« Algérie, histoires à ne pas dire », un film de Jean-Pierre Lledo

Publié le 20 mai 2008 - par - 1 329 vues
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L’Algérie, après avoir souffert pour son indépendance, a continué et continuera encore à se mutiler si elle ne se décide pas, enfin, à se regarder en face, telle qu’elle est. Elle est certes très courageuse, mais, me semble-t-il, pas assez pour faire cet ultime effort intellectuel et historique. Elle a peur de regarder toute sa vérité et toute sa réalité historique, telle qu’elle est ; dans toute sa complexité, dans toute sa diversité et donc dans toute sa richesse.

Même si l’Algérie a été capable de sacrifices, à peine imaginables, elle n’est pas encore capable, ni prête, à sacrifier ses illusions. Et c’est bien là que réside sa très banale lâcheté. Oui, j’ose ce mot et je le précise : lâcheté dans le mensonge qu’elle se répète à elle-même sans pouvoir s’en convaincre.

A moins d’être démenti très prochainement -ce que je souhaite ardemment- c’est la conclusion à laquelle j’arrive après avoir vu l’excellent film « Algérie, histoires à ne pas dire » (1) de l’Algérien Jean-Pierre Lledo, toujours privé de visa d’exploitation en Algérie ; alors que l’Algérie en a bien besoin. Pourquoi ai-je donc ajouté « l’Algérien » devant le nom du réalisateur ? Cherchons d’abord au fond de notre honteuse et mauvaise mémoire, avant que je ne vous livre ma réponse qui, je l’espère, sera tout autant démentie !

C’est qu’il est aujourd’hui convenu que ni le prénom Jean-Pierre, ni le nom Lledo, ne peuvent être algériens. Voilà l’expression la plus simple qu’on peut donner du mal-être algérien et que ce film nous donne à voir. Mais sa richesse et son humanisme ne peuvent être résumés dans ce petit texte. Allez le voir pour vous en convaincre !

En Algérie, le premier quidam rencontré à Bab el-Oued, vous dira sans vergogne et sans retenue, que Jean-Pierre Lledo est un nom de « gaouri », mot péjoratif désignant l’« étranger, non musulman »(2). Le plus terrible est que cela ne suscite aucune indignation de l’autre côté de la Méditerranée. Pire ! Même plus auprès des Algériens vivant en France et qui participent aux débats après la projection du film où ce qualificatif (dis-qualificatif) est utilisé. Mais c’est si peu de choses à côtés des autres atrocités me diriez vous ! Or non : c’est à ce petit « rien », c’est dans ce petit fossile que se révèle l’âme profonde de la rue algérienne.

« Algérie, histoires à ne pas dire » laisse le temps et l’occasion à des Algériens (bien Algériens, devrait-on préciser) de raconter les absents, le souvenir de cette multitude d’autres Algériens (un peu moins Algériens ?) qui devaient quitter précipitamment leur pays, parce qu’ils n’étaient plus considérés comme tels. Ils avaient le malheur d’être de souche espagnole, maltaise ou alsacienne ; d’avoir un ancêtre juif expulsé d’Andalousie au XIVe ou XVe siècle, ou même juif berbère, né là-bas depuis la nuit des temps, avant l’épopée d’une grande résistante, Al-Kâhina (3).

Leur faute était donc de ne pas avoir le bon faciès, le bon patronyme ou la bonne religion, réelle ou supposée. Autrement dit, l’Algérie post-coloniale est ségrégationniste, de façon tout à fait ouverte et presque banale, serait-on tenté d’écrire.

