27 novembre 1883 : la lettre de Jules Ferry aux instituteurs

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Des diverses obligations que la loi du 28 mars 1882 vous impose, celle assurément qui vous tient le plus au cœur, celle qui vous apporte le plus lourd surcroît de travail et de souci, c’est la mission qui vous est confiée de donner à vos élèves l’éducation morale et l’instruction civique : vous me saurez gré de répondre à vos préoccupations en essayant de bien fixer le caractère et l’objet de ce nouvel enseignement.

Et, par vos fonctions, vous pourrez remplir, à cet égard, tout votre devoir, et rien que votre devoir.

La loi du 28 mars se caractérise par deux dispositions qui se complètent sans se contredire : d’une part, elle met en dehors du programme obligatoire l’enseignement de tout dogme particulier et d’autre part, elle y place au premier rang l’enseignement moral et civique.

L’instruction religieuse appartient aux familles et à l’Église, l’instruction morale à l’école. Le législateur a eu pour objet de séparer l’école de l’Église, d’assurer la liberté de conscience et des maîtres et des élèves, de distinguer deux domaines trop longtemps confondus : celui des croyances, qui sont personnelles, libres et variables, et celui des connaissances, qui sont communes et indispensables à tous, de l’aveu de tous.

La loi du 28 mars affirme la volonté de fonder chez nous une éducation nationale, et de la fonder sur des notions du devoir et du droit que le législateur n’hésite pas à inscrire au nombre des premières vérités que nul ne peut ignorer. Pour cette partie capitale de l’éducation, c’est sur vous que les pouvoirs publics ont compté. La loi n’a pas songé à vous décharger de l’enseignement moral, c’eût été vous enlever ce qui fait la dignité de votre profession. Au contraire, il a paru tout naturel que l’instituteur, en même temps qu’il apprend aux enfants à lire et à écrire, leur enseigne aussi ces règles élémentaires de la vie morale qui ne sont pas moins universellement acceptées que celles du langage ou du calcul. La tâche n’est ni au-dessus de vos forces ni au-dessous de votre estime. Elle est très limitée, et pourtant d’une grande importance, extrêmement simple, mais extrêmement difficile. Votre rôle, en matière d’éducation morale, est très limité.

Vous n’avez à enseigner, à proprement parler, rien de nouveau, rien qui ne vous soit familier comme à tous les honnêtes gens. Quand on vous parle de mission, vous n’allez pas vous y méprendre. Vous n’êtes point l’apôtre d’un nouvel Évangile : le législateur n’a voulu faire de vous ni un philosophe ni un théologien improvisé. Il ne vous demande rien qu’on ne puisse demander à tout homme de cœur et de bon sens.

Il est impossible que vous voyiez chaque jour tous ces enfants autour de vous, écoutant vos leçons, observant votre conduite, s’inspirant de vos exemples, à l’âge où l’esprit s’éveille, où le cœur s’ouvre, où la mémoire s’enrichit, sans que l’idée vous vienne aussitôt de profiter de cette docilité, de cette confiance, pour leur transmettre, avec les connaissances scolaires proprement dites, les principes de la morale, j’entends cette bonne et antique morale que nous avons reçue de nos pères et mères et que nous nous honorons tous de suivre dans les relations de la vie, sans nous mettre en peine d’en discuter les bases philosophiques.

Vous êtes l’auxiliaire et, à certains égards, le suppléant du père de famille : parlez avec force et autorité, toutes les fois qu’il s’agit d’une vérité incontestée, d’un précepte de la morale commune.

Mais parlez avec la plus grande réserve, dès que vous risquez d’effleurer un sentiment religieux dont vous n’êtes pas juge. Si parfois vous étiez embarrassé pour savoir jusqu’où il vous est permis d’aller dans votre enseignement moral, voici la règle pratique à laquelle vous pourrez vous tenir. Au moment de proposer aux élèves un précepte, une maxime quelconque, demandez-vous s’il se trouve à votre connaissance un seul honnête homme qui puisse être froissé de ce que vous allez dire. Demandez-vous si un père de famille, je dis un seul, présent à votre classe et vous écoutant, pourrait de bonne foi refuser son assentiment à ce qu’il vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire, sinon, parlez hardiment car ce que vous allez communiquer à l’enfant, ce n’est pas votre propre sagesse, c’est la sagesse du genre humain.

