Mali, en Algérie, au Niger, en Libye, au Burkina.

Je comprends mes amis qui me disent : Alain, mais à cause d’eux on a eu chez nous Boko Haram ; il y a eu à Tombouctou et Kidal ces quelques milliers de Touareg d’Ansar Din qui ont fait fi de leurs propres traditions séculaires pour adopter le salafisme tyrannique. On a eu AQMI s’approchant de Ségou et Sikasso, presque aux portes de Bamako ; on a eu un demi-million de Maliens contraints de fuir leurs maisons, leurs villages, leurs villes, pour se retrouver réduits au dénuement pendant des mois dans des installations de fortune ou tout manquait.

Sans MNLA, rajoutent-ils, rien de tout cela ne se serait produit

A mes amis qui croient sincèrement cela je veux dire : vous le pensez sérieusement ? Vous croyez que le djihad ne se serait pas déclenché si les Imazighen du MNLA n’avaient pas voulu constituer l’AZAWAD en nation libre et souveraine ?

Je veux leur dire : les amis, l’angoisse passée vous aveugle. Le passé de l’esclavage des Bella vous empêche de voir les choses dans leurs aspects fondamentaux et persistants. Elle vous fait prendre un effet pour la cause. Si vous n’y prenez garde, vous allez fournir des forces à Ansar Din et à ses acolytes. L’esclavage, vous le savez, c’était le mode de production des Etats africains qui se sont constitués. Rien de honteux à cela : Qu’était Rome, née de la république des citoyens soldats, ces « Donsso » du Latium ? Qu’était Athènes, la grande Athènes de Périclès ? C’étaient l’une et l’autre des Cités-Etats esclavagistes, même si elles enclenchèrent des processus menant vers la démocratie politique.

Vous devez être fier de Soundiata et des Nyaré, mais vous ne devez pas être aveuglés par cette fierté légitime. Vous ne devez pas refuser la main tendue du MNLA, même s’il continue à penser que la marche à la démocratie en Afrique, la marche au panafricanisme nécessaire, passe par des divorces ou des unions libres, passe par une autonomie ou une indépendance amazigh.

Il faut gagner une guerre qui n’est pas terminée

Les désaccords ne doivent pas être ignorés, mais ils ne doivent pas devenir des motifs de chasse aux sorcières ou de divisions qui impuissanteraient face au djihadisme. Le djihadisme a peut-être perdu la bataille de Gao, Tombouctou, Kidal et de leurs villages satellites, mais il n’a pas encore perdu la guerre.

Alain Rubin


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