10 mai 1981 : On espérait un nouveau front populaire, et on a eu le père d'Aubry !

Quand la télévision montre le visage du vainqueur, à 20 heures, ce 10 mai 1981, je suis chez mes parents. Nous avons laissé nos deux enfants, et nous nous préparons, avec mon épouse, à monter sur Paris… s’il y a une bonne nouvelle ! Quand je reconnais le visage de François Mitterrand, sur l’écran, j’ai un moment de folie,  je hurle encore plus fort que quand Michel Platini marque un but pour l’équipe de France. Pendant au moins 30 secondes (c’est long), je ne sais plus où je suis… Mon père était chauffeur de cars, un esprit libre, style anar de droite. Il haïssait Giscard, à qui il reprochait d’avoir vendu la France aux Américains, et détestait celui qu’il appelait « Mitrand ». Etonné d’une telle liesse, il me regarda et me dit : « Tu te mets dans un état pareil pour cette ordure de Mitterrand ? Mais il va vous trahir les gars, cela n’a jamais été un mec de gauche ! Ma seule satisfaction, c’est la défaite de ce pourri de Giscard ! ». Je ne pris pas le temps de discuter, nous leur fîmes une grosse bise, et filâmes sur Paris. Dans le train, l’ambiance était incroyable, les voyageurs chantaient, souriaient, se congratulaient, s’embrassaient, il y avait du bonheur dans les yeux de la grande majorité d’entre eux.
Il faut dire que, pour moi, cette victoire, c’était une année de militantisme consacrée à un seul mot d’ordre : « Battre la droite ». J’étais à l’époque militant de la LCR. Un an avant le 10 mai 1981, tout le monde considérait que la victoire de Giscard (crédité de 60 % dans les sondages) était inéluctable. Au sein de la LCR, Krivine, le porte-parole historique (il le restera jusqu’à l’avènement de Besancenot) le pensait, et militait pour faire l’impasse sur la présidentielle, et préparer le troisième tour social. Mais une tendance de la LCR, animée notamment par Gérard Filoche et Julien Dray (aujourd’hui tous deux au PS, comme nombre de trotskistes de l’époque), militait pour une campagne axée sur deux thèmes essentiels : « Giscard peut et doit être battu », « Pour un gouvernement PS-PCF sans ministres bourgeois ». Ils avaient fini par convaincre l’ensemble de l’organisation de la nécessité de cette campagne.
J’étais également syndicaliste CGT, dans une imprimerie, où la majorité des responsables syndicaux était membres du PCF. Ce parti, pour des calculs politiciens, ne souhaitait pas la victoire de la gauche. Je l’avais quitté en 1978, au lendemain de la défaite des législatives. J’étais alors un horrible sectaire stalinien, qui bouffait de la droite et du socialiste du matin au soir. Alors que chaque élection, depuis la signature du programme commun, montrait une progression de la gauche, le PCF, en 1977, avait fait de la surenchère, et avait tapé comme une brute sur le Parti socialiste, offrant à la droite une victoire inespérée, aux législatives de 1978.
Parmi les points de friction, je me souviens du débat sur le smic. Il était alors à 1.600 francs. Le programme commun avait promis 2.200 francs aux travailleurs, et le PCF exigeait, à quelques mois des élections, 2.400 francs, faute de quoi, disait le camarade Marchais, « y’aurait pas de vrai changement ». Je revois, au lendemain de la défaite, un travailleur, en larmes, incendier un copain communiste qui lui expliquait que « tout cela, c’était la faute des ces pourris de socialos ! » Explosant de colère, ce typographe lui avait hurlé au visage : « T’as raison, connard, ces pourris de socialistes voulaient mettre le smic à 2.200 francs, grâce à toi et à tes copains, la droite le laissera à 1.600 francs. Dégage avant que je te mette mon poing dans la gueule ! ». Propos terribles qui m’avaient ébranlé bien plus que de longs discours.
