« A bas la calotte »

Publié le 24 novembre 2007 - par - 2 295 vues

Dans le numéro du 17 novembre dernier de Riposte Laïque, Pierre CASSEN nous dit que « le droit au blasphème ne s’use que si l’on ne s’en sert pas ». Le texte qui va suivre parle d’un livre qui démontre, indirectement, que nous pouvons penser être, aujourd’hui, en recul vis-à-vis de l’exercice de ce droit, par rapport à hier. Ce qui a changé depuis 1905 c’est que ce ne sont plus tellement les extrémistes de la religion catholique qui voudraient supprimer ce droit au blasphème, mais bien les fondamentalistes islamiques.

« L’affaire » des caricatures danoises montre bien cela, et, en France, le procès contre l’hebdomadaire « Charlie Hebdo », pour cause de caricatures aussi, est venu confirmer cette volonté par certains islamistes de contrecarrer ce fameux droit au blasphème.

Bien sûr, l’idée, ici, était de réintroduire, dans le droit français, l’impossibilité de critiquer les religions, de mettre à mal la notion de liberté d’expression, mais aussi de modifier, dans le sens de moins de laïcité, la loi de 1905 officialisant la séparation des églises et de l’Etat. En fait, il s’agit, de plus en plus clairement, pour les tenants d’un islamisme politique, étatique, fondamentaliste et extrémiste, de faire de l’entrisme dans les affaires de la République, cette « gueuse » libre pensante qui ose résister aux tentatives de pénétrations (nous pourrions dire de viol) forcées de cet islamisme radical et, au delà, de toutes les religions quelles qu’elles soient.

Ces « affaires » doivent impérativement nous faire rester vigilants et nous faire penser que rien n’est définitivement acquis concernant, globalement, la laïcité et la liberté d’expression. IL convient donc de ne pas relativiser et de suivre Pierre CASSEN quand il nous dit que « le danger ne doit donc absolument pas être sous-estimé ». Cependant, permettons- nous d’amener un bémol à propos de Noam CHOMSKY. Ce bémol est primordial car il exprime bien tout le débat autour de la liberté d’expression et de ses éventuelles limites. A aucun moment CHOMSKY ne nie la Shoah, à aucun moment il n’est ni révisionniste et encore moins négationniste. Il ne soutient pas FAURISSON sur le fond, mais prend plutôt une position voltairienne en disant « je ne suis pas d’accord avec vos opinions mais je me battrais pour que vous puissiez les exprimer ».

Il pose donc la question de la liberté d’expression, mais il pose aussi la question de savoir si c’est à un état de légiférer sur l’histoire. Une des thèses de CHOMSKY étant de dire : comment combattre une idée, si abjecte soit-elle, si on ne peut même pas en parler ? Parler de quelque chose n’est pas le cautionner, expliquer quelque chose n’est pas le justifier ; attention à certains amalgames qui seraient par trop réducteurs et attention à ne pas justifier, avec soi-disant toutes les meilleures raisons morales du monde, ce que nous condamnons par ailleurs.

Alors, pourquoi penser que ce droit d’exercice de la liberté d’expression est en danger ? Parce que beaucoup de choses qui pouvaient être dessinées, écrites, imprimées, publiées et diffusées en 1905, autour du débat sur la loi de séparation des églises et de l’Etat, pourraient l’être beaucoup plus difficilement, voire pas du tout, aujourd’hui. Il faut quand même rappeler que de nos jours ces dessinateurs, ces humoristes, ces personnes en général qui caricaturent et qui critiquent l’Islam, au-delà des risques de procès, risquent aussi et surtout leurs vies, à cause des fatwas qui sont quasiment immédiatement et systématiquement lancées sur leurs têtes.

