11 novembre : Quand Sarkozy parle d'Honneur, Patrie, Nation, cela sonne faux

Beau discours que celui du Président de la République, ce matin du 11 Novembre. Le projet de fédérer le devoir aux absents dans la même cérémonie annuelle me semble pertinent. Nous sommes débiteurs, en effet, d’une masse de sacrifices qui ne s’arrête pas aux grandes boucheries de 14-18. Le Président, en évoquant ardemment l’Europe, n’eût pas trahi l’Histoire en y ajoutant ceux des hommes (mes arrière-grands-pères), qui de Solférino à Reischoffen, participèrent à la construction de l’Italie et à la vaine tentative de réduire la puissance de l’Allemagne.
L’hommage au patriote dreyfusard Peguy m’a touché. La France, c’est aussi cela : une capacité, pour ses citoyens, à transcender leurs choix personnels pour sa défense et, au-delà, pour la défense de la justice et de la liberté. Imagine-t-on Péguy plaidant pour sa vision des choses sur un plateau de télévision, aujourd’hui? De quels anathèmes serait-il aussitôt accablé!
Alors, il est dommage que les mots de Péguy employés ce matin par Monsieur Sarkozy, ces mots évidents que sont l’Honneur, la Patrie, la Nation, soient, l’un après l’autre, rangés dans un musée dont des déménageurs pressés bétonnent jour après jour les soubassements. Il y a, entre le discours officiel et les actes des gens de pouvoir, un gouffre au fond duquel gisent désormais des pièces parmi les plus importantes de la « collection-France ».
Monsieur Chatel, qui signe, imperturbable, les circulaires gommant, l’une après l’autre, les balises essentielles de l’Histoire qui ont éclairé notre cheminement de jeunes français, pourra peut-être répondre à cette question de grand-père d’élève : « d’après vous, Monsieur le Ministre, combien de fois les mots Patrie, Honneur, Nation, ont-ils été prononcés par vos professeurs dans les classes de primaire, de collège, de lycée, en 2011, dans votre pays? Une ou deux? Zéro? »
Force est donc de constater qu’il existe aujourd’hui en France deux discours à propos de l’Histoire : l’un destiné à épater le peuple, face aux anciens combattants et aux drapeaux flottant dans le vent sous les arcs de triomphe, l’autre, émergeant, tel un rat d’une tranchée, de la boue mêlée des idéologies,  nourrissant des cerveaux formatables qui, demain, n’auront même plus à faire l’effort d’oublier par quoi ils ont été conçus et nourris. Nous sommes, pour de bon, sans une société schizophrène.
C’est pourquoi le discours de Monsieur Sarkozy, ce matin, a sonné faux. On ne peut, sans se dire que l’on triche, exalter d’un côté la grandeur des centaines de milliers des nôtres qui ont donné leur vie (et continuent à le faire) pour que nous puissions jouir de la liberté, et de l’autre, tolérer la « voix-du-dedans » niant de plus en plus ouvertement que cela ait servi à quoi que ce soit. Les débats que j’ai avec quelques prochains « capétiens » d’Histoire, insolemment suicidaires et négationnistes en puissance, ne  me rendent pas très optimiste là-dessus.
Je vois dans tout cela une tromperie à laquelle notre Président, malgré une sincérité du moment à laquelle je veux bien croire, apporte la complicité de gens devenus incapables de faire le tri dans leurs propres convictions, dans leur propre mémoire comme dans celle, collective, de leurs concitoyens. Les événements les dépassent et ils n’ont même plus la capacité de feindre de les organiser.
La France a connu bien des tragédies, auxquelles elle a survécu. Celle qui se montre aujourd’hui à l’horizon (et s’enracine à l’intérieur) est d’un genre et d’une ampleur jusqu’ici inconnus, sauf peut-être par les contemporains de Charles VI. La menace d’un effacement pur et simple de notre patrie existe. Si ce sinistre jour doit arriver,  si rien, dans l’esprit de nos descendants, ne peut plus, demain, s’opposer à la disparition de notre nation, alors, oui, pour de bon, les sacrifices séculaires et bien plus, longuement évoqués ce matin par le Président, n’auront servi strictement à rien.
 
Alain Dubos
 
 
 

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