C’est une de ces idées d’ordre universel que plusieurs siècles de civilisation ont fait entrer dans le patrimoine de l’humanité. Si étroit que vous semble peut-être un cercle d’action ainsi tracé, faites-vous un devoir d’honneur de n’en jamais sortir, restez en deçà de cette limite plutôt que vous exposer à la franchir. Vous ne toucherez jamais avec trop de scrupule à cette chose sacrée qui est la conscience de l’enfant.

Mais une fois que vous vous êtes ainsi loyalement enfermé dans l’humble et sûre région de la morale usuelle, que vous demande-t-on ? La famille et la société vous demandent de les aider à bien élever leurs enfants, à en faire des honnêtes gens. C’est dire qu’elles attendent de vous non des paroles, mais des actes, non pas un enseignement de plus, mais un service pratique, que vous pouvez rendre au pays plutôt encore comme homme que comme professeur. Il ne s’agit plus là d’une série de vérités à démontrer, mais, ce qui est tout autrement laborieux, d’une longue suite d’influences morales à exercer sur ces jeunes êtres, à force de patience, de fermeté, de douceur, d’élévation dans le caractère et de puissance persuasive.

On a compté sur vous pour leur apprendre à bien vivre par la manière même dont vous vivrez avec eux et devant eux. On a osé prétendre pour vous que, d’ici à quelques générations, les habitudes et les idées des populations au milieu desquelles vous aurez exercé attestent les bons effets de vos leçons de morale.

Ce sera dans l’histoire un honneur un particulier pour notre corps enseignant d’avoir mérité d’inspirer cette opinion qu’il y a dans chaque instituteur, dans chaque institutrice, un auxiliaire naturel du progrès moral et social, une personne dont l’influence ne peut manquer, en quelque sorte, d’élever autour d’elle le niveau des mœurs. Ce rôle est assez beau pour que vous n’éprouviez nul besoin de l’agrandir.

D’autres se chargeront plus tard d’ajouter à l’enseignement primaire de la morale un complément de culture philosophique ou religieuse. Pour vous, bornez-vous à l’office que la société vous assigne et qui a sa noblesse : posez dans l’âme des enfants les premiers et solides fondements de la simple moralité.

Il ne suffit pas que vos élèves aient compris et retenu vos leçons, il faut que leur caractère s’en ressente : ce n’est pas dans l’école, c’est hors de l’école qu’on pourra juger ce qu’a valu votre enseignement.

Ce n’est pas l’œuvre d’un jour de former ou de déformer une âme libre. Il y faut beaucoup de leçons sans doute, des lectures, des maximes écrites, copiées, lues et relues : mais il y faut surtout des exercices pratiques, des efforts, des actes, des habitudes. Les enfants ont, en morale, un apprentissage à faire.

Comme pour la lecture ou le calcul. L’enfant qui sait reconnaître et assembler des lettres ne sait pas encore lire, celui qui sait les tracer l’une après l’autre ne sait pas écrire. Que manque-t-il à l’un ou à l’autre ?

La pratique, l’habitude, la facilité, la rapidité et la sûreté de l’exécution. De même, l’enfant qui répète les premiers préceptes d’instinct, alors seulement, la morale aura passé de son esprit dans son cœur, et elle passera de là dans sa vie : il ne pourra plus la désapprendre. C’est pourquoi l’opinion publique attache à l’établissement d’une forte culture morale par l’école primaire. L’enseignement laïc de la morale n’est jugé ni impossible, ni inutile, car la mesure décrétée par le législateur a éveillé un si puissant écho dans le pays.

Si quelques personnes, peu au courant de la pédagogie moderne, ont pu croire que nos livres scolaires d’instruction morale et civique allaient être une sorte de catéchisme nouveau, c’est là une erreur.

C’est à vous de mettre la vérité morale à la portée de toutes les intelligences, même de celles qui n’auraient pour suivre vos leçons le secours d’aucun manuel et ce sera le cas dans le cours élémentaire.

