1968 : je fus traitée de mère indigne

Pour moi, issue d’un milieu plus que modeste, mon père ouvrier papetier, veuf à 33 ans , cinq filles, la dernière avait treize mois : ma mère n’a pas accepté le 6e enfant et comme ni la contraception , ni l’interruption de grossesse n’étaient autorisées, elle « se débrouilla  » et en mourut à 27 ans. Cela explique mon engagement dans la lutte pour la contraception et l’IVG, qui fut, cette lutte, sans concessions et sans faiblesse. Mon père, veuf avec ses cinq filles, j’étais la dernière, nous plaça (une sorte de DDASS de l’époque) dans des familles.
Ma cinquième « maison » fut une ferme, je gardais les vaches et j’étais employée aux travaux de la ferme, manquant fréquemment l’école. L’institutrice, grâces lui soient rendues ! avec ma reconnaissance infinie, ne lâchait pas la « grappe » à mon père, qu’elle trouvait au chef-lieu de canton et… au bistrot , le plus souvent, pour qu’il me retire de cette ferme. Mon père, ouvrier, rêvait de me laisser à vie dans cette ferme où je ferais sûrement un beau mariage avec » un riche paysan « . Ce sont les actions concertées et tenaces de l’institutrice et… du curé, qui ont convaincu mon père de me présenter à l’examen pour l’entrée en 6e. Ma réussite récompensera mon père, très fier. Et aussi l’institutrice qui demandait fréquemment de mes nouvelles. Ah ces « instits » laïques et républicains attachés à la réussite des fils et filles du peuple !
Mon père était confronté à la dure réalité de l’usine, il n’était « encarté » nulle part, mais il avait un solide bon sens et une certaine idée de la justice qui m’ont toujours impressionnée. S’il ne s’est pas laissé entraîner par les communistes du coin, il m’envoya en insistant beaucoup voir un film , billet vendu par un prof coco :
 » Si tu n’y comprends rien, ça fait rien, mets ton mouchoir dessus, ça pourra te servir plus tard « . En mission commandée, j’allai voir ce film soviétique, je n’y compris strictement RIEN. Mais la graine était plantée…
En 1968, à mon retour d’Algérie, je fus nommée à Amiens (après avoir demandé ma région natale , Grenoble). Les manifestations avaient lieu tous les jours, grève générale, le féminisme militant envahit les réunions syndicales, mais ma culture ouvrière et politique de gauche me dit que l’on n’irait pas loin, les ouvriers réticents à se joindre au mouvement. Et la suite m’a donné raison, gauchistes trotskystes mènent les manifestations et quand on voit ce qu’ils sont devenus, ces « révolutionnaires » ! Cohn Bendit et C°, ces gauchistes ont trouvé leur place… dans les conseils d’administration, aux « bonnes » places dans un système qu’ils disaient honnir ! Mais il y eut une réelle avancée sur le plan syndical, on ne peut le nier .
Une manifestation annoncée, j’y tenais. Hélas ! Pas de possibilité pour faire garder mon jeune fils (5 ans environ). Comment faire ? Je voulais absolument participer. je l’emmène avec moi.

Nous défilons devant les boutiques du centre d’Amiens. Un groupe de commerçants nous apostrophe  » Fainéants ! A Moscou !  » ça part très vite, une bagarre ! Les vitrines volent en éclats, nous sommes bousculés, un homme du service d’ordre attrappe mon fils sous le bras et me pousse  » M’enfin ! venir ici avec un « tchiot comme cha, vous êtes complètement à la masse ! Bon dieu !  » Et il nous pousse dans une rue adjacente, non sans avoir pris un « pain  » au passage , mais il ne répond pas, occupé à nous mettre en sécurité.
Affolée, culpabilisée, presque honteuse, je rassure mon fils, indemne évidemment et qui, plus tard jouera les matamores  » Y a des méchants qui nous ont attaqués ! Même pas peur  » Quant au « sauveur » il est retourné dans la bagarre, sans doute pour rendre le « pain » qu’il avait pris .
Mon fils, heureusement n’a pas été traumatisé par sa première manif, il a mené d’autres combats et manifesté, comme sa mère !
Depuis, mes combats ont continué : je me suis rendu compte que le cadre de la République était celui qu’il me fallait, et qu’elle me permettait de mener mes combats pour une République démocratique, laïque et sociale. Il y a de quoi faire !
Les acquis du Conseil national de la Résistance sont dans la ligne de mire du gouvernement actuel, le plus libéral que nous ayons connu. La laïcité est attaquée comme jamais et je ne vois pas les bataillons de « résistants » qu’il faudrait pour répondre à cette attaque .
Vous dirais-je mon étonnement ? Un quart des insultes, attaques de Sarkozy eut mis dans la rue un million d’enseignants, de citoyens, toute cette France que j’aime (on l’a vue cette France en 1995). Sans doute, cette France prépare-t-elle son réveil ? Sa riposte ? Laïque bien sûr. Moi, je suis prête, et vous ?
Mireille Popelin

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