10 mai 1981, j’étais mitterrandiste à fond la caisse et trop idéaliste

En mai 1981, j’habitais à Paris. J’avais un peu décroché de mon militantisme étudiant au sein du Parti socialiste. J’avais obtenu mon premier emploi en métropole dans la capitale et je me souciais principalement d’assurer mon avenir professionnel et une vie agréable pour mon épouse et pour moi. J’étais ingénieur et pourtant payé guère au-dessus du SMIC. Pas facile de vivre à Paris dans de telles conditions ! En un an de vie parisienne, j’ai dilapidé mes maigres économies de coopérant en Tunisie, et sans l’aide de mes parents et de ceux de mon épouse, je n’aurais pas pu assurer un train de vie minimal. Alors je comprends mieux que la situation est encre pire pour la majorité des Français à l’heure actuelle.
Donc je n’ai pas participé activement à la campagne de François Mitterrand cette année-là. Mais je gardais le souvenir des meetings socialistes auxquels j’avais participé, de ces réunions de « section » où je commençais à constater quelques grenouillages peu avouables, de ces « fêtes de la Rose » bien sympathiques auxquelles j’apportais une modeste contribution matérielle.
Je n’ai discuté qu’une seule fois avec François Mitterrand. C’était à l’occasion d’une de ses visites à Lyon, bien avant 1981. Nous nous sommes retrouvés à une dizaine de militants dans un café du Vieux Lyon, après une visite au pas de charge de la capitale des Gaules. Curieusement, la conversation avait surtout porté sur Lionel Jospin. De vieux routiers du parti expliquaient que celui-ci n’arrivera jamais à rien parce qu’il est trop timide et trop honnête. L’avenir leur a donné tort. Mitterrand écoutait sans contredire ni confirmer, et je scrutais son regard pour essayer de détecter le moindre signe de pensée intime. En vain, j’avais en face de moi un marbre froid. Ce jour-là, j’ai eu un doute sur François Mitterrand, et puis je l’ai oublié.
Mon autre doute fondamental est arrivé lors d’une élection municipale à Lyon. A l’époque, les maires d’arrondissement étaient désignés par le conseil municipal central. Dans le 9ème arrondissement ouvriériste et populaire, la gauche unie (socialistes + communistes) était arrivée en tête, et cependant Francisque Collomb (rien à voir avec Gérard Collomb) avait désigné un maire d’arrondissement de droite. Dans un café du 9ème arrondissement (car à Lyon la politique socialiste s’écrivait dans les débits de boissons) nous mettions au point un communiqué pour le journal local (Le Progrès) dénonçant cette usurpation démocratique. J’étais le plus enflammé pour vilipender ce scandale, et alors un vieux militant local m’a pris en aparté en me disant : « on aurait fait la même chose à leur place ». Quelle douche froide !
Je me souviens aussi de ces réunions de « section » dans le 5ème arrondissement. Je parlais peu, j’étais dépassé par les discours idéologiques des uns et des autres, je ne trouvais rien à dire pour les confirmer ou les infirmer. Je ne voyais pas pourquoi il fallait habiller nos idéaux humanistes de tout un fatras doctrinaire. Ma meilleure copine dans le groupe était une employée à la Sécurité sociale. Son marxisme ouvriériste me paraissait plus cohérent que les postures de militants bourgeois qui mettaient tous leurs enfants dans des écoles privées catholiques. Mais ces bourgeois faisaient tout de même un excellent boulot de terrain. L’un d’entre eux, qui dirigeait notre section, était élu municipal et abattait un travail monstre pour monter des dossiers très élaborés et techniques ignorés par la majorité de droite. Et puis un beau jour j’ai vu débarquer plusieurs militants inconnus, proches de Gérard Collomb. L’entrisme était manifeste et a fait basculer la section. Gérard Collomb sera élu maire de Lyon plus tard, et reprendra à son compte les dossiers de notre leader qu’il avait fait éjecter.
Je me souviens aussi d’un militant qui était brancardier à l’hôpital. Comme il était chargé de recruter des assesseurs et des observateurs pour les diverses élections, il continuait à me contacter à chaque scrutin bien après mon départ de la section et de Lyon. J’en profitais pour lui demander des nouvelles des camarades. Il était de plus en plus dégoûté par des magouilles internes, mais il tenait bon. Et puis un beau jour, il m’a dit qu’il jetait l’éponge. Je me suis alors dit que si lui-même en arrivait là, c’est que le Parti socialiste filait un mauvais coton. Et puis j’ai appris par hasard que mon ami brancardier était passé au Front national.
