10 mai 1981 : victoire de la Gauche, de l'espoir à la désillusion…

Je viens d’une famille aisée du côté de mon père et d’une famille modeste du coté de ma mère. Mon père était un gaulliste de la première heure et avait sa carte au RPR en 1981. Je peux vous dire que les discussions que nous avions lorsque nous nous retrouvions lors de repas de famille étaient très animées. Mes parents savaient que mes idées penchaient  à Gauche et ils n’arrivaient pas à le comprendre. Mon père me disait toujours « tu te rends compte, si la Gauche arrive au Pouvoir nous aurons les chars soviétiques sur la place de l’Etoile ». Le clivage Gauche Droite était très marqué en 1981 et les débats n’en étaient que plus tranchés et vifs.
Quand la Gauche est arrivée au Pouvoir le 10 mai 1981, je militais à la CFDT et à La LCR dirigée à l’époque par Alain Krivine un des dirigeants historique de la révolte étudiante Mai 68. Je pensais naïvement à cette époque que nous pouvions refaire le monde et installer un socialisme à visage humain.
J’ai donc milité pour que cette Gauche, tant souhaitée par des millions de français, accède au Pouvoir pour changer la vie, ce qui était le slogan du Parti socialiste lors de cette campagne présidentielle.
François MITTERRAND à Château Chinon à l’annonce de son élection déclarait : « Je mesure le poids de l’histoire, sa rigueur, sa grandeur. J’agirai avec résolution pour que dans la fidélité à mes engagements, elle trouve le chemin des réconciliations nécessaires. Nous avons tant à faire ensemble et tant à dire aussi. » il remercie ensuite Valéry GISCARD D’ESTAING qui lui a adressé ses félicitations. « J’adresse les vœux que je dois à l’homme qui pendant sept ans a dirigé la France. Au delà des luttes politiques et de nos contradictions, c’est à l’histoire qu’il appartient maintenant de juger chacun de nos actes ».