J’avais quitté le PCF dans la foulée, ne croyant plus en la sincérité du Parti communiste, ni en sa volonté de prendre le pouvoir pour changer la vie. Je dois ajouter que le modèle soviétique me révulsait, et que je trouvais mon parti bien trop tolérant avec ce totalitarisme. Désemparé, je ne voyais alors plus de perspectives pour espérer un changement qui, pour moi, ne pourrait se produire que par une révolution. J’étais alors fasciné par le courage des Brigades rouges italiennes, et par celui de la bande à Baader en Allemagne. Je voyais dans ces fous furieux – ce que je n’ai compris que plus tard – de vaillants justiciers de la classe ouvrière, qui vengeaient leurs camarades victimes de la férocité des exploiteurs, patronaux et politiques. Mais je finis par me dire que le combat politique était préférable à ces méthodes aventuristes, et je découvris les trotskistes. A l’époque, je pensais vraiment qu’il fallait en finir avec ce gouvernement qui, avec Giscard à la présidence, et Barre comme premier ministre, imposait l’austérité aux travailleurs. J’en avais marre des journées d’action sans lendemain de la CGT, des manifestations traine-savate où les seuls mots d’ordre étaient « Union, action, avec la CGT », ou bien des chansons de Carlos disant que « Oh lé lé, oh, là, là, quand il faut y aller, on est toujours là ». Quand je rentrais chez moi, après ce genre de manifestation, j’enrageais de la dépolitisation totale de ces mots d’ordre, et je me disais que Giscard devait bien se marrer !
Je découvris la LCR à la fin d’une manifestation CGT. Je fus tout de suite sous le charme. Une grosse sono, des mots d’ordre qui étaient les miens, scandés en tapant dans les mains par tout le cortège, réclamant le départ de Giscard, et la préparation de la grève générale, et appelant à l’unité de toutes les organisations syndicales et ouvrières, ce que les trotskistes appelaient le « Front unique ouvrier ». Je me mis alors en devoir de comprendre le trotskisme. Je cherchais à analyser les différences entre les trois organisations, la LCR (Krivine), Lutte ouvrière (Arlette) et l’OCI (Lambert-Boussel). Rapidement, j’éliminai ceux-ci, bien trop sectaires et dogmatiques à mon goût. Je finis par éliminer les amis d’Arlette, que je trouvais trop « curés d’extrême gauche », et je m’engageai alors à la LCR.
Je fis un stage de formation d’une semaine (le seul de ma vie militante), où nous apprenions les bases du marxisme, la plus-value, le stalinisme, le fascisme, le trotskisme, le féminisme, le syndicalisme, comment concilier militantisme et vie quotidienne, bref, tout ce qu’un militant révolutionnaire digne de ce nom doit connaître pour « orienter les masses dans la bonne direction, quand la crise révolutionnaire ne manquerait pas de surgir »
Je constatai que j’étais un des rares ouvriers du stage, et un analphabète politique, à côté de brillants intellectuels et universitaires, qui connaissaient tous leurs classiques, et avaient une réponse à tous les problèmes. Je découvris qu’il y avait des sujets avec lesquels il ne fallait pas plaisanter, notamment le racisme, le sexisme et l’homosexualité. Ainsi, le soir, il y avait des commissions spécifiques, par thèmes. J’étais dans la commission « mai 68 » , la plus nombreuse, dans une grande salle. A ce moment, quatre militants, un peu perdus, demandèrent si nous savions où se tenait la commission homosexualité. Très titi parisien gouailleur, un copain, par ailleurs ouvrier, ne peut s’empêcher de crier à la cantonade : « Chambre 18 ». Ce qui, dans un atelier d’imprimerie, aurait provoqué un gros éclat de rire, se transforma en un silence glacial, devant lequel je dus me retenir pour ne pas éclater de rire. Le lendemain matin, le copain dut faire face à un véritable procès politique, où je me souviens du verdict donné par un travailleur social : »Camarade, une blague homophobe, au premier, deuxième ou troisième degré, demeure une blague homophobe indigne des militants révolutionnaires que nous prétendons être ! »
Donc, en ce soir du 10 mai 1981, c’est en pensant à tous ces épisodes que je filais faire la fête à Paris. Mais le lendemain matin, il fallait travailler. Je me souviens de l’ambiance légère qu’il y avait dans l’atelier. Tout le monde paraissait content de la défaite de Giscard, et de l’immense espoir qui s’annonçait. Spontanément, une quête s’organisa, et on alla acheter nombre de bouteilles de champagne. Tout le monde mit la main à la poche… sauf les communistes, qui firent savoir qu’ils avaient une réunion de cellule, provoquant l’éclat de rire de l’ensemble des salariés. Pour la petite histoire, quatre jours plus tard, suivant les consignes du comité central, ils organisèrent des pots de la victoire dans les boîtes, en expliquant bien sûr que c’était grâce à leurs 15 % de voix que la gauche avait gagné ! Dans mon entreprise, ils furent boycottés, et burent entre eux.
