1994 : Mon Père Noël était un inspecteur des RG

De mes Noëls d’enfance, je garde le souvenir du 2 pièces de mes parents chauffés au charbon, des fenêtres givrées à l’intérieur et du linge gelé. Les hivers étaient rigoureux, très souvent.

Puis le souvenir du F4 en HLM avec chauffage central dans les nouveaux quartiers où Le Corbusier avait décidé de parquer la main-d’oeuvre campagnarde pour trimer aux mines de charbon et dans les usines de métallurgie. Le souvenir aussi du poste de télévision en noir et blanc que nous les mioches n’avions pas le droit de toucher. Juste autorisés à regarder quelques émissions… autorisées. Déjà la censure parentale ! Mais chez elle, ma grand’mère, la Mémé, était plus permissive et j’y chopais des westerns.

Ces années sont loin mais je me souviens qu’à l’approche du 25 décembre, j’y allais d’un hypocrite : « j’ai vu des carabines de Josh Randall au bazar, elles ont même le ceinturon »

– PAS – QUES – TION !

– Bon… Dans le catalogue de Manufrance, il y a des mallettes du Petit électricien.

– On verra

Mes deux frères, plus studieux se contentaient des mièvres LEGO ® ou de coffrets de pâtes à modeler multicolores. Résultat, le premier est devenu professeur agrégé et le second vient de prendre sa retraite d’agent de maîtrise, féru de management. Voilà, voilà…

Et puis, sous l’arbre de Noël, des jouets qui sentaient bon le neuf et des jeux de société. Pour se mesurer, ensemble, en famille.

Notre soeur, plus rusée avec les parents, comme toutes ses copines, trouvait soit un sac à main, soit un accessoire de mode en vogue dans les années 60 au pied du sapin. Et tous nous y trouvions une orange et des papillotes. Des vraies papillotes de chocolat non truffées de la graisse de palme que les pourris de l’Union européenne autorisent aujourd’hui. Moi je cherchais vite s’il y en avait avec des pétards. Mais quelqu’un avait dû les rationner. Encore la censure !

Notre père qui travaillait les nuits et les après-midis. La nuit au marché de gros des fruits et légumes de Chavanelle, puis à partir de 13 h pour faire diverses livraisons de messagerie en camion. Le jeudi, j’allais avec lui, c’était plus intéressant que les activités du patronage ou du centre social. Sa patronne tenait une maison de commission en primeurs et pour Noël offrait des fruits et le sapin.

Je dis LE sapin car chez nous, c’était lui OU une crèche. Tous on voulait le sapin parce qu’il sentait bon et était bien décoré. Par notre mère uniquement qui régnait et règne toujours sur toutes les choses de SON intérieur.

La vraie laïcité, on en faisait en famille, sans le savoir comme la prose de monsieur Jourdain

L’autre raison du choix du sapin était que mon père, pupille de l’Etat, ne gardait pas un impérissable souvenir de bonté des représentantes de la Nativité chez qui il avait été un temps placé. Mais pas rancunier. Un oncle communiste fredonnait Brassens :

Le ciel en soit loué, je vis en bonne entente 

Avec le Pèr’ Duval, la calotte chantante, 

Lui, le catéchumène, et moi, l’énergumèn’, 

Il me laisse dire merd’, je lui laiss’ dire amen

Le même ajoutait plus tard :

Gloire à qui n’ayant pas d’idéal sacro-saint se borne à ne pas trop emmerder ses voisins !  

Chacun tolérait l’autre mais nous n’avions résolument rien à faire à la messe de minuit, sauf y prendre la crève et retarder la dégustation de la bûche de Noël.

Le réveillon était attendu avec impatience. La table des grands jours était dressée avec la charmante vaisselle surannée qui inonde aujourd’hui les vide-greniers. Rien que des bonnes choses : des aspics, des crustacés, du boudin blanc ou noir, un poisson (mon père était pêcheur) et ses petits légumes, de la pintade et même du rôti du porc aux cèpes et purée de céleri. Un bon plateau de fourme de Montbrison, de Gex, de Cantal et des fromages en faisselle en fer.

Dans la soirée, vacherin glacé et salade de fruits oranges-bananes avec du rhum, même pour les mioches.

Mon père s’occupait des vins et des spiritueux, dans tous les sens du terme. Vin blanc d’Alsace bien frais et un honnête Côtes du Rhône rouge. En fin de repas, à défaut de champagne, on avait droit à un peu de Gratien & Meyer ou de Kriter brut ; le premier étant bien meilleur. Mieux vaut un bon crémant qu’un mauvais champagne. Ou alors un bon, mais c’est plus cher.

La télé offrait toujours un spectacle familial de qualité. Les orduriers présentateurs-animateurs ne s’imposaient pas sur les plateaux. Plus belle la vie ne polluait pas l’écran et Guy Lux était un enfant de chœur. Salvador et Sim nous faisaient rire, l’ombre jovial de Jean Nohain planait encore par séquences différées du Train de la gaieté et de Trente six chandelles. Mieux encore, Maillan, Poiret, Pierault, Fernand Reynaud et tant d’autres artistes aux talents multiples. Chez nous, il y avait presque consensus sur le cirque de la Piste aux Etoiles.

Au petit matin du 25 décembre, les cadeaux ne correspondaient pas toujours à nos espoirs mais il n’y avait jamais confusion sur ceux de la fille ou ceux des garçons. La théorie du genre était alors inconnue et de turbulents galapiats animaient les cours de récréation non mixtes.

