A Chantal Crabère, à propos de « l’Affreux Abraham »

Publié le 28 décembre 2009 - par
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On peut aussi voir les choses autrement. Voici ce que j’écrivais, il y a dix ans, dans mon petit ouvrage « Désacraliser la violence religieuse » :

« Il importe peu qu’Abraham soit un personnage ayant réellement existé ou seulement dans l’imagination du peuple hébreux. Ce qui compte c’est ce que ce peuple en recherche de sens, et qui a déjà découvert la primauté de la spiritualité dans l’être humain, décide de lui faire symboliquement porter : l’acceptation, quand Abraham appartient encore à la précédente religion, de tuer son fils puisque Dieu le demande puis, acte fondateur de la nouvelle religion, le refus de le faire. Aujourd’hui encore les exégètes discutent sur l’interprétation de l’acte lui-même : rébellion d’Abraham contre Dieu donnant un mauvais ordre ou intervention directe de Dieu pour arrêter le bras du meurtrier qui lui est totalement soumis ? Autrement dit : révolte très humaine ou aide apportée par Dieu à celui qui lui fait totalement confiance ? La première hypothèse satisfera l’athée, la seconde le croyant. Cette incertitude est saine et son objet toujours actuel : il est toujours très difficile de prendre des décisions très importantes mais, face à l’ordre de tuer, l’athée raisonnable prendra la même décision que le croyant raisonnable, il ne tuera pas. Dans tous les cas la décision finale d’Abraham est un acte de résistance et cette résistance est aussi symbolique du premier pas dans une démarche fondamentale, celle qui conduit à ce qu’on appellera plus tard les Droits de l’Homme. » …/…

« Très tôt dans l’Ancien Testament Dieu donne des arguments pour l’exercice de ce qui deviendra historiquement la plus terrible et la plus stupide des violences, celle qui s’exercera sur la descendance de ceux qui sont supposés avoir commis une faute. Dans le Décalogue, où l’on voit à juste titre d’excellentes bases morales de la civilisation judéo-chrétienne, il y a aussi cette précision que l’on oublie généralement: Yavé s’y déclare par la voix de Moïse « un Dieu jaloux, châtiant la faute des pères sur les fils, sur la troisième et sur la quatrième génération » (EX 20). Mais plus tard Jérémie (Jr 31,
29) et surtout Ezéchiel (Ez 18 et 33, 10) modifient cette conception et établissent la nouvelle règle, celle de la « rétribution personnelle », incluse dans la Nouvelle Alliance : « Qu’avez-vous à proférer ce dicton en terre d’Israël : « Les pères mangent du raisin vert, et les dents de leurs fils sont agacées » ?… la personne qui pèche c’est elle qui mourra ».

« Un autre prophète juif, Jésus, élargit encore la notion de justice, le rejet de la violence exercée contre des innocents et la générosité. L’amour du prochain, désormais, doit être universel, s’adresser à tous les peuples et non plus seulement au peuple élu… »

Après avoir lu le livre de Bernard Lempert « Critique de la pensée sacrificielle » (éd. du Seuil, 2000), j’ai pris conscience que l’église catholique qui se constituait après la mort de Jésus était revenue, avec son invention de Dieu le père qui sacrifie son fils pour l’humanité pécheresse, à la religion d’avant Abraham, annulant ainsi un progrès considérable apporté par celui-ci dans la démarche religieuse : on ne tue pas son fils, ce n’est pas bien.

Ce qui est terrible c’est que, 2000 ans plus tard, le cardinal théologien fou Ratzinger, futur pape Benoît XVI, et le pape Jean-Paul II qu’il conseillait si mal ont réanimé, « resacralisé » dans le Nouveau Catéchisme la conception violente de Dieu : toutes les horreurs attribuées à Dieu dans l’Ancien Testament le sont à juste titre (voir textes 1 et 2). Quoi qu’on en dise après le discours de Ratisbonne, Benoît XVI participe ainsi activement, même si c’est indirectement, à consolider la conception violente de Dieu enseignée dans l’islam comme toujours valable pour le présent et pour l’avenir.

Ce qui est un peu rassurant c’est que des catholiques de plus en plus nombreux en sont maintenant scandalisés.

Je milite pour tenter de faire rejeter la conception violente de Dieu, cultivée encore aujourd’hui dans toutes les religions monothéistes, dont celle d’où je viens, le catholicisme. Mais je n’en suis pas moins attaché à la défense de la laïcité telle qu’on la défend à RL et, par exemple, j’approuve totalement le coup de colère qu’Anne Zelensky vient de publier dans le Monde.

Bien cordialement.

Pierre Régnier

(1) http://www.centpapiers.com/la-decennie-au-profit-des-enfants-du-monde-va-finir-en-catastrophe/1633/

(2) http://www.agoravox.fr/actualites/international/article/irina-bokova-voudra-t-elle-64907

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