Il faut rappeler que, toujours de nos jours, l’autocensure (la plus terrible) va bon train et que bon nombre de citoyens, même s’ils se disent laïques, disent aussi qu’il ne faut pas froisser exprès les susceptibilités des islamistes, qu’il ne faut pas mettre de l’huile sur le feu, qu’il ne faut pas provoquer. Certains allant même jusqu’à dire qu’après tout si les caricaturistes avaient des problèmes c’est qu’ils l’avaient bien cherché, les accusant même parfois d’être à l’origine de la radicalisation de certains islamistes (vous savez, c’est comme ce discours horrible qui fini par excuser certains viols en disant : « voyez c’est de sa faute, si elle ne s’habillait pas si court et de manière aussi provocante ça ne serait pas arrivé, elle n’a que ce qu’elle mérite …).

C’est ce que montre ce livre : « A bas la calotte », à savoir la virulence bien plus importante des caricatures anticléricales autour de 1905, par rapport à celles que nous connaissons aujourd’hui. Et pour suivre Pierre CASSEN, posons nous la question : la publication d’un tel livre, avec le même type de contenu mais caricaturant l’Islam, serait-elle possible aujourd’hui ? Il semble quand même, au regard des dernières affaires dont nous avons parlé plus haut, que la réponse ne soit pas si évidente que cela vers le oui.

Ce que nous voudrions souligner ici, c’est la grande douceur et la grande gentillesse de toutes ces caricatures actuelles qui font pousser des cris d’orfraie à certains. Grande gentillesse par rapport à ce qui était dit, écrit, dessiné, publié à la fin du XIX° et au début du XX° siècle quand a eu lieu le grand débat sur la légifération à propos de la séparation des églises et de l’Etat. Pour preuve, parlons donc et faisons référence à ce livre : « A bas la calotte », sous- titré ainsi : « La caricature anticléricale et la séparation des églises et de l’Etat ».

C’est un livre d’histoire qui nous montre qu’une des premières caricatures antichrétiennes est un « graffiti romain datant des premiers temps du christianisme ». Jésus y est représenté « sur la croix affublé d’une tête d’âne ».
Au Moyen-Age, on peut voir un prêtre sous l’apparence d’un porc, des moines buvant plus que de raison dans une taverne, un âne ou un renard portant une bure de moine.
Puis, l’église devient une « véritable puissance d’état et s’impose avec l’inquisition ». L’image satirique devient alors politique. Ainsi, le pape peut prendre la forme d’un âne, les messes sont parodiées, la tiare pontificale sert de réceptacle aux excréments et des démons sont revêtus d’habits ecclésiastiques.

A partir de la Révolution française, la caricature anticléricale se radicalise et se popularise, les dessinateurs commencent à s’en donner à cœur joie. Dans les dessins révolutionnaires des métaphores médicales sont souvent utilisées, les visages sont déformés, les postures sont vraiment défavorables et ridiculisent ouvertement le clergé. A ce moment là, les dessins et les caricatures deviennent réellement grotesques, virulents et subversifs. D’autant plus qu’avec l’affaiblissement de la monarchie, ces caricatures circulent librement.
C’est l’invention de l’imprimerie qui augmentera encore, et cette fois-ci de manière significative, la diffusion et donc l’impact de ces dessins. Cependant, sous le consulat et l’empire, la liberté d’expression est en perte de vitesse, voire même a disparu, le censure reprend le dessus.
Le mot « anticlérical » voit le jour à la fin des années 1850, où l’on constate une montée en puissance des forces républicaines hostiles à l’église. C’est ainsi que, malgré la censure, sous NAPOLEON III le message anticlérical continue à être diffusé.

A partir de 1879, avec la Commune et l’avènement durable de la République la question des relations entre les églises et l’Etat se pose de manière très prégnante. C’est à cette époque, et jusqu’au début du XX° siècle que la caricature anticléricale est à son acmé. En effet, les techniques d’impression font de plus en plus de progrès, mais, aussi et surtout, une partie des républicains se radicalise et nous voyons naître une importante « libre pensée militante » qui va rapidement croître encore et encore.
A ce moment là, c’est à une véritable « guerre d’images » que se livrent cléricaux et anticléricaux. Il s’agit bel et bien de faire du mal à l’autre et, pour cela, les anticléricaux sont passés maîtres et supplantent largement leurs adversaires. Qui plus est, la France n’est pas le seul pays concerné puisque c’est l’ensemble de l’Europe qui s’intéresse à cette question.

