29 janvier : une conception républicaine du service public, ni libérale, ni corporatiste

Publié le 27 janvier 2009 - par
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Ce jeudi, à l’appel de toutes les organisations syndicales auront lieu, dans toute la France, des manifestations où la défense du service public sera à l’honneur. Pourquoi les laïques sont-ils attachés à la défense de cette cause ? Parce qu’elle est, précisément, tout à la fois le symbole et l’application pratique de l’esprit égalitaire de la République, parce qu’il est capital que les citoyens de ce pays bénéficient, partout, au même prix, des services indispensables, pour ne pas dire vitaux, dont l’Etat doit assumer la responsabilité. Il ne serait pas normal qu’un habitant de la Creuse paie plus cher qu’un Parisien pour acheminer son courrier, parce qu’il habite une maison isolée. Il serait injuste que cet habitant paie plus cher son kilowatt-heure d’électricité sous le même prétexte.

Dans le même esprit, il est scandaleux que l’eau soit aujourd’hui aux mains du privé, et que de graves inégalités, de 1 à 4, marquent la facture des usagers, en fonction de la région où ils habitent.

La règle des services publics n’est donc pas de penser à la rémunération des actionnaires, mais de remplir une fonction d’intérêt général, permise par une péréquation permettant l’égalité des citoyens.

Cette conception s’oppose donc totalement à la finalité de la construction européenne, qui entend, par l’introduction de la concurrence libre et non faussée, permettre au privé de mettre la main sur des secteurs d’activité qui étaient hier réservés au seul service public.

Dans notre pays, elle se traduit par un lent dépeçage des services publics, de la part de l’UMPS, depuis des années, pour s’adapter aux critères de Bruxelles.

Cela a des conséquences dans tous les secteurs d’activité. Ainsi, dans la police, le Président de la République n’hésite pas à parler de la collaboration entre le privé et le public (1). Traduction : les pertes d’effectifs y seront telles qu’elle ne pourra plus assumer l’ensemble de ses tâches, et devra se faire supplanter par des polices privées.

Les polices municipales avaient déjà écorné l’égalité des citoyens devant la sécurité, en permettant à des communes riches de disposer de forces que les villes pauvres ne pouvaient pas s’offrir, cette nouvelle étape ne fera qu’aggraver les disparités.

Notre système de santé n’échappe pas à cette logique. Certes, nous ne sommes pas encore tombés dans l’horreur d’un système où il faut une carte bancaire pour être soigné. Mais il est largement déficitaire, pillé par les abus de la médecine libérale et par la baisse de cotisations sociales.

Les citoyens paient de plus en plus cher, et sont de moins remboursés. L’analyse de l’ancien responsable chevènementiste à la Santé, Elie Arié, démontre l’impasse d’un système qui nous entraîne lentement vers une logique anglo-saxonne de médecine à deux vitesses, pour le plus grand profit de la médecine privée. (2)

La lente privatisation du gaz, la privatisation totale des entreprises pétrolières, le désengagement de l’Etat dans les secteurs énergétiques se sont traduits par des envolées spectaculaires des prix de l’essence ou du fuel, au plus grand dam des citoyens les plus modestes.

Les manifestants ont donc raison, ce jeudi, de descendre dans la rue pour défendre les services publics, face à la logique d’ouverture du capital, ou de privatisation, qui les menacent.

Ils ont raison de réclamer des salaires décents pour les fonctionnaires qui, comme les salariés du secteur privé, subissent de plein fouet les conséquences de la hausse des prix.

Pour autant, défendre le service public, c’est aussi avoir le courage de refuser la démagogie et le corporatisme de quelques irresponsables, qui, en prétendant le défendre, créent les conditions de sa privatisation.

Aujourd’hui, on ne peut gagner une lutte que si on a l’opinion publique avec soi. En 1995, la majorité des Français était derrière les cheminots, car ils avaient l’impression qu’ils utilisaient leur rapport de forces pour se défendre, certes, mais aussi pour défendre une conception du service public, et lutter contre une privatisation dont on a vu les conséquences, en Grande-Bretagne, sous Thatcher.

Quand, après la tempête de 1999, l’entreprise nationale EDF mobilise toutes ses forces pour ramener le courant au plus vite dans les foyers français, quand des retraités de ce service fournissent leur collaboration à leur entreprise publique, ils font, mieux que de longs discours, la plus belle démonstration de la défense du service public qui soit.

Mais quand, en 2009, des cheminots galvaudent le droit au retrait dès qu’un de leurs salariés est agressé (même si toute agression d’un salarié est inadmissible) et laissent sur les quais de la gare des centaines de milliers de travailleurs, souvent les plus modestes, ils donnent une bien piètre image du service public.

Quand, à Saint-Lazare, depuis début décembre, les banlieusards, pour le récurrent problème des changements d’horaires, ne savent jamais, le matin, à quelle heure ils vont avoir un train, et quand ils rentreront chez eux, il n’est guère surprenant que cela se traduise parfois par des réactions hostiles contre les salariés du service public. (3) Du pain béni pour Nicolas Sarkozy, qui a beau jeu de dénoncer les irresponsables de Sud, en les accusant de casser le service public !