La gauche accorda la cinquième semaine de congés payés, la retraite à 60 ans, la 39e heure et abolit la peine de mort (dont le monde du travail se foutait totalement). Il y eut les nationalisations, qui permirent aux patrons de récupérer des indemnités pharamineuses. Il y avait aux finances un ministre qui tenait les discours les plus droitiers : Jacques Delors, le père de Martine Aubry, que personne ne connaissait encore. Pour moi, il incarnait une fausse gauche, il était l’homme du patronat, catholique, ce qui aggravait son cas à mes yeux. Nous l’appelions dans notre jargon, parfois ridicule, un agent de la bourgeoisie. Quand Mitterrand l’envoya à Bruxelles pour piloter le projet européen, je le surnommai alors « Le curé de Bruxelles ».
Malgré tout, la situation économique s’aggravait, les dévaluations se succédaient, et la vie ne s’améliorait pas pour les travailleurs. A la LCR, tout le monde était convaincu que nous étions à la veille d’un nouveau front populaire. Pour les dirigeants, la France était regardée par le monde entier, et le nouveau laboratoire de la révolution mondiale s’était déplacé de l’Amérique du Sud en Europe, en France. Nous avions donc, nous autres les militants révolutionnaires, des responsabilités énormes, devant la crise révolutionnaire qui suivrait inévitablement la victoire de Mitterrand. Selon la dialectique trotskiste, les réformistes (sociaux-démocrates et staliniens) allaient trahir la classe ouvrière, et il appartenait donc aux révolutionnaires de provoquer les conditions pour que les masses débordent les appareils politiques et syndicaux. Nous attendions donc l’étincelle, nous l’espérions, faisions tout pour la provoquer… Nous théorisions sur le fait que la victoire du 10 mai était la conséquence différée de mai 1968, nous nous nourrissions des lectures sur la Révolution allemande, espagnole, des textes de Trotski sur le Front populaire. Forcément, il allait y avoir un nouveau 1936, encore plus massif, porteur d’une situation révolutionnaire qui bouleverserait l’ordre social, et nous serions en première ligne…
Pourtant, malgré les meilleures thèses et analyses de nos chefs, il ne se passa rien de significatif… On cassa des pans entier de notre industrie, comme la sidérurgie, la métallurgie et les mines. On atteignit les 2 millions de chômeurs, puis les 3 millions. Delors – encore lui ! – bloqua nos salaires, avant de partir à Bruxelles nous construire l’Union européenne, qui allait faire notre bonheur ! Fabius succéda à Mauroy, on perdit la bataille de l’école publique, et on renonça aux 35 heures. Je devenais un syndicaliste reconnu, je pratiquais une politique plutôt réformiste à la CGT du Livre, dite de « recul en bon ordre », quand mon organisation politique poussait à la radicalité, notamment dans l’automobile… Grand écart intenable pour quelqu’un qui essaie d’être honnête avec ses engagements. Je quittai la LCR, en 1985, sans amertume, conscient que j’avais beaucoup appris politiquement, acquis une culture du débat qu’elle seule savait impulser dans ses rangs… mais que le discours n’était pas adapté à la réalité de l’époque, et du monde du travail. Je me consacrai alors au syndicalisme, à l’associatif, et ne militai plus jamais dans une autre organisation politique.