Pour ma part, je gobais tout. J’ai gobé, j’ai avalé toutes les couleuvres d’autant plus facilement qu’elles n’atterrissaient pas dans mon assiette mais dans celle de mes aînés et qu’elles ne me blessaient que sur les principes. Et en mai 1981 je gardais encore ma virginité politique puisque que les viols démocratiques ne me touchaient pas personnellement.
Et en ce 10 mai, j’ai apporté mon suffrage à François Mitterrand dans mon bureau de vote du 14ème arrondissement de Paris. Et puis j’ai passé l’après-midi à visiter Paname, comme tous les dimanches. C’était mon principal loisir de jeune provincial qui a trouvé son premier emploi métropolitain dans la capitale. Chaque week-end, mon épouse et moi nous nous « faisions » un nouveau quartier de Paris, et je dois dire que ce tourisme méthodique m’a apporté une meilleure connaissance de notre capitale que celle de nombreux Parisiens de souche.
A 20 heures, évidemment, j’étais collé devant mon téléviseur. L’apparition du visage de François Mitterrand m’a surpris. Je n’y croyais pas. Je n’avais mis aucune bouteille de champagne au frais. Et puis j’ai entendu les appels à faire la fête place de la Bastille.
Comme par hasard, mon programme touristique de néo-parisien m’avait justement amené à aller dans ce quartier ce dimanche-là. J’avais vu les camions et les grues bâchées stationnés sur place « au cas où ». Je n’y avais pas prêté attention. Mais vers 18 heures 30, j’ai vu soudain toute cette intendance se mettre en mouvement, préparer les tréteaux et les sonos alors que les forces de police commençaient à encadrer la place. A l’époque, il n’y avait pas internet, et je n’avais pas de contact avec les RG qui m’auraient permis d’anticiper la victoire historique de la gauche.
Mon épouse et moi-même sommes tout naturellement allés participer au rassemblement parisien. Je me souviens que pour la première fois, je suis entré dans un wagon de métro de première classe, parce qu’à l’époque il y avait encore deux classes dans le métro. Je n’étais pas le seul à agir ainsi ce soir-là. Nous nous devions de faire sauter les privilèges des gens du « château » ! La prise de la première classe du métro parisien, c’était notre Bastille à nous autres Parisiens d’en bas.
C’était la fête sur la place. Et dès le lendemain, j’entraînais mes collègues de travail à organiser des fiestas maximales. Je travaillais dans une filiale d’Alsthom, une de ces entreprises héritées tout droit des plans calcul et nucléaire de Charles de Gaulle. Milieu professionnel cosmopolite où j’ai vécu le pire et le meilleur. On a dû passer la semaine entière à faire la fête et à ne pas trop travailler. Ce qui ne changeait guère de nos habitudes, puisque nos salaires provenaient davantage des subventions publiques giscardiennes que de notre plus-value productive. L’entreprise fut nationalisée dans la foulée de la victoire de Mitterrand et alors que je l’avais quittée. Paradoxalement mes anciens collègues m’expliquaient alors que « c’est plus comme avant, maintenant il faut bosser ». Comme quoi une nationalisation peut être utile au budget de la Nation…
En ce lundi matin lendemain de la victoire historique, j’étais fort prétentieux. Je me souviens avoir méprisé voire insulté une collègue de droite, je me souviens avoir forcé la main à deux collaborateurs, l’un algérien et l’autre libanais, pour participer à l’enthousiasme socialiste et mitterrandiste qui était le mien. Aujourd’hui, je le regrette encore au fond de mon cœur. J’étais con.
Et puis je suis allé tout naturellement participer à l’intronisation de François Mitterrand quelques jours plus tard. Je me souviens lorsque j’ai vu, face au Panthéon, une voiture de touristes espagnols piétinée et saccagée par des manifestants enthousiastes. Je me suis demandé si cet « effet collatéral » était justifiable ou non.
Voilà mon 10 mai 1981. Un engagement assez aveugle, et puis des ombres qui prendront forme bien plus tard, et puis une exaltation personnelle intolérante qui hante encore ma mémoire. Je ne trouve comme excuse que ma jeunesse. J’avais 25 ans à l’époque. Je ne renie rien, mais je conserve bien des regrets. J’aurais pu agir autrement, m’indigner des dérapages, et faire preuve de moins de fanatisme. Mais je pense que ces aventures m’ont aidé à être ce que je suis. Entre un idéal et les contingences humaines, il y a un gouffre que seules l’expérience et la confrontation au réel peuvent combler.
Roger Heurtebise

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