Dès 1962, l’Algérie vit presque tout entière, y compris sa majorité populaire, sur un mythe : celui de posséder un faciès particulier, une souche particulière, d’avoir des patronymes bien particuliers et d’être acquise à une foi particulière. « L’algérianité » populaire ne supporterait pas de prénoms turcs, latins, byzantins, français ou espagnols. Arabes ou berbères d’accord, mais pas de confession ouvertement juive ou chrétienne. Voulant « liquider » tout ce qui pouvait lui rappeler son passé colonial et bigarré, l’Algérie s’est vue obligée de se mutiler de façon atroce. Elle était et elle est toujours à la recherche de la « vraie » de « l’authentique » Algérie ! Arabe ou berbère et musulmane, mais pas avec les yeux bleus et les cheveux blonds !

Et c’est bien là le seul tort de l’Algérienne Katiba qui accepte dans le documentaire de revenir sur les traces de son enfance, dans la Casbah de ses ancêtres puis à Bab El Oued, où elle a grandi, et qui fut le grand quartier populaire pied-noir d’Alger. Elle est née en 1949, anime à la Radio d’État une émission sur la Mémoire, exaltant le nationalisme. Mais malgré tout cela elle est traitée de « gaouria » parce qu’elle a le faciès un peu européen et parce qu’elle n’est pas voilée. Peu leur importe qu’elle interpelle ses interlocuteurs en algérien : du moment qu’elle est habillée à l’européenne, qu’elle n’a pas les yeux et les cheveux de la bonne couleur et qu’elle ne se soumet pas au code vestimentaire ambiant en arborant un voile, elle est une « gaouria » dont la place ne peut être à la Casbah ou à Bab el-Oued !

Cette Algérie démocratique et populaire est laide, non pas parce qu’elle l’est réellement ou bien foncièrement, mais parce qu’elle est haineuse et honteuse d’elle-même, de ses multiples racines et de sa propre progéniture. Elle a certes enfanté des enfants pas beaux à voir : des harkis dont certains ont aussi été complices d’exactions, elle a nourri des colons qui ont commis des atrocités innommables, elle a vu une résistance, digne au départ, basculer dans des tueries aveugles où on massacrait indistinctement femmes et enfants, arabes, juifs, berbères, colons, harkis et même, un peu plus tard, des voisins rifains installés là comme travailleurs agricoles depuis des générations.

L’Algérie de 1962 cherchait vainement à rétablir une pureté mythique d’avant 1830. Les islamistes ont voulu surenchérir dans ce sens. Mais le travail d’automutilation n’a fait qu’accentuer les ravages sans jamais retrouver la pureté recherchée car elle n’existe pas. Les faits sont têtus : l’Algérie a un autre très beau visage qu’il lui faudra aimer et accepter tel qu’il est : berbère, numide, arabe, andalou, turc, français, espagnol, païen, juif, chrétien, musulman, athée et que sais-je encore.

L’amnésie organisée, voulant oublier la partie « honteuse » de son être et de son histoire ne peut déboucher que sur des drames et il est temps que l’Algérie regarde toute son histoire en face. L’alibi qu’elle a toujours trouvé ne peut plus fonctionner : la faute de la France coloniale, du parti de la colonisation qui n’a pas encore fait le deuil de l’Algérie française. C’est trop facile ! Les peuples courageux ne cèdent pas à une telle facilité.

Non l’Algérie est bel et bien libre et il faut qu’elle accepte toute sa progéniture, qu’elle regarde enfin tous les films que ses enfants lui donnent à voir. Donner un visa d’exploitation à ce film est un premier pas dans le bon sens pour que l’Algérie se réconcilie avec elle-même. Je suis persuadé qu’elle est capable de nous étonner et de redevenir une terre de prospérité, de richesse culturelle, d’amitié et de fraternité.

Pascal Hilout
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(1) Site consacré au film : http://www.algeriehistoiresanepasdire.com

(2) Un Malien n’est pas un « gaouri »

(3) Al-Kâhina, féminin d’ al-Kâhin (Cohen en hébreu) : prêtresse qui avait organisé et conduit une résistance à l’armée arabe lors de sa conquête de l’Afrique du Nord. Elle n’est pas pour autant devenue la Marianne ou la Jeanne d’Arc de la résistance algérienne.

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