Avec de tout jeunes enfants qui commencent seulement à lire, un manuel de morale et d’instruction civique serait inutile. La loi recommande, de préférence ces causeries familières dans la forme, substantielles au fond, ces explications à la suite des lectures et des leçons diverses, ces mille prétextes que vous offrent la classe et la vie de tous les jours pour exercer le sens moral de l’enfant. Faites toujours bien comprendre que vous mettez votre honneur à faire pénétrer dans les générations l’enseignement pratique des bonnes règles et des bons sentiments. Il dépend de vous de hâter par votre manière d’agir le moment où cet enseignement sera partout non pas seulement accepté, mais apprécié, honoré, aimé comme il mérite de l’être.

Vous n’avez d’autre pensée que de rendre les enfants plus instruits et meilleurs, quand vos leçons de morale commencent à produire de l’effet, que les enfants rapportent de votre classe de meilleures habitudes, des manières plus douces et plus respectueuses, plus de droiture, plus d’obéissance, plus de goût pour le travail, plus de soumission au devoir, enfin tous les signes d’une incessante amélioration morale, alors la cause de l’école laïque sera gagnée : le bon sens du père et le cœur de la mère ne s’y tromperont pas, et ils n’auront pas besoin qu’on leur apprenne ce qu’ils vous doivent d’estime, de confiance et de gratitude.

Source : Le président du Conseil, ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, Jules Ferry.

Avec Éric Zemmour : Nous devons reprendre le contrôle de notre pays !

Thierry Michaud-Nérard

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11 Commentaires

  1. TEXTE INTERESSANT certainement, à titre rétrospectif surtout. Convenons qu’il importe aujourd’hui, d’en extraire l’essentiel (« la substantifique moëlle »), et retenons la magnifique conclusion du dernier paragraphe de ce discours.
    Puissent s’y tenir les pontifes « pédagogistes » de tous genres …pour réhabiliter la noblesse de l’Education Nationale..!

  2. lettre pleine de bons sens que les pédagos d’aujourd’hui feraient bien de relire pour se remettre les idées en place

  3. Toujours ce satané universalisme générateur de droits et devoirs envers les non blancs !
    Encore une phrase appartenant à la boîte à subversion de la franche ma connerie .
    Race supérieure / inférieure : voilà qui fleure bon certaine doctrine .
    Au nom de quel principe transcendental possède – t-on des devoirs envers les races dites inférieures par Ferry ?

  4. Les propos du sieur Ferry son parfois plus proches de l’ideologie nazie,avec son concept de « race supérieure  » que des belles idées laïques. Au final le résultat est le même que l’enseignement religieux, l’ecole nous apprend à être aussi stupide que ceux qui nous ont précédés, la morale prend la place de la raison et la morale est un dogme.

    • Je ne vois pas ce qu’il y a de « stupide » dans cette lettre ou dans l’adhésion d’un enfant à la morale qui se réfère à un jugement intérieur et à l’affinage des relations humaines.

      Quant au « nazisme » latent auquel vous faites allusion, les termes utilisés par Ferry sont les mêmes chez Churchill ou d’autres grands personnages de l’histoire. Et il est évident que l’envoyé de l’impératrice Irène à la cour de Charlemagne eut aussi la même impression de sauvagerie que les européens dans certaines contrées du monde du 16ième au 20ième siècle, ce qu’il rapporte dans son rapport.

      • Ce qu’il y a de stupide, clément c’est que les enfants n’apprennent pas à penser par eux mêmes mais uniquement à partir des stéréotypes inculqués, c’est très bien expliqué dans la lettre. La morale ressemble au dogme religieux, immuable, par exemple, les fables d’Esope ne contiennent pas de morale, il appartient aux lecteurs d’en tirer des enseignements en utilisant leur raisonnement., dans la version « remix » de La fontaine elle est toujours à la fin des fables et oriente le lecteur. Quant aux idées proches des ideaux nazi, Ferry n’est pas le seul, vous avez raison mais cela ne le dédouane en rien pour autant de ce système nauséabond.

    • « Ceux qui nous ont précédé », sans S, connaissaient l’orthographe française (« nous » ,complément d’objet INDIRECT, n’entraîne pas l’accord du participe).

  5. la lettre subliminale de pap n’diaye est moins longue: déconstruisez l’enseignement!

    • Car vous n’êtes plus éveillé. Ceci est la quintessence de la langue française, et chacun jusqu’aux années 70 l’aurait lu sans précipitation jusqu’au bout. Mais vous, manifestement…

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