Qui a oublié la SNCM, à Marseille, où les citoyens qui voulaient aller en Corse avaient une chance sur deux de rester à quai ? Le verdict n’a pas traîné : la privatisation de cette entreprise s’est faite, malgré une grève de plus d’un mois, et personne, dans la population, n’a eu l’impression que cela était un mauvais coup contre le service public.

De même, une conception de défense du service public ne saurait s’apparenter, pour les républicains, à la complaisance devant certains corporatismes qui se servent du service public pour défendre des intérêts privés.

Comme le disait Jean-Michel Quatrepoint dans son livre, « La mondialisation libérale », aujourd’hui, peu de hauts fonctionnaires ont encore la culture de service public, ils sont imprégnés par la culture libérale. Ils n’hésitent pas à aller pantoufler dans le privé, souvent contre les intérêts du public, et à revenir sans aucun problème dans le secteur public, bien au chaud, quand ils le jugent nécessaire. Qu’un Léotard, entre autres, qui a passé sa vie politique à attaquer le service public, y soit revenu, à 58 ans, y finir sa carrière est un véritable scandale.

Mais le nombre de fonctionnaires, dans un pays, ne doit pas être un sujet tabou pour les républicains. Qui aurait le courage de citer, aujourd’hui, la phrase de Clémenceau : « La France est un pays extrêmement fertile, on y plante des fonctionnaires, et il y pousse des impôts » ?

Le déficit de la France est un sujet grave. Le fait que tous les ans on paie des intérêts exorbitants aux organismes financiers pour rembourser les intérêts de la dette pèse lourdement sur l’avenir de notre pays, le nier serait pure démagogie.

Chacun sait que la décentralisation, voulue par les socialistes dès l’élection de François Mitterrand, a entraîné des effets pervers. Outre la construction de véritables palais par de nouveaux féodaux locaux, elle a engendré une nouvelle strate de fonctionnaires territoriaux, sans pour autant diminuer de manière conséquente le nombre de fonctionnaires nationaux. N’oublions pas le poids du clientéliste municipal, départemental ou régional. Pour compléter la phrase de Clemenceau, cela se traduit forcément par des impôts supplémentaires, et il n’est pas certain que le service public gagne à cette décentralisation, qui, au contraire, en abandonnant les fonctions centralisatrices de l’Etat, rend chaque région plus vulnérable à la logique libérale.

C’est d’autant plus grave que dans certains secteurs, comme les hôpitaux, il y a un manque dramatique d’effectifs, que les 35 heures ne suffisent pas toujours à expliquer, quand, ailleurs, des sureffectifs ne servent que des baronnies, et pas du tout l’intérêt général.

Dans l’Education nationale, la complémentarité entre les libéraux et les corporatismes est éclatante. Les délires des seconds ont permis aux premiers d’accompagner leur logique de privatisation d’une école où la méritocratie a disparu, remplacée par le nivellement par le bas, où les enseignants sont souvent méprisés par leurs élèves (voir le film « entre les murs »), parfois agressés par les parents, régulièrement abandonnés par leur hiérarchie, totalement oubliés par leurs syndicats. L’école privée, avec de tels défenseurs de l’école publique, a de beaux jours devant elle, il n’y a rien d’étonnant à ce que de plus en plus de laïques, souvent en cachette, y mettent leurs gamins, quand les combines pour contourner la carte scolaire ne suffisent plus ! Nous ne verrions aucun inconvénient à ce que quelques bureaucrates de l’Education nationale, comme d’ailleurs tous ceux qui ne remplissent pas correctement leur travail de salariés de la fonction publique, ne bénéficient pas d’une garantie d’emploi à vie (4).

Ajoutons que, encore aujourd’hui, malgré la Halde et les députés Verts (5), qui y voient une discrimination insupportable, il faut avoir la nationalité française pour travailler dans la fonction publique. Nous autres, républicains, nous trouvons cela logique, parce que, pour nous, travailler dans la fonction publique, c’est remplir une mission d’intérêt général, au service des idéaux de la République, et que cela passe par l’adhésion aux règles de la Nation, et donc par l’acquisition de la nationalité, pour ceux qui veulent voter, ou bien travailler dans la fonction publique.

La défense du service public doit donc, en permanence, éviter deux écueils : celui des libéraux, qui veulent marchandiser toute activité humaine, dans la logique de Bruxelles, et celui des corporatismes qui se servent du service public pour défendre leurs intérêts particuliers, contre l’intérêt général.

Les deux se nourrissent souvent l’un l’autre, c’est pourquoi les républicains doivent les combattre sans concession.

Bonne manifestation aux défenseurs du service public (6).

Lucette Jeanpierre

(1) http://www.plumedepresse.com/spip.php?article1033

(2) http://www.marianne2.fr/L-impossible-equation-du-systeme-de-sante-francais_a87169.html

(3) http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2009/01/23/01011-20090123FILWWW00616-accident-la-gare-st-lazare-bloquee.php

(4) http://media.education.gouv.fr/file/42/9/4429.pdf

(5) http://www.assemblee-nationale.fr/13/propositions/pion1070.asp

(6) http://www.appeldesappels.org/petition/index.php?petition=2

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