Tranches de vie : le poids de l’islam en Tunisie

Il ne faut pas croire, j’ai mes idées sur tout même si je ne sais pas grand’chose. Ou si peu.

C’est que j’ai un peu voyagé.

Prenez la Tunisie.

J’y suis allée dans ma jeunesse.  C’était du temps de Bourguiba, le Mustapha Kemal tunisien, celui qui a révolutionné son pays arabo-musulman en rendant obligatoire la scolarisation des filles et en  interdisant le voile.

Moi, ce que j’en dis, c’est que j’aimerais bien qu’il soit président de la France aujourd’hui.

Mais j’en reviens à ce que j’en connais, de la Tunisie.

Mai 1972, dans l’avion Palerme-Tunis. Mon compagnon et moi sommes assis à côté du directeur de l’aéroport de Tunis-Carthage. Grosse sympathie envers cet homme affable et charmant qui nous invite à déjeuner chez lui le lendemain, à quelques kilomètres de Tunis.  Très amicalement, il vient nous chercher à notre hôtel. Nous arrivons dans une maison vide.  Personne, que lui et nous.

Puis une ombre sort de nulle part pour nous apporter un jus de fruits.  « C’est ma femme », nous dit-il avec fierté.  Une femme qui baisse la tête et arbore un foulard et une moitié de sourire en évitant de nous regarder avant de s’éclipser.

Ce n’est pas religieux, me direz-vous. C’est culturel.  Je veux bien.

Notre hôte nous invite à passer à table.

Surprise : il n’y a que trois couverts dressés dans le petit salon à l’oriental.  « Et votre femme ? ».  Quand on a 25 ans et qu’on a le malheur d’être née dans un pays où famille et amis mangent  à la même table, on ferait mieux de tourner sept fois la langue dans sa bouche avant qu’elle soit pleine.

« Elle mange après nous ».

Le couscous était bon, la conversation un peu moins animée de mon côté, gênée à l’idée de l’épouse oeuvrant en cuisine pendant que moi, du même genre que cette personne mais, pour autant,  pas encore l’ombre de moi-même,  j’étais là assise à chipoter dans les plats. De temps à autre,  l’ombre faisait de brèves apparitions pour nous servir,  et desservir.

Après le repas, le café.  Un rideau de perles se soulève. Entre une dame âgée, habillée à la façon de son pays.  Elle vient s’asseoir face à nous et nous salue d’un sourire. « Ma mère » nous annonce notre hôte.

L’ombre revient pour servir le café et les douceurs.  Mon compagnon tend son paquet de cigarettes à notre hôte, grand fumeur devant l’Eternel à en croire sa consommation de tabac durant le vol  saut de puce Palerme-Tunis.

Geste de refus et regard horrifié ponctué d’un  : « Je ne fume pas devant ma mère ».

C’est culturel me direz-vous.  Moi, je veux bien.

Respecter le respect, telle est ma devise.  Du coup, je me suis abstenue d’en griller une.

Juillet 1981, Tunis.  Je suis en deuxième année d’arabe – cours intensif  d’été –  à l’Institut Habib Bourguiba.  Dans la classe, une chaleur à crever.  Les cours ont lieu le matin.  L’après-midi, je vais à la plage de la Marsa, où j’habite dans une belle villa prêtée par une nièce de Bourguiba, « réfugiée idéologique »  en France (Tonton est un dictateur…).

La plage est presque déserte. Je viens de me baigner.  J’allume une cigarette.  Un jeune homme s’approche : « Eteignez ça, vous n’avez pas le droit de fumer, c’est le ramadan ».

J’étais jeune. J’ai dit « Pardon, je ne savais pas que c’était interdit pour moi, je ne suis pas musulmane ».   « Respectez-nous », m’a-t-il répondu d’un ton sec.  « Ici, vous êtes en Tunisie ».  Il devait y avoir une vingtaine de personnes sur cette grande plage. C’était, comme disent les Espagnols en parlant de l’heure de la sieste, « l’heure des chiens et des Français ».  Un chien aurait été mieux accueilli.

Il est vrai que depuis 1981, la tolérance a fait beaucoup de progrès de la part des musulmans où qu’ils soient, je veux dire chez eux ou chez nous.

J’y pense à chaque fois que je mange un pain au chocolat.

Juillet 1981.  Je sors de mon cours intensif d’arabe.  Il fait une chaleur à crever mais j’ai pris soin de mettre une robe à manches longues, histoire de ne pas faire d’histoires.  Je m’achemine vers l’arrêt du bus.

Une voiture décapotée s’arrête à ma hauteur.   Trois jeunes hommes me prennent à partie en bon français : « Salope, qu’est-ce que tu fous là ? ».  Un autre ajoute : « Retourne dans ton pays ».  Et de rigoler en redémarrant à fond de train.

Il paraît qu’à l’époque les relations franco-tunisiennes étaient au beau fixe.

Hiver 1987, Paris.  Dîner avec le correspondant AFP pour la Libye et la Tunisie.  Ce Tunisien m’informe qu’il quitte ses fonctions pour rentrer à Tunis.

« Je rentre parce que ma soeur doit se voiler ».  Bêtement, je demande pourquoi.

« Parce que c’est mieux comme ça.  J’ai décidé de rejoindre les Frères musulmans ».

C’était en Tunisie, il y a bien longtemps…

En vérité je vous le dis,  la messe est dite.

Eve Sauvagère

 


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