Algéries mes fantômes

Publié le 24 novembre 2007 - par

Déjà en 1992, soit trente ans après l’indépendance de l’Algérie, l’historien algérien Benjamin Stora parlait d’une « guerre qui ne finissait pas, dans les têtes et dans les cœurs. Parce qu’elle n’a pas été suffisamment nommée, montrée, assumée dans et par la mémoire collective » (1).

Quinze ans plus tard, en ce mois de novembre 2007, le 17 très exactement, il m’a été donné de constater qu’il y a tout de même un cinéaste algérien de plus qui a su trouver et la force et le ton juste pour nous convier à nommer avec lui et nous donner à voir une mémoire assumée avec beaucoup de talent et avec humanité.

La projection du film « Algéries, mes fantômes » de l’Algérien Jean-Pierre Lledo, à La Friche la Belle de Mai (Marseille), m’a permis de découvrir un aspect de la production cinématographique que le terrorisme intégriste, au lieu de la faire taire, n’a pu que mieux la stimuler.

Jean-Pierre Lledo et bien d’autres artistes créateurs algériens se sont vus contraints de choisir l’exil plutôt que le cercueil. C’est donc quarante ans après l’exode de sa propre famille, suite à l’indépendance de son pays, que notre cinéaste se retrouve en France. Et c’est là qu’il est amené à regarder, les yeux dans les yeux, non seulement les tabous que l’Algérie lui avait légués, mais aussi les fantômes d’une Histoire taboue, « les événements » comme on disait en France.

Le film documentaire est absolument magnifique et on ne peut que s’étonner qu’il n’ait jamais été montré à la télévision française. C’est une œuvre salutaire comme seul l’art a la manière de nous en offrir pour nous délivrer de nos cauchemars. Les acteurs, des gens ordinaires tout à fait hors du commun, ont tous en partage une parcelle d’Algérie dans les veines et dans le cœur alors qu’ils doivent vivre en France.

Qu’ils soient des proches de la famille Lledo, partis d’Algérie dès 1962 et que notre cinéaste retrouve pour la première fois, certains avec leur douce musique arabo-andalouse en arrière plan, que ce soit un couple de résistants où la femme porte visiblement la culotte tout en se plaignant du machisme de là-bas et qui dit : « avec les Arabes, les Gitans, et les Espagnols, on partageait tout, même les poux ! », que ce soit un parachutiste qui n’arrive pas à nommer la torture tout en exprimant une souffrance intérieure drôlement bien filmée de biais, que ce soient des enfants de harkis qui prennent en charge les souffrances de leurs parents pour expectorer le dégoût de cette guerre fratricide qu’ils ont toujours tu au fond des tripes, de quoi vous ulcérer la vie, qu’il soit journaliste ayant miraculeusement survécu aux multiples coups de feu des islamistes… tous ces acteurs de la vie, ou plutôt ses survivants, ont un talent fou pour dire les multiples déchirures de l’Algérie. Dans ce film, on en découvre bien d’autres personnages qui, dans le malheur et la douleur et grâce à leur capacité de dire non et d’y résister, vous réconcilient avec l’humanité.

Les histoires personnelles qu’ils nous racontent sont poignantes sans jamais tomber dans l’apitoiement, dans le ressentiment ou la facilité. Une certaine pudeur y est même perceptible et il y a aussi une drôlerie, sans forcer, qui nous fait toucher du doigt la tragi-comédie sanglante de l’Algérie.

On ne peut oublier cette réflexion exprimant le dépit amoureux d’un fils de partisans de l’indépendance qu’il adresse à lui-même. Après avoir enterré ses parents qui s’accrochaient bec et ongles à l’Algérie, il a dû quitter ce pays avec un certain retard en se disant : « tu voulais l’indépendance, tu te la farcis ! »

En tout cas, ce film mérite une large distribution aussi bien en France qu’en Algérie. Nous devons tout entreprendre pour le faire programmer par des chaînes comme Arte. Mais il peut tout autant servir de support à un débat sur d’autres chaînes nationales. Il nous permettra tous de sortir plus intelligents après sa leçon d’Histoire faites d’histoires d’êtres humains plus touchants les uns que les autres.

Ce film n’étant qu’un épisode d’une série de films de M. Jean-Pierre Lledo, ne manquez surtout pas l’occasion de voir son prochain long-métrage : « Algérie, histoires à ne pas dire », qui sortira en salles en France en Février 2008.

Pascal Hilout

(1) Benjamin Stora, La gangrène et l’oubli, la mémoire de la guerre d’Algérie, La Découverte/Poche.

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