Dans la matinée, nous nous engouffrions tous, avec nos cadeaux, dans notre 4 CV, plus tard dans la 4 L, sans ceintures de sécurité, sans airbags et surtout sans Nicolas Hulot  https://ripostelaique.com/hulot-et-hidalgo-veulent-confisquer-vos-voitures-pour-que-les-nantis-roulent-entre-eux.html, pour aller voir notre grand’mère. Le grand’père, le Pépé, étant mort un 24 décembre 1962. Ce jour là, je revenais de l’arbre de Noël de l’école avec une guitare en plastique jaune.

C’étaient mes Noëls, on était libre de croire en Dieu ou au Père Noël ou de ne croire du tout. Chez nous. Ce qui n’empêchait pas d’être contents de se réunir avec les oncles, tantes, cousins, neveux et nièces, chacun ayant ou pas d’avis sur la consubstantialité de la Trinité.

Presque toute notre grande famille avait cependant ponctué les grandes étapes de la vie en passant à l’église. Croyants ou pas, sans que la vie privée n’empiète sur la vie publique. C’était sans doute ça la vraie laïcité et on en faisait sans le savoir comme la prose de monsieur Jourdain.

Joyeux Noël à tous, avec le sapin ou la crèche, ou rien, mais la foi dans la France éternelle.

Ma nuit de Noël 1994

Je venais d’être récemment embauché comme portier-agent de sécurité dans un établissement de jeux et d’argent.

Le soir du réveillon, entre deux surveillances de la salle enfumée des machines à sous et de la table de jeu, je prenais l’air sur le perron du casino.

Je contemplais l’imposant sapin de Noël magnifiquement illuminé sur le parking. Il neigeait.

Soudain, dissimulée dans les guirlandes, une silhouette barbue avec des lunettes me fait signe de son index recroquevillé de venir à sa rencontre. La scène avait quelque chose d’irréel et de burlesque.

Je m’approche et je reconnais un des inspecteurs des Renseignements Généraux qui m’avait quelques jours auparavant fixé un rendez-vous discret dans un entrepôt de Saint-Etienne pour instruire mon dossier de demande d’emploi dans ce casino.

Ne voulant pas trop sortir de sa sylvestre cachette, il me dit d’un ton malicieux : « Vous ne m’avez pas tout dit lors de notre entretien ». Inquiet pour ma nouvelle place, je me demandais quel crime ou délit j’avais bien pu commettre quand il a ajouté : « Vous avez été sur la liste de la CGT aux élections prudhommales en 1990, dans la catégorie activités diverses ». Effectivement, c’était une époque où cette centrale syndicale se préoccupait encore de défendre les travailleurs.

Déneigeant son collier de barbe et regardant par dessus ses lunette embuées, il me dit : « Vous voyez, on sait tout aux RG ». Ce qui est quand même rassurant pour le citoyen.

Dommage que les juges Renaud et Michel ne l’aient pas su, ils auraient pu passer bien d’autres Noël en famille.

 Jacques CHASSAING

image_pdf
0
0

8 Commentaires

  1. Beau récit. …néanmoins chaque mot a un sens

    Votre famille ne fêtait pas Noël i.e la Nativité du
    Xrist sens du mot noël
    Mais la grande bouffe un film avec piccoli traduisait d’ailleurs l’epoque

    Vous étiez déjà prêts pour l’invasion
    2 chez moi ‘était sapin ET crèche un sapin amputé c’était déjà un corps Sans tête
    Déjà hémiplégique prêt a être envahi

    Enfin ma mère orpheline élevée en pensionnat
    Situation dure remerciait les religieuses ne mordait pas la main qui l’avait sauvée

  2. …eux qui étaient auparavant partisans acharnés de l’égalité « homme-femme ». Mais leur descente aux enfers se poursuit inexorablement, de moins en moins de travailleurs français se reconnaissant en eux.

  3. Merci Jacques pour ce récit qui me rend nostalgique de mes Noëls d’antan. Mon époque de petite enfance était plus ancienne et la région différente, et pourtant les points communs ne manquent pas…y compris mon appartenance à la CGT à l’époque ou elle défendait encore les intérêts des ouvriers français auxquels j’appartenais. Je l’ai quittée lorsqu’elle a commencé à se dévoyer en soutenant l’immigration, véritable cancer de la classe ouvrière française, devenant ainsi la complice du grand patronat, puisque cet apport de main d’œuvre faisait pression sur nos salaires et nos emplois.
    A présent ces « anticapitalistes » marchent main dans la main avec la haute finance mondialistes puisqu’ils soutiennent les mêmes actions de destruction de notre civilisation. Ils sont amis de l’islam, eux qui é

  4. JOYEUX NOËL Jacques …La nostalgie est décidément ce qu’elle a toujours été : une
    douce amertume.

  5. Texte magnifique.
    J’ai connu ces moments…de fête, de vrai bonheur, d’attente interminable et les réunions de famille qui n’en finissaient pas. Mais ça, c’était avant.
    Maintenant, il faudrait faire de l’Assemblée nationale une gigantesque crèche et enfermer dedans politiques et journaleux et pour faire l’âne… l’insoumis, vous savez le grand orateur, la grande gueule quoi.

Les commentaires sont fermés.