C’est tout cela que ce livre décortique : les moyens des caricaturistes, le contexte politique, les armes graphiques et textuelles utilisées par les caricaturistes, l’ensemble des travers et des ignominies de l’église pour en arriver à la loi de séparation de 1905. Au passage, certains ont tout de suite pensé que cette loi n’allait pas assez loin dans l’affirmation d’une République complètement laïque. Que diraient-ils aujourd’hui face à ces élus, quelles que soient leurs appartenances politiques, foulant aux pieds de plus en plus souvent la loi en finançant des lieux de culte, des érections de statue du pape etc …

Petit florilège de la violence que l’on pouvait trouver chez les caricaturistes de cette époque :
Un curé est montré comme un rapace. Des caricatures faisant subir au corps de l’ecclésiastique une véritable torture physique et graphique avec main et nez coupés, dents arrachées, membres terminés en moignons, œil crevé, handicaps physiques. L’animalisation est une arme efficace avec un saint prenant l’apparence d’un pou, le clergé est assimilé à des cafards et à de la vermine, mais aussi comme une araignée, sans parler des ânes, cochons et autres bourriques. Nous voyons un curé faisant siffler un sifflet qu’il a planté entre ses fesses. Nous rencontrons le pape représenté avec une tétine dans la bouche, au cabinet. Mais aussi Marianne pétant à l’oreille du pape, ou encore un anticlérical sur une branche d’arbre déféquant dans la bouche d’un curé qui ronfle en dormant au pied de ce même arbre. Imaginons que CABU ait représenté une Marianne vidant son pot de chambre sur Mahomet en disant : « y a pas d’erreur … c’en est ! », qu’auraient demandé les actuels plaignants ? Le peloton d’exécution ? Pire encore, nous avons sous les yeux des dessins montrant explicitement des jeux pédophiles entre ecclésiastiques et enfants. Comme ce curé mettant une pièce dans le derrière d’un enfant représenté en angelot. Mais que dire de cette photographie pornographique mettant en scène un curé ayant un rapport sexuel avec une nonne (et en levrette en plus, vous imaginez …), y prenant visiblement tous deux beaucoup de plaisir ? Ou de ce dessin montrant deux moines près d’une baignoire dans une position qui ne laisse pas beaucoup de doutes sur leurs désirs respectifs.

Bref, nous pourrions continuer ainsi longtemps à démontrer que ce que l’on voit aujourd’hui, en terme de caricatures, paraît totalement « angélique » (si nous pouvons dire …) et véritablement bien gentil. Ce qui montre au moins deux choses : que les religieux qui réagissent aussi violemment aux caricatures de Charlie n’ont pas d’humour, mais nous le savons depuis longtemps. Surtout, que certains musulmans activistes, islamistes et fondamentalistes veulent saisir la moindre occasion pour faire du prosélytisme et pour afficher leur volonté d’ingérence dans la sphère publique, allant ainsi complètement à l’encontre du principe de laïcité.

Acheter et lire ce livre est un acte de salut public car, n’en doutons pas, le combat continue plus que jamais. Notre vigilance vis-à-vis de toute attaque contre le principe républicain de laïcité doit toujours être en éveil. C’est ce que nous disent Guillaume DOIZY et Jean Bernard LALAUX (les auteurs de ce beau livre) dans leur conclusion intitulée : « de la séparation à nos jours ». Conclusion dans laquelle nous retrouvons, « comme par hasard », deux unes de Charlie Hebdo caricaturant le pape ; comme quoi : venez nombreux, il y en aura pour tout le monde …

Mais laissons la conclusion aux auteurs : « L’église et son rôle néfaste sur la société sont loin d’avoir disparu. C’est sans doute pourquoi les caricatures anticléricales de la Belle Epoque que nous avons commentées tout au long de ce livre, impertinentes et souvent drôles, semblent si vivantes et rappellent que la lutte contre les obscurantismes reste plus que jamais d’actualité ».

Hervé BOYER

« A BAS LA CALOTTE »
de Guillaume DOIZY et Jean Bernard LALAUX
Editions Alternatives

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