Je n’aurais jamais pensé, vingt-cinq plus tard, que celle qui avait été mon organisation politique pourrait atteindre une telle dérive gauchiste, défendant les racailles, le voile à l’école, l’immigration sans limite et sans intégration, les clandestins, les Indigènes de la République, le « Nique la France » et qu’elle ferait ainsi le jeu de la mondialisation libérale. Pour moi, ils sont devenus des adversaires, nous ne serons pas du même côté de la barricade…
Souvent, des amis me demandent si je revoterais Mitterrand, en 1981, sachant ce que j’ai vu de son bilan catastrophique pour le monde du travail, mais surtout pour la France. Je pense sincèrement que Giscard aurait fait pire, sans les quelques mesures sociales que la gauche a dû concéder, pour satisfaire ses promesses. Cette expérience était nécessaire pour montrer l’imposture du Parti socialiste, et convaincre qu’en aucun cas ce parti ne constitue une alternative crédible à la droite. Elle nous a ouvert les yeux sur le Parti communiste, qui, se disant révolutionnaire, s’était comporté en loyal gestionnaire des grandes restructurations dont furent victimes par centaines de milliers mineurs, sidérurgistes ou métallurgistes. Je ne regrette absolument pas la fin de son hégémonie sur le monde du travail, je déplore surtout qu’aujourd’hui ce soient les islamistes qui les aient remplacés dans les quartiers populaires. Nous avons vu aussi les limites des organisations gauchistes, incapables de sortir de leurs débats dogmatiques sclérosants, et défendant davantage leur boutique que les intérêts du salariat.
J’ai longtemps cru, et défendu, l’idée que la plus mauvaise de gauches serait toujours mieux pour les ouvriers que la meilleure des droites. Aujourd’hui, je suis revenu de ces visions partisanes et sectaires. Pour moi, le débat n’est plus Mitterrand ou Giscard en 1981, ou Sarkozy ou Strauss-Kahn, 30 ans plus tard. Ce sont les mêmes, ils ne font que se disputer des parts de marché, jamais le mot UMPS n’a eu autant de sens. Le vrai clivage est entre patriotes et mondialistes, et les mondialistes vont de l’UMPS à Besancenot. C’est le mondialisme qui provoque la crise sociale, mais aussi identitaire qui frappe de plein fouet les classes populaires et les classes moyennes. Depuis plus de 20 ans, une immigration sans intégration et une islamisation effrayante menacent les valeurs progressistes, laïques et humanistes du plus beau pays du monde, la France. Pour moi, le vrai clivage oppose, trente ans après le 10 mai 1981, ceux qui veulent que la France existe encore, et ceux qui militent pour qu’elle disparaisse dans l’Europe des régions, au service de la mondialisation libérale.
Fort de ces expériences, je me fais aujourd’hui un devoir de me comporter en esprit libre, et de ne plus subir le discours dominant d’idéologues qui ne sont que les produits de leurs lectures, et des agents du système. Tant que cette gauche aura le visage d’Aubry (la digne fille du curé de Bruxelles), de Strauss-Kahn, de Mamère, de Duflot, de Mélenchon ou de Besancenot, qu’elle ne parlera plus de Nation, de République, de souveraineté et de laïcité, qu’elle réclamera la régularisation des clandestins, et sera complaisante avec l’extrême droite islamiste, je ne voterai plus pour elle, dussé-je perdre nombre d’amis, parce que je ne peux plus donner ma voix aux fossoyeurs de notre pays.
Tant que cette gauche cautionnera les Tubiana-Sopo-Aounit-Jacubowicz, les nouveaux staliniens de l’anti-racisme, je ne lui donnerai plus mon vote. J’ai souvent envisagé que tout pouvait arriver dans une vie militante. Mais je n’aurais jamais pensé, trente ans après le 10 mai 1981, que ce seraient des enfants de Mitterrand qui demanderaient l’interdiction d’un apéro saucission-pinard, ou d’assises sur l’islamisation de nos pays. Je n’aurais pas davantage pu songer que j’aurais un jour à répondre, devant les tribunaux, de la part d’héritiers de Mitterrand, d’accusations d’incitations à la haine raciale, pour avoir, en tant que responsable de Riposte Laïque, publié des textes démontrant l’ampleur de l’islamisation de la France. Pour moi, la gauche a toujours été synonyme de liberté, or, cette gauche, avec qui j’ai partagé l’essentiel  de ma vie militante, ressemble de plus en plus à Staline, à Mao ou à Pol Pot plutôt qu’à Voltaire. Je suis effaré de la lâcheté de nombre de militants, qui se taisent devant cette dérive, comme hier ils étaient silencieux devant le totalitarisme stalinien.
Je pense que mon père, avec qui j’eus des débats parfois féroces, avait compris beaucoup de choses, 25 ans avant moi. Clin d’oeil de l’Histoire, il est mort un 10 mai, 17 ans après la victoire de Mitterrand, il y a donc 13 ans. C’est en pensant à lui que j’ai écrit ces quelques lignes.
Pierre Cassen

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