Je me suis donc retrouvé comme beaucoup de ma génération Place de la Bastille, le soir du 10 mai 1981 pour fêter l’élection à la Présidence de la République de François Mitterrand. Je l’avoue, François Mitterrand était un homme politique qui me fascinait et dont j’appréciais le verbe, la dialectique et surtout une intelligence au dessus de la moyenne, un sens politique très affuté et une connaissance de la France profonde.
Je dois reconnaître que j’ai éprouvé une grande joie le jour de l’élection de François Mitterrand, car je pensais contrairement à certains camarades de la LCR, qu’il fallait absolument que la France connaisse une alternance politique pour qu’un espoir puisse renaître au sein de la classe ouvrière et des gens de petites conditions et que celle-ci devait être le prolongement logique des événements de 1968. Je ne croyais pas au grand soir comme mes camarades trotskistes et encore moins à la révolution prolétarienne.
A son arrivée à au Pouvoir François Mitterrand a fait les grandes réformes qu’il avait promises lors de sa campagne électorale qui pouvait laisser penser que nous allions vraiment changer la société en profondeur, tant sur le plan des inégalités sociales que sur le plan de la politique économique.
Les grandes réformes sociales furent pour les salariés l’augmentation du smic de 10 %, des allocations familiales et logement de 25 %, handicapés de 20 %., la retraite à 60 ans, la cinquième semaine de congés payés, les lois Auroux sur le droit du travail, loi Roudy sur l’égalité salariale entre les hommes et les femmes.
Sur le plan économique, l’ensemble du secteur bancaire fut nationalisé ce qui devait logiquement permettre au Pouvoir de réorienter sa politique au service du Pays et de ses concitoyens.
Je pourrai également citer l’abrogation de la peine de mort, mesure hautement symbolique que François Mitterrand demanda au Gouvernement de faire voter par le Parlement, alors qu’une majorité de Français y était opposée.
Sur le plan sociétal :
-L’abrogation définitive des restrictions concernant les citoyens homosexuels, introduites en 1942 et confirmées en 1945 (article 331 alinéa 2 du Code pénal établi par la loi du 4 août 1982). Abrogation du délit d’homosexualité.
– Passage de la majorité sexuelle à 15 ans pour tous, homosexuels et hétérosexuels.
En fait, à peu près toutes les 110 propositions du PS furent réalisées, au cours du premier septennat de François Mitterrand.
Les deux premières années de la Gauche au Pouvoir étaient prometteuses, mais les citoyens que nous étions, allaient être très vite déçus.
Face aux importants déséquilibres induits par la relance de 1981, le gouvernement Mauroy a hésité entre 2 orientations :
– faire sortir le franc du SME et opérer un repli protectionniste
– ou ne pas remettre en cause les engagements européens et changer les objectifs de la politique économique. :
– lutter contre l’inflation
– et corriger les déséquilibres extérieurs.
C’est le choix de l’ouverture qui a prévalu :
– instaurant une rupture avec la politique de relance de 1981-82
– mais renouant avec la logique antérieure (plans Barre) de la désinflation compétitive qui s’oppose aux dévaluations compétitives.
• Le durcissement a porté à la fois sur :
– La politique des prix et des salaires
– Les politiques monétaire (et de change) et budgétaire.
Le tournant de 1983 fut le début du renoncement de la Gauche à poursuivre une véritable politique de Gauche. Le Gouvernement Mauroy annonçait un plan de rigueur et signe annonciateur d’un changement de cap profond et l’alignement de la social -démocratie sur une économie de marché, non plus administrée, mais totalement livrée à la finance internationale.
Le 17 et 28 février 1986 la France signait l’acte unique européen, qui allait être l’acte fondateur de la construction d’une Europe libérale, qui préfigurait le traité de L’Union Européenne signé à  Maastricht le 7 février 1992 et pour lequel François Mitterrand s’était profondément investi.
En définitive François Mitterrand avait choisi son camp, au nom du pragmatisme et du réalisme économique une France acquise au libre échange qui allait devenir quelques années plus tard une économie mondialisée, sans garde fou et livrant notre Pays à la libre concurrence quel qu’en soit le prix à payer.
Le deuxième septennat de François Mitterrand ne laissera pas un souvenir inoubliable pour le citoyen de gauche que j’étais. François Mitterrand ne reviendra pas sur le programme de privatisation réalisée en 1988 par de Jacques Chirac, lors de la première cohabitation de la Ve République et il sera partie prenante du processus de la mondialisation économique, du développement des échanges et des services, qui s’est accentué au cours de cette période par la création de marches financiers au niveau mondial.
Je n’imaginais pas pour autant que la Gauche post mitterrandienne allait devenir ce qu’elle est devenue, une Gauche abandonnant petit à petit les valeurs de la République une et indivisible. Je n’aurai jamais pensé que la Gauche choisisse le camp du multiculturalisme, qui nous a mené  progressivement vers une société désintégrée par l’accentuation de problèmes ethnico -religieux dans certaines zones sensibles de notre territoire.
La Gauche a en quelque sorte perdu son âme et a laissé notre pacte républicain se fracturer, se fissurer et le conduire dans l’état piteux dans lequel il se trouve aujourd’hui.
Face à la montée de l’intégrisme religieux, la gauche a été incapable de réaffirmer avec force que la France était un pays laïque et que le religieux ne devait pas se manifester dans la sphère publique. La Gauche a préféré faire profil bas et ne pas combattre les revendications communautaristes mais les a plutôt encouragées au nom de la pluralité des cultures. En cela, elle est responsable de la désintégration des valeurs républicaines auxquelles ses électeurs étaient attachés. La Gauche s’est idéologiquement désincarnée et ne représente plus aux yeux du peuple une alternative crédible pour régler les problèmes socio- économiques auxquels la France est confrontée en 2011.
30 ans après son accession au pouvoir, la Gauche, à mon grand regret, ne fait plus rêver.
Fabrice LETAILLEUR

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